Poésie, ludisme et liberté - Paul-Marie Lapointe 1929-2011
Ludisme rime avec liberté de langage, en poésie. Le jeu de la gratuité devient pour le poète un moyen de conquérir le langage — ou une façon de s'en libérer. S'il est une œuvre-manifeste du jeu et de la liberté totale d'écrire, c'est bien celle de Paul-Marie Lapointe, tantôt lyrique, tantôt ludique et oulipienne, c'est-à-dire construite sur le hasard objectif, sur des contraintes et des jeux formels. On pourrait comparer le poète d'écRiturEs au romancier de La Disparition — Georges Perec, membre de l'Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) en France, ayant écrit ce roman sans la lettre «e».
Dans les deux tomes d'écRiturEs (1980) de Paul-Marie Lapointe, on retrouve neuf sections désignées par une des lettres du titre. Les huit premières comprennent chacune cent textes alors que la dernière en réunit trente-six, suivis de cinquante-deux calligrammes non figuratifs intitulés «Dactylologie».
Avec Le Vierge incendié (1948), la révolte se manifestait sur le plan du langage. Le sens éclatait dans le foisonnement et l'affrontement des images, comme chez les surréalistes. Puis, dans Choix de poèmes / Arbres (1960), le jeune poète avait quitté sa vision «sauvage» pour un «apprivoisement du monde et de ce qu'il y avait de beau», m'a confié Lapointe au cours d'un entretien en 1980. «Au fond, m'a-t-il dit, c'est toujours ce qu'on cherche quand on écrit: faire ressortir ce qui vaut la peine de vivre et critiquer les choses qui ne valent pas qu'on meure pour elles. Et j'ai toujours pensé qu'on écrit pour les âmes: pour la partie un peu secrète et importante de nous.»
«Écrire, c'est aussi une liberté, ajoute le poète. Il faut que cela soit une sorte de folie gratuite. Il faut que tu te sentes libre devant la création. Tu passes ta vie à être prisonnier du quotidien. Il te faut des moments de liberté: c'est vrai dans l'amour, en vacances, dans le jeu. Il faut que la création soit libre.»
Aller au bout de la forme
Le monumental écRiturEs nous mène «hors du sens». Lapointe cède l'initiative aux mots, dans une «remise en question de leur fonction d'usage». Ses textes, issus de jeux et de contraintes diverses, s'opposent radicalement aux discours connus. «Le poème ne veut plus rien dire», avait encore écrit Lapointe dans la revue NBJ en 1977. Nous voici devant ces pages où s'inventent des textes hors du «je» et de l'intention de l'auteur. «J'ai décidé d'aller au bout de la forme et d'essayer d'éliminer toute subjectivité. Pour que l'écriture devienne une révolte de la langue même contre le discours habituel, dit Lapointe. C'est une révolte à l'intérieur même du langage. Je n'ai donc pas pris mes mots. J'ai éliminé toute possibilité de créer un discours cohérent qui puisse être comparé à une façon qu'on a de parler ou d'écrire normalement.»
«Au lieu de prendre les mots un par un et de leur faire un sort, continue Lapointe, au lieu de décider que le monde est construit à partir de ta conception, tu les laisses venir à toi et s'aligner les uns après les autres.» Lapointe a donc écrit à partir de mots croisés, par exemple, de mots qui n'étaient pas utilisés à d'autres fins que celles du jeu. II les choisissait selon un ordre prédéterminé.
«Je voulais voir ce que les mots ont à dire du monde», m'a confié Lapointe à l'occasion de la publication d'écRiturEs. Il a en effet inventé, comme il dit, «une machine à imaginer le monde». Son refus du sens donne des textes qui composent un nouveau miroir du réel. Comme ce poème lu au hasard (l'auteur en a repris une trentaine dans sa rétrospective intitulée L'Espace de vivre. Poèmes 1968-2002):
piécette tranquille roule en secret
dans les rues dans les rêves
amasse un corbeau trésor printemps croasse
gerbe charbonnière un peu de chaleur
samedi dans l'ombre pousse un drapeau
drap lustré rose à floralies obésité soudain
stabilité désert enfant gracieux pompon
petits yeux de la taupe à poil sombre
souterraine aux galeries pattes pelleteuses
à l'année longue chasseuse
vers blancs insectes musaraignes
que dévores-tu? lumière là-haut mère des dieux
On est loin du langage automatiste du Vierge incendié. On lit ici une mécanisation du langage qui demeure sans réplique, comme une sentence irréfutable du réel par le biais de l'humour.
