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    Le Comité

    Raoûl Duguay<br />
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Raoûl Duguay
    Les atterrissages catastrophe sont lourds d'enseignements. De fait, ils possèdent le mérite insigne d'éclairer la voie à éviter coûte que coûte. Ne sous-estimons ni leur pouvoir ni leurs leçons de choses. Ils éclairent la lanterne des artistes, voire du simple lambda susceptible d'être englué — qui sait, peut-être un jour? — dans les rets d'un comité. J'ai nommé pour l'heure le Comité de l'hymne national de la Société Saint-Jean-Baptiste en amont du Ô Kébèk que le poète et chanteur Raoûl Duguay et le musicien Alain Sauvageau ont offert lundi dernier à l'édification de la nation. Le k y boute le qu hors de l'abécédaire, pour mieux se coller à l'orthographe des racines autochtones du nom, si j'ai bien compris.

    Tout comité est par essence l'ennemi de l'art qui vole au vent. Son rôle consiste à identifier des éléments à insérer dans un programme ou même dans un hymne, puisqu'on est là. En la présente: l'histoire, la géographie, les Premières Nations, les nouveaux arrivants, la grandeur du pays réel ou rêvé, etc. Denrées jugées indispensables pour faire lever le soufflé, mais qui brident l'inspiration artistique, toutes ficelles unies.

    Il existe en Arabie saoudite un comité pour la promotion de la vertu et la prévention du vice. Et je vous laisse deviner quels fruits ou légumes sont jetés dans son pot. On n'en est pas là, il est vrai. Mais les exem-ples extrêmes, ab absurdo, révèlent par excellence les ornières du chemin.

    J'ai regardé sur les ondes de LCN mercredi dernier Raôul Duguay et Alain Sauvageau faire face à la musique. Musicien et poète s'avouaient, on le conçoit sans peine, blessés par la volée de bois vert médiatique et les ricanements récoltés par leur hymne composé avec amour. «On offre une belle fleur sonore au Québec», assurait Duguay. La voici dédaignée par trop de monde pour rêver d'un épanouissement du côté des pétales. Et pour cause!

    On n'a rien contre l'auteur de La Bite à Tibi. Même qu'on voudrait verser du baume sur son coeur éraflé. Mais misère! Pondre avec lyrisme «Quand va éclore l'iris versicolore / La vie allélouille l'hirondelle gazouille», c'est voler au-devant des coups. Ouille! Allélouille et ratatouille!

    Une quarantaine d'auteurs-compositeurs avant lui (et non 60, a-t-il précisé), humant l'air délétère, avaient repéré la peau de banane et décliné auprès de la Société Saint-Jean-Baptiste si mal inspirée l'honneur de la chute. Alerte! Danger!

    Six mois à bûcher sur son hymne pour y insérer un «nous» inclusif, comme il se doit pour notre peuple si accueillant. Surtout ne pas gaffer. Ne pas s'enrouler dans la pure laine. Avancer à pas de Sioux! «Vivons heureux dans l'unité / Notre diversité / Enrichit notre pays.»

    Misère des comités!

    Mais que diable allait faire Duguay dans cette galère? Déjà que le genre «hymne» est par essence pompier, rétrograde et privé d'humour. Du moins réclame-t-il une mélodie un peu enlevante qui colle à l'oreille et refuse d'en décamper, à l'instar de la sanglante Marseillaise française, qui inspire aux plus pacifiques des ardeurs de combattants. Mais point du tout! Allez retenir l'air d'Ô Kébèk, qui s'évapore comme encensoir...

    Le pire, c'est qu'on comprend un peu Duguay et ses frères d'armes. On comprend leur envie de ressusciter ce Québec plein d'espoir des décennies 70 et 80. Ce Québec qui enfanta de merveilleuses oeuvres poétiques sur fleur de lys, sans subir de comité dans les jambes. On comprend la nostalgie, surtout par effet de contraste. Car ces paroles semblent si déconnectées de notre air du temps, ni généreux, ni exalté, mais bien désenchanté pour tout dire, après deux référendums perdus et l'avènement de l'individualisme triomphant. Un gouffre temporel s'ouvre devant nos pieds. Pas de quoi en être fier, remarquez.

    Mais voici qu'ils trébuchent par-dessus le marché dans le terrible piège du «mauvais timing».

    Autant le reconnaître: ça ne chantonne guère, ces temps-ci, sur l'air des lampions. Ça grince des dents, ça ricane, ça pleure un peu. Pouvait-il tomber plus mal, son hymne, après la chute du Bloc, les défections et la crise au PQ, les malheurs de Pauline Marois, le cynisme généralisé en lame de fond? Non, le Québec souverainiste n'est pas d'humeur à s'autocongratuler, fête de la Saint-Jean ou pas. Il y a trop de bisbilles, de chambardements, de fragilités, de crocs-en-jambes dans les rangs des patriotes pour célébrer la fleur aux lèvres et l'orignal sur le capot. Va pour les célébrations nationales, mais en se gardant comme une petite gêne. L'hymne verse du ridicule sur nos désarrois. Ça tombe trop mal.

    On supportait déjà le Ô Canada, conçu il est vrai en 1880, au front ceint de fleurons glorieux. C'est que ça se démode vite, un hymne, écouté peuple debout, à l'heure des médailles olympiques et des matchs de hockey. Fallait-il vraiment lui suppléer «Grand peuple uni sous le fleurdelisé / Nation qui fleurit et aspire au bonheur / Sous l'arc-en-ciel de l'amour nous chantons liberté»?

    Comme quoi les atterrissages catastrophe sont vraiment lourds d'enseignements. Ils disent aujourd'hui qu'on a besoin d'un hymne au Québec, comme d'une tonne de briques sur une cabane de rondins souverains bien dérinchée.

    ***

    otremblay@ledevoir.com












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