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Haut perchée

Chercher l’équilibre dans l’instabilité

Shannie en toutes jambes chez Aldo. Deux pour le prix d’une!<br />
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir
Shannie en toutes jambes chez Aldo. Deux pour le prix d’une!

À retenir

    • «Une femme économe a très vite compris que c’est dans la position horizontale qu’elle use le moins ses souliers.» – Pierre Perret
    • «Si la chaussure ne nous va pas, devons-nous couper le pied?» – Gloria Steinem
    • «Il faut pas en demander beaucoup à ceux qui sont fascinés par le lustre de leurs souliers.» – Réjean Ducharme, L’océantume
    • «Tout comme le fétiche permet au fétichiste de reconnaître et simultanément de dénier la castration féminine, l’ironie permet à l’esprit libre de rejeter le discours dominant tout en se le réappropriant.» – Naomi Schor
Sont-elles équilibristes? Sont-elles naines? Sont-elles complexées? Sont-elles à la recherche d’un podium? Sont-elles cascadeuses ou tout simplement plus à l’aise à l’horizontale qu’à la verticale? En admirant les multiples chaussures et bottes plateforme sur les étagères autour de moi, je me suis dit qu’on ne pouvait faire que deux choses avec ça: le trottoir et s’allonger. Non, j’exagère, on peut aussi s’en servir comme escabeau pour aller chercher des Tupperware dans l’armoire du haut. N’empêche, these boots aren’t made for walkin’.

En les essayant, avec des talons de six pouces sur une plateforme de deux pouces (cambrure de quatre pouces, si on calcule), j’ai l’impression d’avoir des billots au bout des pieds et de me préparer pour les prochaines auditions du cabaret à Mado ou pour un film de dominatrices. Il faut un mec à ses côtés pour se percher là-dessus; impossible de courir non plus. Le féminisme est bel et bien mort, à mes pieds. Et, oui, les drag queens ont du choix cette saison au rayon de la pompe.

«Il faut marcher à plat, sans plier l’arche du pied», me conseille la gérante du magasin Aldo qui en possède une paire en daim et refuse de divulguer son prénom même si elle pense être une fille libérée. «C’est hyper tendance. Toutes les fashionistas qui ont des blogues en parlent. Mais il ne faut pas manquer son coup… Et si tu as un chum, il a intérêt à ne pas être plus petit que toi!», résume-t-elle.

Pas besoin d’appeler le psychanalyste, Carry Bradshaw ou l’orthopédiste pour savoir que si vous tombez de là-haut, vous vous tordez la cheville et l’orgueil vite fait. Vous êtes tout juste bonne pour des espadrilles de mémé durant quelques mois. Vous avez intérêt à marcher droit et à savoir où vous allez. Et à vous trémousser le postérieur davantage qu’à danser.

Le vendeur, lui, m’affirme qu’il admire les filles qui portent ça. Je te ferai un dessin plus tard, Armand. Tu vas comprendre pourquoi tu as les mirettes aussi grandes. Lady Gaga a beau avoir lancé le bal, la vie n’est pas un clip vidéo, mon gars. Et ta psyché est plus facile à saisir que le style de démarche à adopter avec ces prothèses sexuelles aux pieds.

Une historienne de la chaussure et du vêtement m’avait déjà expliqué que la mode des souliers épouse toujours le climat ambiant: grosses bottines solides et viriles durant la guerre, escarpins sexy pendant les époques plus insouciantes, ballerines sages et tongs ces dernières années pour garder les pieds sur terre (mon explication).

Quant à ces plateformes, métaphores de nos ego, elles traduisent probablement une période économique instable, ou alors ce sont les couples qui le sont devenus. Et comme chacun sait, les chaussures sont toujours plus heureuses par deux.

Le soulier de guidoune

On les appelle Fuck me pumps. Feu la chanteuse pop britannique, Amy Whinehouse a déjà signé une chanson qui portait ce titre. Pourtant, je connais au moins un gars que ce genre de chaussures laisse de marbre: celui qui est installé dans le lit à mes côtés, en train de visionner le DVD de la scie à chaîne Stihl. «C’était bon! Une heure et demie…», me dit-il comme un amant satisfait, avant d’enchaîner: «Le maniement, les types de bois, les types de coupe, l’entretien de la chaîne, je sais tout!»

