vendredi 25 mai 2012 Dernière mise à jour 07h57
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Tombeau pour Jean-Pierre Guay

Le Journal apparaît comme une sorte de pavé, une bombe peut-être, jeté au centre d'une littérature québécoise qui en avait le plus grand besoin

Jacques Folch-Ribas - Écrivain et critique littéraire  11 janvier 2012  Actualités culturelles
Un certain jour paraît un livre intitulé Journal, par Jean-Pierre Guay. C'est un événement banal. À la lecture, pourtant, il apparaît très vite comme une sorte de pavé, une bombe peut-être, jeté au centre d'une littérature québécoise qui en avait le plus grand besoin.

L'auteur a décidé de ne plus faire que cela, écrire un journal de sa vie, ce qu'il fait, ce qu'il mange, ce qu'il pense, d'heure en heure... et les lettres qu'il reçoit, et les téléphonages qu'il fait. Prouver le mouvement en avançant. Tuer l'écriture en la publiant tout de suite.

C'est la première fois qu'un pareil exercice se pratique en Amérique. Qui sait, peut-être dans le monde? La première fois qu'une parution succède à l'écriture, au fur et à mesure: l'auteur inonde son éditeur de manuscrits, six, dix pages par jour, et tout est publié sur-le-champ. L'éditeur en question se nomme Pierre Tisseyre. Saluons son courage, sa témérité, son amitié vite déclarée pour Jean-Pierre Guay.

Qualité du texte


L'auteur, dans une illusion comique qui n'est pas la seule de son travail, pense et écrit que le texte pourrait même influencer, voire changer, ceux dont il parle et qui se liront eux-mêmes en lisant le Journal. Action coercitive. Mise en présence publique. D'où les nombreux bavardages, anecdotes, indiscrétions, moqueries, insultes même.

Le plus fort, semble-t-il, est la qualité de ce texte dont le style est souvent à la fois altier et familier, limpide et abscons, délirant et subtil. Une phrase longue à incises courtes, ce qui de tout temps fut difficile mais d'une grande efficacité. Une ponctuation très originale, la virgule reine marquant un changement de rythme, tantôt annonce d'un commentaire, tantôt parenthèse ou tiret, la virgule souveraine en somme, et presque l'unique ponctuation, fors le point. Des néologismes succulents, verbes faits à partir de noms propres ou de substantifs. Mais une langue classique qui a des traits proches de ceux d'un Léautaud qui aurait écouté du jazz.

De Léautaud, l'auteur possède aussi le coruscant, la rouspétance, le répétitif jusqu'à l'obsession, et l'immense orgueil d'auteur qui lui faisait réclamer sur sa tombe ces deux mots, seuls: écrivain français (ils y sont). On a envie d'en affubler Jean-Pierre Guay.

Opium brûlant des mots

On ne saurait rien prédire au Journal de Guay. Si l'on s'en tient à l'indifférence que provoque la littérature de qualité au Québec comme en France, on imagine mal la poursuite d'une telle entreprise par l'éditeur... Mais, dès maintenant, ce Journal constitue une sorte de révolution, le changement d'un ordre des choses littéraires d'ici, dans ce «non-Québec» dont l'auteur ne cesse de parler.

Résumons-nous: le «placotage» de ce Journal n'a d'intérêt que par ce qu'il déclenche chez ses lecteurs, par la verve horrible de ce journalier désoeuvré, muré, anarchiste noir la corde au cou, un moine qui psalmodie douze, quatorze heures par jour, suivant la règle bénédictine qui garde seule la poussière de l'opium brûlant des mots, avant qu'ils ne retournent en cendres, ce qui fait le désespoir du moine et de Jean-Pierre aussi bien. Moraliste, ascète, poète et naturellement, forcément, comique, pratiquant du moulin à prières étourdissant jusqu'au sommeil enfin, qu'on lui souhaite sans rêves.

***

Écrit en juillet 1987, ce texte, offert par l'auteur à l'occasion du décès de Jean-Pierre Guay, n'avait jamais été publié.

***

Jacques Folch-Ribas - Écrivain et critique littéraire
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires  Chargement ...
  • France Marcotte - Abonnée
    11 janvier 2012 10 h 18
    Les petits forgerons
    "L'auteur a décidé de ne plus faire que cela, écrire un journal de sa vie, ce qu'il fait, ce qu'il mange, ce qu'il pense, d'heure en heure... et les lettres qu'il reçoit, et les téléphonages qu'il fait. Prouver le mouvement en avançant. Tuer l'écriture en la publiant tout de suite."

    Étrange, n'est-ce pas exactement ce qu'on reproche de faire en 2012 à ceux qui textent ou se révèlent sur Facebook au jour le jour? Bien sûr il y a la manière, les qualités d'écriture mais dans la version papier du Devoir d'aujourd'hui, le texte d'à côté de son ami Tétreau dit qu'il avait d'abord "beaucoup de métier".
    Qui sait, à force de forger comme le font les passionnés des textos et autres messages quotidiens, certains deviendront-ils d'excellents forgerons...de la marge.

    D'ailleurs, où sont les écrivains de la page, la vraie, ceux du moins qui ont collaboré au Devoir des écrivains, pour nous éblouir ici aujourd'hui d'un hommage bien senti à leur confrère?
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • eric turenne - Abonné
    11 janvier 2012 18 h 02
    Le Verbe
    Quel texte de Jacques Faulch-Ribas,comme il est agréable de lire des textes comme ceux-ci dans vos pages.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
Cet article vous intéresse?
2 réactions
3 votes Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012