Discrets, les artistes
Photo : Jacques Grenier - Le Devoir
Émile Proulx-Cloutier et Anaïs Barbeau-Lavalette avaient été en 2008 à l’origine des capsules d’artistes 30 secondes contre Harper si brûlantes et si efficaces.
On a suivi la campagne électorale en déplorant l'absence de certains tireurs d'élite au combat. J'ai nommé nos artistes, qui s'étaient battus bec et ongles contre le gouvernement Harper avant les élections de 2008. Les voici, pour employer un doux euphémisme, plus discrets. Non seulement la culture fut-elle tassée sous le tapis par les chefs de parti, mais par les artistes eux-mêmes. Misère!
Il y a trois ans, on s'était rué pour applaudir musiciens, humoristes et batailleurs sur la scène au Club Soda lors d'un mégashow de protestation.
Vidéos cinglantes (celle de Michel Rivard a marqué les mémoires), montées de lait dans les galas; ça brassait de partout. Ajoutez tous ces clips d'artistes dans le site Unissonsnosvoix.ca qui criaient en substance «Sus à Harper!» avec des propos tantôt émotifs, tantôt brillants, diversifiés en tout cas, percutants par le nombre.
C'est qu'on nous avait gâtés.
Remarquez: à l'époque, les conservateurs venaient de sabrer dans les programmes PromArt et Routes commerciales: 45 millions de subventions envolées. Les artistes avaient hurlé si fort que le gouvernement Harper perdit des plumes au Québec et sa majorité convoitée.
Privé soudain de la fanfare, on s'est posé des questions. Les créateurs et têtes d'affiche n'étaient-ils montés au créneau que pour défendre la paroisse, à l'heure où le couperet tombait sur leur propre cou? Pourtant, le gouvernement conservateur demeure le grand fossoyeur des valeurs québécoises sociales, culturelles, écologiques, internationales, scientifiques. La récente montée du NPD ne change pas grand-chose à la cible principale à dégommer: Harper! Harper! Harper!
Il y a toujours matière à ruer. Alors, quoi?
Signe des temps: à l'échelle nationale, la Coalition canadienne des arts s'est mobilisée davantage, avec un site élaboré, des rencontres, des interventions, que nos propres organismes sous leur fleur de lys. À l'exception notable du Mouvement pour les arts et les lettres, qui interrogea chaque parti sur son programme culturel, avant d'essuyer le silence de Harper.
Sentant le désarroi du milieu culturel qui prit hier les armes et les range aujourd'hui, j'ai appelé Anaïs Barbeau-Lavalette, cinéaste, écrivaine, activiste, pour éclairer ma lanterne. Avec Émile Proulx-Cloutier et Mélanie Charbonneau, elle avait été en 2008 à l'origine de ces fameuses capsules d'artistes Unissonsnovoix.ca, 30 secondes contre Harper si brûlantes et si efficaces.
Anaïs, comme bien des artistes, fait un post-mortem de l'opération 2008 et déplore des ratés. «Toi, la vedette, dis-nous pas quoi faire!», lui lançaient à l'époque des voix excédées. «On s'était coupé des gens. Les artistes veulent être avec le monde, résume-t-elle. C'est déprimant d'être étiqueté. Il faut prendre la parole comme citoyens.»
Dernièrement, Anaïs fit le tour des cégeps, en lançant son beau livre de chroniques palestiniennes, Embrasser Yasser Arafat. Parle aux uns, parle aux autres de l'engagement et du devoir de voter. Plusieurs étudiants entendaient bouder les urnes, comme en 2008, faute de sentir qu'un parti ou l'autre s'intéressait à leur sort. Ou assoupis dans un grand bof!, qui pollue l'air du temps.
«Ne pas voter, c'est encourager le gouvernement en place. Dans tant de pays, les gens se casseraient en deux pour aller voter», leur rétorqua celle qui fit tant de séjours en Palestine et y tournera son long métrage, Inch'Allah. Convaincre les 18-24 ans de fréquenter les bureaux de scrutin, oui, mais comment?