De deux choses l'une. Ou bien ces textes ébranlent notre confiance au réel (comme ceux du Vierge incendié). Ou bien c'est le «réel absolu» qui ébranle ici le langage. On pourrait parler en tout cas d'une certaine adéquation d'un réel et d'un langage dans une liberté totale. Dans Fragments / Illustrations, en 1977, Paul-Marie Lapointe avait noté encore: «Et si le texte existe en lui-même, n'est fait que de lui-même, pour son propre univers imaginaire, il permet alors toutes les confrontations avec le monde dit réel. Et ces confrontations autorisent la liberté de création du lecteur.»
Alors, à nous de jouer! Place au lecteur! lance le poète.
Vie, humains et langage
En 1998, Paul-Marie Lapointe publiera Le Sacre. Libro libre para Tabarnacos libres, un ensemble poétique investi de la plus grande liberté créatrice, comme dans écRiturEs, et réaffirmera la littérature comme jeu (acrostiches, anagrammes, hypogrammes, métaplasmes, etc.) en proposant des itinéraires géocosmiques mexicains pour neuf «Tabarnacos» (de tabarnac, «mot de passe» des touristes québécois tels que reconnus par les Mexicains), redessinant les cartes du ciel de l'univers et du destin des Amériques.
Puis en 2002, dans Espèces fragles, c'est le poète lyrique, celui qui avait écrit Pour les âmes (1965), qui interroge de nouveau le sort de la vie, des humains et du langage. Il y évoque aussi des poètes qu'il aime à fréquenter: Baudelaire, Blake, Nerval, Novalis, Rimbaud, mais encore le musicien Coltrane, qu'il connaît à travers le jazz, «torrent torride» du continent américain, et même — n'en soyons pas surpris, Georges Perec.
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Jean Royer - Écrivain
Dans les deux tomes d'écRiturEs (1980) de Paul-Marie Lapointe, on retrouve neuf sections désignées par une des lettres du titre. Les huit premières comprennent chacune cent textes alors que la dernière en réunit trente-six, suivis de cinquante-deux calligrammes non figuratifs intitulés «Dactylologie».
Avec Le Vierge incendié (1948), la révolte se manifestait sur le plan du langage. Le sens éclatait dans le foisonnement et l'affrontement des images, comme chez les surréalistes. Puis, dans Choix de poèmes / Arbres (1960), le jeune poète avait quitté sa vision «sauvage» pour un «apprivoisement du monde et de ce qu'il y avait de beau», m'a confié Lapointe au cours d'un entretien en 1980. «Au fond, m'a-t-il dit, c'est toujours ce qu'on cherche quand on écrit: faire ressortir ce qui vaut la peine de vivre et critiquer les choses qui ne valent pas qu'on meure pour elles. Et j'ai toujours pensé qu'on écrit pour les âmes: pour la partie un peu secrète et importante de nous.»
«Écrire, c'est aussi une liberté, ajoute le poète. Il faut que cela soit une sorte de folie gratuite. Il faut que tu te sentes libre devant la création. Tu passes ta vie à être prisonnier du quotidien. Il te faut des moments de liberté: c'est vrai dans l'amour, en vacances, dans le jeu. Il faut que la création soit libre.»
