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    Tombeau pour Jean-Pierre Guay

    Le Journal apparaît comme une sorte de pavé, une bombe peut-être, jeté au centre d'une littérature québécoise qui en avait le plus grand besoin

    11 janvier 2012 | Jacques Folch-Ribas - Écrivain et critique littéraire | Actualités culturelles
    Un certain jour paraît un livre intitulé Journal, par Jean-Pierre Guay. C'est un événement banal. À la lecture, pourtant, il apparaît très vite comme une sorte de pavé, une bombe peut-être, jeté au centre d'une littérature québécoise qui en avait le plus grand besoin.

    L'auteur a décidé de ne plus faire que cela, écrire un journal de sa vie, ce qu'il fait, ce qu'il mange, ce qu'il pense, d'heure en heure... et les lettres qu'il reçoit, et les téléphonages qu'il fait. Prouver le mouvement en avançant. Tuer l'écriture en la publiant tout de suite.

    C'est la première fois qu'un pareil exercice se pratique en Amérique. Qui sait, peut-être dans le monde? La première fois qu'une parution succède à l'écriture, au fur et à mesure: l'auteur inonde son éditeur de manuscrits, six, dix pages par jour, et tout est publié sur-le-champ. L'éditeur en question se nomme Pierre Tisseyre. Saluons son courage, sa témérité, son amitié vite déclarée pour Jean-Pierre Guay.

    Qualité du texte


    L'auteur, dans une illusion comique qui n'est pas la seule de son travail, pense et écrit que le texte pourrait même influencer, voire changer, ceux dont il parle et qui se liront eux-mêmes en lisant le Journal. Action coercitive. Mise en présence publique. D'où les nombreux bavardages, anecdotes, indiscrétions, moqueries, insultes même.

    Le plus fort, semble-t-il, est la qualité de ce texte dont le style est souvent à la fois altier et familier, limpide et abscons, délirant et subtil. Une phrase longue à incises courtes, ce qui de tout temps fut difficile mais d'une grande efficacité. Une ponctuation très originale, la virgule reine marquant un changement de rythme, tantôt annonce d'un commentaire, tantôt parenthèse ou tiret, la virgule souveraine en somme, et presque l'unique ponctuation, fors le point. Des néologismes succulents, verbes faits à partir de noms propres ou de substantifs. Mais une langue classique qui a des traits proches de ceux d'un Léautaud qui aurait écouté du jazz.

    De Léautaud, l'auteur possède aussi le coruscant, la rouspétance, le répétitif jusqu'à l'obsession, et l'immense orgueil d'auteur qui lui faisait réclamer sur sa tombe ces deux mots, seuls: écrivain français (ils y sont). On a envie d'en affubler Jean-Pierre Guay.

    Opium brûlant des mots

    On ne saurait rien prédire au Journal de Guay. Si l'on s'en tient à l'indifférence que provoque la littérature de qualité au Québec comme en France, on imagine mal la poursuite d'une telle entreprise par l'éditeur... Mais, dès maintenant, ce Journal constitue une sorte de révolution, le changement d'un ordre des choses littéraires d'ici, dans ce «non-Québec» dont l'auteur ne cesse de parler.

    Résumons-nous: le «placotage» de ce Journal n'a d'intérêt que par ce qu'il déclenche chez ses lecteurs, par la verve horrible de ce journalier désoeuvré, muré, anarchiste noir la corde au cou, un moine qui psalmodie douze, quatorze heures par jour, suivant la règle bénédictine qui garde seule la poussière de l'opium brûlant des mots, avant qu'ils ne retournent en cendres, ce qui fait le désespoir du moine et de Jean-Pierre aussi bien. Moraliste, ascète, poète et naturellement, forcément, comique, pratiquant du moulin à prières étourdissant jusqu'au sommeil enfin, qu'on lui souhaite sans rêves.

    ***

    Écrit en juillet 1987, ce texte, offert par l'auteur à l'occasion du décès de Jean-Pierre Guay, n'avait jamais été publié.

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    Jacques Folch-Ribas - Écrivain et critique littéraire
     
     
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