Depuis mercredi, avec Émile Proulx-Cloutier, Karine Charbonneau et Marie-Pier Gauthier, Anaïs a lancé une petite vidéo dans YouTube, surveillezvosarrières.ca, un truc «punché» où des jeunes, de dos devant un lac enneigé, se révèlent finalement fesses à l'air. «Le 2 mai, Harper deviendra majoritaire grâce à tous ceux qui ne votent pas», y lit-on. Ce site s'inscrit parmi ceux d'autres groupes citoyens qui tentent, sur les campus et à pleins réseaux sociaux, de faire sortir le vote des jeunes, grands abstentionnistes des dernières élections. Leur représentation devrait s'accroître d'ailleurs en suivant la vague NPD, qui leur semble progressiste, ce qui nuira au Bloc. Rien n'est parfait.
Mais des initiatives d'artistes comme celle d'Anaïs et de son groupe demeurent trop marginales.
Retour au Mouvement pour les arts et les lettres (MAL) derrière 14 000 travailleurs culturels au Québec. Au début d'avril, le MAL expédiait aux chefs de parti une série de questions sur leurs programmes culturels. Tous ont répondu, donc, sauf les conservateurs. Dont acte!
L'écrivain Stanley Péan, porte-parole du mouvement, précise avoir choisi le dialogue plutôt que l'affrontement. Il se dit satisfait des réponses du NPD, des libéraux, du Parti vert. Tous proposent des augmentations substantielles du budget du Conseil des arts du Canada ainsi que le rétablissement des programmes appuyant les tournées étrangères de nos artistes; deux chevaux de bataille du MAL. Quant au Bloc québécois, allié naturel, il s'est toujours battu pour la culture québécoise et promet de remettre ça avec vigueur.
Le MAL, même après la rebuffade des tories, n'a pourtant pas suggéré à ses membres de voter contre Harper. Aux yeux de Stanley Péan, le silence des conservateurs parle de lui-même. «À chacun de tirer ses conclusions.»
De fait, les artistes ont joué cette fois à la balle molle, sans cause flamboyante à défendre, hors des tribunes et des agoras, soudain bien polis.
Reste aux nostalgiques des tsunamis culturels le loisir de revoir les fameux clips 2008 d'Unissonsnosvoix.ca, tous artistes en guerre, qui connaissent un regain de popularité depuis le début de cette campagne. Faisons du neuf avec du vieux. Oui, mais... Le milieu culturel aurait pu se lever en bloc pour dénoncer l'orientation générale d'un parti. Ça lui aurait permis de se rapprocher des gens, sans mettre l'accent aigu sur ses ratés culturels comme il le fit la dernière fois, juste pour leur société. Appelons ça une occasion manquée.
Pour voir «Surveillez vos arrières»:
Pour revoir «Unissons nos voix» (2008):
Il y a trois ans, on s'était rué pour applaudir musiciens, humoristes et batailleurs sur la scène au Club Soda lors d'un mégashow de protestation.
Vidéos cinglantes (celle de Michel Rivard a marqué les mémoires), montées de lait dans les galas; ça brassait de partout. Ajoutez tous ces clips d'artistes dans le site Unissonsnosvoix.ca qui criaient en substance «Sus à Harper!» avec des propos tantôt émotifs, tantôt brillants, diversifiés en tout cas, percutants par le nombre.
C'est qu'on nous avait gâtés.
Remarquez: à l'époque, les conservateurs venaient de sabrer dans les programmes PromArt et Routes commerciales: 45 millions de subventions envolées. Les artistes avaient hurlé si fort que le gouvernement Harper perdit des plumes au Québec et sa majorité convoitée.
Privé soudain de la fanfare, on s'est posé des questions. Les créateurs et têtes d'affiche n'étaient-ils montés au créneau que pour défendre la paroisse, à l'heure où le couperet tombait sur leur propre cou? Pourtant, le gouvernement conservateur demeure le grand fossoyeur des valeurs québécoises sociales, culturelles, écologiques, internationales, scientifiques. La récente montée du NPD ne change pas grand-chose à la cible principale à dégommer: Harper! Harper! Harper!
Il y a toujours matière à ruer. Alors, quoi?
Signe des temps: à l'échelle nationale, la Coalition canadienne des arts s'est mobilisée davantage, avec un site élaboré, des rencontres, des interventions, que nos propres organismes sous leur fleur de lys. À l'exception notable du Mouvement pour les arts et les lettres, qui interrogea chaque parti sur son programme culturel, avant d'essuyer le silence de Harper.
