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    Zoom sur l'art de la maille - Entre les deux aiguilles

    Le tricot a toujours la cote et renoue avec le plus ancien des réseaux sociaux

    À la boutique Effiloché se retrouvent des jeunes femmes en congé de maternité, pour qui le travail d’aiguille est la seule façon de socialiser. Il y a aussi des bachelières hyper-stressées qui cherchent l’évasion durant leur maîtrise et d’autres qui détestent la mode de la saison en boutique et préfèrent prendre le destin de leur garde-robe en main.<br />
    Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir À la boutique Effiloché se retrouvent des jeunes femmes en congé de maternité, pour qui le travail d’aiguille est la seule façon de socialiser. Il y a aussi des bachelières hyper-stressées qui cherchent l’évasion durant leur maîtrise et d’autres qui détestent la mode de la saison en boutique et préfèrent prendre le destin de leur garde-robe en main.
    Le tricot est une technique de survie. C'est la technique de fabrication des filets de pêche et des lainages qui empêchent de geler par -27 degrés. Mais alors qu'il n'y a qu'à allonger une poignée de dollars pour se payer un fish'n'chip bien doré et un chandail au rabais, pourquoi tricoter aujourd'hui?
    La première chose que la Française Céline Barbeau a faite en débarquant au Québec il y a cinq ans, ce fut de sortir son tricot. Ses voisins se sont aussitôt amassés chez elle, lui proposant d'enseigner cet art aux autres membres de la coop. En moins de deux semaines, sa marmaille avait des petits copains dans tout le voisinage, et si sa laveuse la lâchait, Céline pouvait appeler au moins quatre hommes forts à la rescousse.

    La «relation amoureuse» entre Céline et la laine dure depuis 17 ans, un amour attisé par le côté pratique du tricot dans la vie de tous les jours. Des raisons de tricoter, l'enseignante en entend des dizaines chaque jour dans ses ateliers de l'Université de Montréal et sur le canapé de la boutique Effiloché, où elle enseigne le b.a.-ba de la maille. Des jeunes femmes en congé de maternité, pour qui le travail d'aiguille est la seule façon de socialiser, des bachelières hyper-stressées qui cherchent l'évasion durant leur maîtrise. D'autres qui détestent la mode de la saison en boutique et préfèrent prendre le destin de leur garde-robe en main. Plusieurs désirent que leurs dix doigts fassent autre chose que pianoter sur les touches d'un clavier.

    «Une fille m'a confié avoir tricoté un cache-cou qu'elle a offert à une collègue, dit la mère de trois enfants. Quand cette dernière l'a déballé, elle a éclaté en sanglots.» Il y a une portée très forte dans cette action de prendre les aiguilles pour fabriquer quelque chose, ajoute-t-elle. «Le temps qu'on a est très précieux, et passer des heures à tricoter pour quelqu'un, ç'a une valeur immense.» Le tricot est ça aussi: une source de réconfort.

    Petite armure


    Cet art crée un cocon, une zone de confort. L'anthropologue du vêtement Bernadette Rey, enseignante à l'École supérieure de mode, explique que le tricot est l'étoffe la plus confortable, car elle contient beaucoup d'air, pile ce dont l'humain a besoin au quotidien. «La laine isole contre l'humidité, protège du froid et de la statique. C'est une sorte de petite armure qui nous protège de notre environnement», illustre la designer de la griffe tricotée ChromoZone.

    Pour ceux qui se joignent aux nombreux cercles de tricot, qui foisonnent un peu partout au Québec ces dernières années, cette zone de confort prend une autre dimension et devient surtout un prétexte pour se rassembler. Dans ses cours, Céline avoue avoir vu «des choses fabuleuses se produire» entre des gens de tous âges, issus d'une culture et d'un milieu social et professionnel différents. «Des gens qui n'auraient eu aucune raison de se rencontrer autrement.»

    C'est aussi ce que Mireille Gagné a vécu quand elle a fondé le Néo-Club des fermières de Québec, plongeant ainsi dans ce mouvement néo-trad à la Fred Pellerin. «J'étais tannée de tricoter seule à la maison, mais aussi, je voulais partager et perpétuer l'art de nos grands-mères.»