Je montre à mon bûcheron les chaussures en vogue sur Internet, lui qui est plutôt difficile au rayon gravité. Il tranche avec sa hache bien aiguisée: «Hideux. Ça manque d’élégance, de raffinement, c’est plein, stuffy. Ce qui est beau dans la chaussure, le pied, c’est l’aérien, la ligne. Le talon trop haut rend le mollet nerveux et excentrique. Ça le contracte et ça fait penser aux mollets de grenouilles.»

Je viens d’économiser 100 $. Mais je ne me fie pas sur un gars qui préfère Massacre à la tronçonneuse à un simple porno avant de se coucher le soir. Je me suis d’abord tournée vers le livre Le fétichiste écrit par le Britannique Geoff Nicholson, puis j’en ai appelé un vrai, une vieille connaissance qui pratiquait l’onanisme en reniflant les chaussures des caissières lorsqu’il était jeune et préposé à l’entretien de nuit dans un commerce à grande surface.

Un avis de sexpert en matière de godasses, ça vaut son pesant de miel. Dans le roman Le fétichiste, le footichiste nous explique tout le mal qu’il se donne pour être en contact avec l’objet de ses fantasmes. Plus ils sont hauts, plus il grimpe au 7e ciel. Je vous épargne les jeux de mots avec «pied».

Le fétichiste

Je n’ai jamais trop compris pourquoi on accepte mieux qu’un gars s’excite avec les blondes ou les dessous en dentelle plutôt qu’avec les talons hauts. «Nous vivons dans une société entièrement fétichisée, où il est habituel de considérer que la partie est le tout. Nous sommes entourés d’idoles et de totems. Nous regardons un homme au volant d’une Rolls-Royce ou une femme en tailleur Chanel, ou quelqu’un en train de consulter sa Rolex sur le trottoir. En quoi est-ce différent que de regarder passer une femme en talons hauts ultra-provocants?», écrit Le fétichiste, qui nous gratifie de toutes les explications freudiennes sur sa «pathologie» plutôt commune, si j’en juge par tous ceux que j’ai croisés dans une vie antérieure.

Lorsque j’ai appelé mon ami fétichiste pour lui en parler, il a vite balayé le jugement social (on se moque souvent des footichistes) du revers du pied: «La chaussure est un fétiche très répandu chez les gars, autant que les gros seins. Cela dit, je préfère les petits…» Je ne sais pas s’il parlait des pieds.

Au sujet des chaussures à la Lady Gaga, mon fétichiste n’y va pas avec le bout du soulier: «Ça doit faire triper des gars en Harley. Ce n’est pas la chaussure comme telle qui les allume, mais le fait que si la fille se permet de porter quelque chose d’aussi provocant, c’est qu’elle est probablement radicale ailleurs — au lit! Ton imagination est mise en branle. Elle ose! Au fond, la chaussure est une hypertrophie de la sexualité. Et tu investis une fille comme une fille investit sa chaussure.»

Finalement, tout revient toujours aux investissements. En amour comme en affaire, il faut aimer le risque, le déséquilibre fiscal, et ne pas craindre de flirter avec la bourse, aussi instable soit-elle.


JOBLOG

Complexes de colonisés

Tiens, en faisant du ménage sur mon bureau cette semaine, je suis tombée sur cette coupure du journal Libération des 23-24 juillet derniers que j’avais conservée. Pour la qualité du français surtout. On y parle de la «gym paddle», «la plus crazy tendance, qui plus est à fort potentiel fun pour une beach-fitness décalée. C’est quoi “l’idée”? Une planche de surf sur laquelle on ne surfe pas. Waou, trop déjà, le very concept!»
Je vous épargne la longue description du produit, à mi-chemin entre la «tonic» et la tendance qui vous donne la «tournis-attitude». Ça ne s’invente pas. Et ça se termine par: «Elle est pas beautiful, la life?» Indeed, elle l’est, à donf.
Parfois, je me demande pourquoi on s’énerve tant avec la qualité du français au Québec. On a l’anglais d’un côté et le français de l’autre. Et pour apprendre le franglais, on envoie les enfants en immersion à Paris. Waou! Le very concept!
 