Aller au bout de la forme
Le monumental écRiturEs nous mène «hors du sens». Lapointe cède l'initiative aux mots, dans une «remise en question de leur fonction d'usage». Ses textes, issus de jeux et de contraintes diverses, s'opposent radicalement aux discours connus. «Le poème ne veut plus rien dire», avait encore écrit Lapointe dans la revue NBJ en 1977. Nous voici devant ces pages où s'inventent des textes hors du «je» et de l'intention de l'auteur. «J'ai décidé d'aller au bout de la forme et d'essayer d'éliminer toute subjectivité. Pour que l'écriture devienne une révolte de la langue même contre le discours habituel, dit Lapointe. C'est une révolte à l'intérieur même du langage. Je n'ai donc pas pris mes mots. J'ai éliminé toute possibilité de créer un discours cohérent qui puisse être comparé à une façon qu'on a de parler ou d'écrire normalement.»
«Au lieu de prendre les mots un par un et de leur faire un sort, continue Lapointe, au lieu de décider que le monde est construit à partir de ta conception, tu les laisses venir à toi et s'aligner les uns après les autres.» Lapointe a donc écrit à partir de mots croisés, par exemple, de mots qui n'étaient pas utilisés à d'autres fins que celles du jeu. II les choisissait selon un ordre prédéterminé.
«Je voulais voir ce que les mots ont à dire du monde», m'a confié Lapointe à l'occasion de la publication d'écRiturEs. Il a en effet inventé, comme il dit, «une machine à imaginer le monde». Son refus du sens donne des textes qui composent un nouveau miroir du réel. Comme ce poème lu au hasard (l'auteur en a repris une trentaine dans sa rétrospective intitulée L'Espace de vivre. Poèmes 1968-2002):
piécette tranquille roule en secret
dans les rues dans les rêves
amasse un corbeau trésor printemps croasse
gerbe charbonnière un peu de chaleur
samedi dans l'ombre pousse un drapeau
drap lustré rose à floralies obésité soudain
stabilité désert enfant gracieux pompon
petits yeux de la taupe à poil sombre
souterraine aux galeries pattes pelleteuses
à l'année longue chasseuse
vers blancs insectes musaraignes
que dévores-tu? lumière là-haut mère des dieux
On est loin du langage automatiste du Vierge incendié. On lit ici une mécanisation du langage qui demeure sans réplique, comme une sentence irréfutable du réel par le biais de l'humour.
De deux choses l'une. Ou bien ces textes ébranlent notre confiance au réel (comme ceux du Vierge incendié). Ou bien c'est le «réel absolu» qui ébranle ici le langage. On pourrait parler en tout cas d'une certaine adéquation d'un réel et d'un langage dans une liberté totale. Dans Fragments / Illustrations, en 1977, Paul-Marie Lapointe avait noté encore: «Et si le texte existe en lui-même, n'est fait que de lui-même, pour son propre univers imaginaire, il permet alors toutes les confrontations avec le monde dit réel. Et ces confrontations autorisent la liberté de création du lecteur.»
Alors, à nous de jouer! Place au lecteur! lance le poète.
Vie, humains et langage
En 1998, Paul-Marie Lapointe publiera Le Sacre. Libro libre para Tabarnacos libres, un ensemble poétique investi de la plus grande liberté créatrice, comme dans écRiturEs, et réaffirmera la littérature comme jeu (acrostiches, anagrammes, hypogrammes, métaplasmes, etc.) en proposant des itinéraires géocosmiques mexicains pour neuf «Tabarnacos» (de tabarnac, «mot de passe» des touristes québécois tels que reconnus par les Mexicains), redessinant les cartes du ciel de l'univers et du destin des Amériques.
Puis en 2002, dans Espèces fragles, c'est le poète lyrique, celui qui avait écrit Pour les âmes (1965), qui interroge de nouveau le sort de la vie, des humains et du langage. Il y évoque aussi des poètes qu'il aime à fréquenter: Baudelaire, Blake, Nerval, Novalis, Rimbaud, mais encore le musicien Coltrane, qu'il connaît à travers le jazz, «torrent torride» du continent américain, et même — n'en soyons pas surpris, Georges Perec.
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Jean Royer - Écrivain








