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Je me souviens

Maison traditionnelle sur l'Ile aux Coudres au débit des années 1980. <br />
Photo : Archives Le Devoir Maison traditionnelle sur l'Ile aux Coudres au débit des années 1980.
Longtemps, longtemps, les Américains ont battu la campagne pour paqueter leurs gros camions avec les antiquités tirées du fond de nos rangs, achetés pour trois piastres et quart. Nul ne sonnait l'alarme en haut lieu, faut dire.

Pour le prix, ajoutez donc un rouet et un dévidoir! Et chantez-nous Alouette, tant qu'à faire!

C'est qu'à force de balayer comme feuil-les mortes ce qui évoquait de près ou de loin la Grande Noirceur, notre héritage culturel s'est à moitié évanoui. Ce bébé jeté avec l'eau du bain, il avait pourtant bonne mine.

Le Québec se réveille comme la Belle au bois dormant, à la 25e heure encore. Mais mieux vaut tard... Alors, on salue l'adoption le 19 octobre de la nouvelle Loi sur le patrimoine culturel, en vigueur l'an prochain sous un mandat élargi.

En plus des édifices et objets historiques désormais protégés, certains paysages s'ajouteront, ainsi que le patrimoine culturel immatériel, vital et évanescent. Enfin! Mais si tard...

Les paysages enchanteurs québécois, parlons-en! Allez faire un tour sur la côte de Beaupré et tirez-moi des larmes! En haut, la ligne de magnifiques maisons patrimoniales. En bas du cap, les constructions kitsch rivalisant d'horreur pour défigurer le site.

Tristesse aussi à l'île aux Coudres, baptisée par Jacques Cartier, si riche d'histoire, perle de Charlevoix, muse des films de Perrault. Voyez ces maisons sans style érigées sur les cendres des belles de jadis! Ne restent au souvenir que quel-ques moulins et une poignée de demeures centenaires qui s'ennuient de leurs amies d'enfance. Ça s'est déglingué là-bas, faute d'un plan d'aménagement. On a si mal à nos survivances! Faut pas les blâmer.

L'île d'Orléans, protégée des massacres immobiliers, constitue un fief de résistance. Alors, dépêchez-vous ailleurs de sauver ce qui peut encore l'être. Les paysages se défigurent si le bâtiment jure contre eux.

Quant au patrimoine immatériel, sous convention de l'UNESCO depuis 2003, il prend l'eau de partout. Un phénomène mondial, remarquez. La mondialisation et les nouvelles technologies accélèrent l'hécatombe à la vitesse grand V. Au Québec, plus qu'ailleurs, pour cause d'am-nésie collective.

Dès l'apparition de la télé dans les chaumières dans les années 50, les vieux métiers, les veillées au coin du poêle avec le tapeux de pieds et les conteurs d'antan amorçaient leur déclin.

Constatation n'est pas nostalgie. On a bondi dans la modernité, trop heureux de le faire. Sauf qu'une perte d'identité immense fut le prix à payer: tant de trésors dédaignés, une histoire oubliée, si mal enseignée...

Je me suis plongée cet été dans les Mémoires de Philippe Aubert de Gaspé, passionnant témoignage des transitions entre la Nouvelle-France et le Régime anglais, celles-ci nourries de vieilles coutumes et des rapports tendus entre les descendants des Européens et les autochtones. Et je songeais à quel point ce livre, comme Les anciens Canadiens du même auteur, mériterait d'être enseigné, redécouvert. Histoire de mieux comprendre d'où on vient. Car tout est lié.

Au cours de mes études en arts et en traditions populaires, à l'Université Laval, je me souviens (après tout, c'est notre devise) d'avoir écouté, béate, les contes tirés de la phénoménale mémoire du vieux Jean Pilotte dans le rang Sainte-Marie, aux Éboulements. Des heures durant, il pouvait vous servir des versions de Cendrillon et de Peau d'âne plus anciennes que celles du répertoire de Charles Perrault. Cette survie poétique de la mère patrie vivait son chant du cygne, on le savait. Les ethnologues, les folkloristes, les cinéastes ont enregistré, filmé, transmis.

Ailleurs dans le monde aussi, certains pays résistant mieux au vent qui souffle.

Je vais souvent à Marrakech. Toujours étonnée que la place Jemaa el-Fna, inscrite au patrimoine immatériel de l'UNESCO, conserve encore une âme avec ses bateleurs, ses con-teurs, ses acrobates, ses diseuses de bonne aventure. Mais les charmeurs de serpents se désolent de voir leurs fils bouder la relève. Les conteurs berbères sont moins nombreux, tassés par les touristes, qui ne comprennent pas la langue de leurs histoires. Maintenue vivante, cette place-là perd quand même des plumes. Les mendiants sont chassés de l'agora. Faut que ça brille comme un sou neuf, comme si la vraie vie sentait l'ammoniaque. Le gouvernement marocain pousse au maintien des vieux métiers, tout en offrant à ses artisans des conditions sordides. Pas simple!

Ici, nos racines sont moins profondes, moins préservées, moins honorées que dans les vieux pays. Celles des Premières Nations furent carrément bafouées. Les ignobles pensionnats de jadis forcèrent un lot d'autochtones à marcher sur les pas des Blancs. Alors, il urge de revaloriser leurs rituels, les nôtres, pour eux, pour nous, pour la mémoire collective, par respect aussi.

Cette semaine, l'ONF vient de lancer en ligne et en coffret tout un patrimoine audiovisuel inuit à l'intention des communautés, des institutions et du public. Mais il faut surtout les garder vivantes, ces traditions-là. Et quand la honte des origines s'en mêle, l'identité fout le camp!

Reste l'espoir fou que notre patrimoine, en paysages, en danses, en chansons, en savoir-faire, ne fasse pas qu'atterrir sur des sites virtuels, mais soit enseigné, encouragé, aimé, maintenu vivant.

Cette semaine dans Le Devoir, un collectif d'auteurs appelait à des actions concrètes de transmission à travers les maisons d'enseignement, les communautés, avec volonté d'État. Je joins ma voix à la leur. Un passé, ça se respecte. D'ailleurs, on l'entend protester en nous, meurtri par des décennies de négligence. Pensez donc! Et s'il allait se venger?
 
 
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