    Jamais elle n'aurait cru que son groupe de femmes de 20 à 35 ans existerait encore deux ans plus tard, et encore moins qu'autour d'un simple tricot se ficellerait des amitiés aussi solides. Quand l'une des leurs a été atteinte d'un cancer, elle n'imaginait pas qu'une telle solidarité pouvait encore être d'actualité.

    «Mon amie ne peut plus tricoter, car la chimio a enlevé la sensibilité dans ses doigts, mais on se réunit quand même chaque semaine chez elle pour faire à manger, la vaisselle, jaser. Sans le cercle, je ne sais pas si on aurait été là pour l'aider», réalise-t-elle. Et quand elles se font plaquer par leur chum ou qu'elles hyperventilent en fin de session, Mireille invite ses amies à prendre les aiguilles pour se changer les idées. «C'est très rare que j'essuie un refus par manque d'intérêt envers le tricot.» La maille a décidément la cote.

    Même que la laine peut rendre plus facile le fait d'aborder un sujet intimidant, comme celui de la conscience corporelle. Par ce matériel, le projet artistique Playing Doctors de la Torontoise Shannon Gerard — des vagins, pénis, mamelons et seins crochetés — devenait plus... accessible au public. «C'était le défi, et la laine est la fibre parfaite pour cela. Par sa douceur et les souvenirs qu'elle porte, les gens peuvent s'identifier à elle, même quand elle prend des formes plus inusitées!», dit Shannon, l'une des artisanes de la laine présentes à la foire Pop Puces ce week-end.

    Solution détente

    À l'unanimité, cette relève du tricot confirme que ce passe-temps est la parfaite solution pour se détendre, car elle plonge les adeptes dans une sorte d'hypnose relaxante. «En Angleterre, après la Deuxième Guerre mondiale, on faisait faire du tricot aux soldats blessés, ça les aidait à calmer leurs angoisses. Ça réparait ces hommes, en quelque sorte», raconte Céline Barbeau.

    Ah oui, les hommes. Alors qu'au Pérou le tricot est ancré dans la culture, autant chez les femmes que chez ces messieurs, ici, c'est une autre paire de manches. «Les hommes ont beaucoup de difficulté à faire un "knitting-out", a constaté la blogueuse de Céline en laine. Le tricot est entaché de préjugés.»

    Quelques-uns osent quand même prendre le relais de leur mamie et brandissent fièrement leurs créations. Comme Maxime Leclerc, 26 ans — étudiant stressé et nouvel adepte du tricot —, qui a fièrement exposé son tricot dans l'autobus aux yeux d'un ado branché sur du Rihanna craché à plein volume. «J'ai quand même hésité avant de sortir mon cache-cou; je n'ai pas pu m'empêcher de penser que le jeune allait peut-être me juger. Puis j'ai dit "fuck". C'est ben juste entre mes deux oreilles, ça.»

    ***

    Boutique Effiloché: 6260, rue Saint-Hubert, Montréal: www.effiloche.com

    Le Néo-Club des fermières: www.facebook.com/group.php?gid=43878986590

    Centre d'art textile Maison Routhier, 3325, rue Rochambeau, Québec

    Le tricot a son réseau social à la Facebook sur le site www.ravelry.com. Le site pour trouver des projets, dénicher un groupe de tricot à proximité de la maison et découvrir de bonnes adresses pour se procurer de la laine.
    À la boutique Effiloché se retrouvent des jeunes femmes en congé de maternité, pour qui le travail d’aiguille est la seule façon de socialiser. Il y a aussi des bachelières hyper-stressées qui cherchent l’évasion durant leur maîtrise et d’autres qui détestent la mode de la saison en boutique et préfèrent prendre le destin de leur garde-robe en main.<br />
Les adeptes du tricot confirment que ce passe-temps est la parfaite solution pour se détendre, car il plonge dans une sorte d’hypnose relaxante. <br />












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