http://fr.chatelaine.com/blogues/jo_blogue



Et les zestes

Reçu le magazine indépendant z.a.q, pour «Zone d’aménagement du quotidien». Dans ce second numéro, z.a.q s’intéresse au toucher, cette sensation forte et souvent négligée, de plus en plus suspecte mais qui s’apparente pourtant aux services essentiels. Si la chaussure nous permet de toucher le sol, z.a.q aborde les matières de l’esprit de façon aussi intelligente que fantaisiste, tout en gardant bien les pieds sur terre. J’ai répondu au questionnaire de l’inspecteur z.a.q sur le sujet (le toucher) dans cette seconde parution sans publicité. Le magazine est en kiosque depuis hier et disponible à: www.zaqeditions.com.

Sourcillé devant le Traité du fouet de François-Amédée Doppet (Payot), un ouvrage médico-philosophique suivi d’un catalogue des substances aphrodisiaques. Ce livre publié anonymement en 1788 a été rédigé par un médecin, écrivain, homme politique et général de l’armée napoléonienne. Le fouet aurait été reconnu depuis l’Antiquité pour ses vertus aphrodisiaques. Le médecin a longtemps hésité avant de se lancer mais il a jugé que l’ouvrage ferait plus de bien que de mal. Une curiosité pour accompagner les chaussures dans le bas de Noël…

Remarqué les bottes plateforme hallucinantes d’Annie Brocoli sur la couverture de son livre G cuisiné (75 recettes végétariennes) aux Éditions de L’Homme. Du talon de six pouces sur de la semelle compensée, version bottes blanches lacées. Son amie Germaine, la grenouille végétarienne, nous fait faire des châteaux de sable en quinoa, des salades de rondelles de hockey, des karatés de légumes au tofu et des bonshommes de neige en crème glacée dans cette édition accompagnée d’un DVD de 75 minutes. Germaine, elle, porte des palmes fleuries nettement moins seyantes mais beaucoup plus pratiques.

Adoré le film Hugo de Martin Scorsese, une ode à l’intelligence et à l’imaginaire débridé. L’histoire du cinéaste Georges Méliès y est racontée de façon tout à fait fantaisiste et en 3D. Je ne sais si cela est vrai, mais Méliès raconte qu’il a dû vendre ses rubans de film durant la guerre et qu’on les faisait fondre pour en fabriquer des talons de chaussures. Peu importe, le cinéma est porteur, même muet. Un régal visuel.

***
cherejoblo@ledevoir.com
Twitter.com/cherejoblo
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  • Pierre Cossette - Inscrit
    2 décembre 2011 01 h 54
    L'étalonneuses ...
    pour en avoir connu quelques unes, elles avaient soit des maux de dos chroniques, soit des oignons aux pieds après exposition à cette torture un tant soit peu prolongé.
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  • Thibaud - Inscrit
    2 décembre 2011 08 h 37
    Style
    La passion de certaines femmes pour les souliers m'est incompréhensible. Mais ce texte est jouissif. Bravo.
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  • Bidi - Inscrit
    2 décembre 2011 09 h 20
    Les escarpins
    Très bien cet article. J'aime bien vous lire Mme Blanchette même si je ne prends pas toujours le temps de réagir à vos chroniques. Je trouve que vous posez un regard de sociologue sur une note d'humour sur chacun de vos sujets. Et c'est très souvent (vos articles) accompagnés de références... Tant qu'à votre premier sujet, les chaussures, pour ma part, je suis la plupart du temps avec des souliers de marche très confortables (je suis piétonne, je n'ai pas de voiture). il n'y a jamais un homme qui m'a parlé de mes chaussures, ni de mes coupes de cheveux ... Et au cas ou il y en aurait un qui le fasse , je m'enfuie tout de suite en courant (très pratique des chaussures confortables)... Pas mon genre d'hommes !
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  • Roger Guevremont - Inscrit
    2 décembre 2011 09 h 27
    Twitter
    Très bien effectivement. Un petit bémol: ton compte Twitter (Twitter.com/cherejoblob) ne semble plus exister.
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