Sentant le désarroi du milieu culturel qui prit hier les armes et les range aujourd'hui, j'ai appelé Anaïs Barbeau-Lavalette, cinéaste, écrivaine, activiste, pour éclairer ma lanterne. Avec Émile Proulx-Cloutier et Mélanie Charbonneau, elle avait été en 2008 à l'origine de ces fameuses capsules d'artistes Unissonsnovoix.ca, 30 secondes contre Harper si brûlantes et si efficaces.
Anaïs, comme bien des artistes, fait un post-mortem de l'opération 2008 et déplore des ratés. «Toi, la vedette, dis-nous pas quoi faire!», lui lançaient à l'époque des voix excédées. «On s'était coupé des gens. Les artistes veulent être avec le monde, résume-t-elle. C'est déprimant d'être étiqueté. Il faut prendre la parole comme citoyens.»
Dernièrement, Anaïs fit le tour des cégeps, en lançant son beau livre de chroniques palestiniennes, Embrasser Yasser Arafat. Parle aux uns, parle aux autres de l'engagement et du devoir de voter. Plusieurs étudiants entendaient bouder les urnes, comme en 2008, faute de sentir qu'un parti ou l'autre s'intéressait à leur sort. Ou assoupis dans un grand bof!, qui pollue l'air du temps.
«Ne pas voter, c'est encourager le gouvernement en place. Dans tant de pays, les gens se casseraient en deux pour aller voter», leur rétorqua celle qui fit tant de séjours en Palestine et y tournera son long métrage, Inch'Allah. Convaincre les 18-24 ans de fréquenter les bureaux de scrutin, oui, mais comment?
Depuis mercredi, avec Émile Proulx-Cloutier, Karine Charbonneau et Marie-Pier Gauthier, Anaïs a lancé une petite vidéo dans YouTube, surveillezvosarrières.ca, un truc «punché» où des jeunes, de dos devant un lac enneigé, se révèlent finalement fesses à l'air. «Le 2 mai, Harper deviendra majoritaire grâce à tous ceux qui ne votent pas», y lit-on. Ce site s'inscrit parmi ceux d'autres groupes citoyens qui tentent, sur les campus et à pleins réseaux sociaux, de faire sortir le vote des jeunes, grands abstentionnistes des dernières élections. Leur représentation devrait s'accroître d'ailleurs en suivant la vague NPD, qui leur semble progressiste, ce qui nuira au Bloc. Rien n'est parfait.
Mais des initiatives d'artistes comme celle d'Anaïs et de son groupe demeurent trop marginales.
Retour au Mouvement pour les arts et les lettres (MAL) derrière 14 000 travailleurs culturels au Québec. Au début d'avril, le MAL expédiait aux chefs de parti une série de questions sur leurs programmes culturels. Tous ont répondu, donc, sauf les conservateurs. Dont acte!
L'écrivain Stanley Péan, porte-parole du mouvement, précise avoir choisi le dialogue plutôt que l'affrontement. Il se dit satisfait des réponses du NPD, des libéraux, du Parti vert. Tous proposent des augmentations substantielles du budget du Conseil des arts du Canada ainsi que le rétablissement des programmes appuyant les tournées étrangères de nos artistes; deux chevaux de bataille du MAL. Quant au Bloc québécois, allié naturel, il s'est toujours battu pour la culture québécoise et promet de remettre ça avec vigueur.
Le MAL, même après la rebuffade des tories, n'a pourtant pas suggéré à ses membres de voter contre Harper. Aux yeux de Stanley Péan, le silence des conservateurs parle de lui-même. «À chacun de tirer ses conclusions.»
De fait, les artistes ont joué cette fois à la balle molle, sans cause flamboyante à défendre, hors des tribunes et des agoras, soudain bien polis.
Reste aux nostalgiques des tsunamis culturels le loisir de revoir les fameux clips 2008 d'Unissonsnosvoix.ca, tous artistes en guerre, qui connaissent un regain de popularité depuis le début de cette campagne. Faisons du neuf avec du vieux. Oui, mais... Le milieu culturel aurait pu se lever en bloc pour dénoncer l'orientation générale d'un parti. Ça lui aurait permis de se rapprocher des gens, sans mettre l'accent aigu sur ses ratés culturels comme il le fit la dernière fois, juste pour leur société. Appelons ça une occasion manquée.
Pour voir «Surveillez vos arrières»:
Pour revoir «Unissons nos voix» (2008):
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