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    Claude Gauvreau

    Un partisan, pièce inédite du poète, vient d'être retrouvée

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    Photo: - archives Le Devoir
    • La Médiathèque littéraire Gaëtan Dostie est ouverte tous les après-midi, mais mieux vaut réserver au 514 861-0880.
    Un partisan, pièce absurde et pseudo-janséniste, inédit théâtral de vingt pages signé Claude Gauvreau, fait partie des archives privées de Gaëtan Dostie. Dans les cartons que le collectionneur garde au sous-sol de la Médiathèque littéraire Gaëtan Dostie, nouveau musée de la poésie sis rue de la Montagne à Montréal, se cachent aussi trois poèmes à ce jour inconnus de ce monument de la littérature québécoise: La Mie de chair, Les Serpents de neige et Diane aux poteries.

    Le décor d'Un partisan: un gratte-ciel. «Lizelde est en scène, indiquent les didascalies. C'est un jeune homme correct. Il sort un revolver de sa poche et se suicide. À son grand étonnement, il reste debout. Un infirmier, blanc comme un pétale de lys, arrive en trombe.

    Gaudrefigue: Es-tu mort?

    Lizelde: Il n'y a pas de suicide collectif.

    Gaudrefigue: Es-tu mort?

    Lizelde: Avez-vous connu Batlam?»

    Un héros suicidaire, pressé à la mort par son entourage. Le langage exploréen. Batlam, le personnage inspiré de Paul-Émile Borduas des Oranges sont vertes, qui hante la pièce. Du Gauvreau tout craché. Un partisan traite de la nécessité et de l'impossibilité du suicide collectif, autour des vaines tentatives de Lizelde d'attenter à sa vie: qu'il se fende le crâne à la hache, se le transperce au tire-bouchon ou se tire une balle, il reste debout. Les voix des hermaphrodites, personnages simplement nommés Le Premier, Le Deuxième et Le Troisième, scandent «suicide collectif».

    «Je ne puis entrer en érection depuis qu'une prostituée me fit les poches avec un rasoir en forme de pommade, dit Lizelde. C'est pas vrai. J'ai comme sur les douçedute de ma maîtresse de seize ans la raglamanufefte des trésors iglou iglomèreiglutate légoulinante vertu.» Et: «Je suis dangereux parce que, étant moindre que le parfait jusqu'au degré zéro de l'huminance, je suis mortellement mon metteur en scène. J'ai peur d'être le noyé qui s'accroche à la nageuse qui vient le secourir.»

    Le thème donne le frisson quand on sait que Claude Gauvreau est mort, suicide ou accident, le 7 juillet 1971, après avoir chuté du toit de son appartement situé à l'angle des rues Saint-Denis et Duluth. Il avait 45 ans. Le romancier Jean Marchand, passionné par l'automatiste au point d'avoir signé Claude Gauvreau, poète et mythocrate: essai (VLB) en 1979, opte pour la théorie du suicide. «Les amis et les femmes de Gauvreau ont rapporté qu'il faisait du chantage en s'installant sur le bord du toit et en menaçant de sauter. Il est possible que ça soit un accident, mais le fantasme du suicide était en lui depuis longtemps. Le coroner a conclu "sans doute un accident", une formule utilisée pour épargner les familles quand il n'y a pas de meurtre, entre autres quand les gens sautent devant le métro.»

    Affligé par la pauvreté, interné à plusieurs reprises, la première fois parce qu'il aurait menacé sa mère d'un couteau. Dictatorial, miné par le suicide de sa muse, la comédienne Muriel Guilbeault. Le torturé Claude Gauvreau n'a connu de moment de gloire qu'à sa lecture mi-huée mi-ovationnée à la Nuit de la poésie de 1970. «Je me souviens qu'on s'était cotisés pour lui acheter un veston de seconde main pour la soirée», dit Gaëtan Dostie en potassant les coupures de presse, les lettres et les photocopies de son carton marqué «Gauvreau».

    La pièce Un partisan lui a été léguée par Claude Paradis. Les recherches du Devoir ont permis de trouver une autre version, tirée du fonds d'archives de Radio-Canada où le poète envoyait régulièrement ses textes pour radiodiffusion.

    Le chercheur et spécialiste des automatistes Jean Fisette a lu ces textes de radio-théâtre, une dizaine, certains restés inédits, et confirme l'authenticité de la pièce. «Un partisan est complètement différent des autres textes de Radio-Canada. C'est le seul avec l'exploréen et une des rares pièces où le langage inventé de Gauvreau est aussi présent. Ses autres pièces vont mieux articuler l'exploréen avec le langage normé.» Par contre, selon les informations de Fisette, Gauvreau n'aurait plus séjourné à Saint-Jean-de-Dieu après 1964. «Soit cette référence est du bluff, soit l'origine de l'envoi est juste et le texte est alors beaucoup plus ancien.» Le mystère demeure.

    Marathon de théâtre

    Claude Gauvreau s'était engagé à signer vingt pièces de théâtre avant sa mort. Il l'avait dit, en mai 1970, quand les représentations de La Charge de l'orignal épormyable, dont le poète attendait beaucoup, avaient été interrompues en plein spectacle après quatre représentations. Notre collègue Michel Bélair, déjà critique à l'époque, y avait vu «un texte qui étonne autant par son rythme et son écriture que par les figures étranges auxquelles il donne naissance. [...] La Charge est un spectacle marquant, autant pour Claude Gauvreau que pour la situation générale du théâtre à Montréal». Jean Fisette, de son côté, se souvient d'un spectacle «É-POU-VAN-TA-BLE d'agressivité», quasi insupportable. Jean Marchand était, le 6 mai, des seize spectateurs présents. Il a vu Gauvreau, dans son habit noir mité, ravagé, s'excuser sur scène de l'interruption et promettre vingt pièces subséquentes.

    Les oranges sont vertes est la première de cette série. Jean-Pierre Ronfard s'apprête à la monter au TNM. Alors que Claude Gauvreau pourrait y voir l'élan nécessaire à sa carrière, il est rongé par les coupures et les changements demandés. Il faut dire qu'il est alors sous lourde médication. «Dans La Charge, il met en scène un poète assassiné par son entourage. Dans Les oranges sont vertes, c'est un poète assassiné par les automatistes. C'était un portrait de sa propre psychose», rappelle Jean Marchand. Jean Fisette renchérit: «C'était la soeur de Muriel Guilbeault qui allait jouer le rôle de Muriel. Pensez-vous qu'il allait être capable de voir ça?» En finale du Partisan, la destruction: le gratte-ciel s'écroule sur Lizelde, une voix souligne: «Voilà le surnuméraire de la disparition des plus purs!», et la bombe à hydrogène tombe sur les lieux. Aucun n'espoir n'est possible.

    Musée de poésie

    Parmi les trésors de Gaëtan Dostie, lui-même poète et ancien directeur général de feu Parti pris, se trouvent trois poèmes «de détention» de Gauvreau laissés par Gilbert Langevin. Paginés, ils semblent faire partie d'un ensemble. «Votre derrière est un lac mort de poële / Vous frissonnez dans les templitudes / JE comble contre les décrets», trouve-t-on dans La Mie de chair, daté d'août 1961.

    La collection Dostie est constituée d'inédits, de correspondances, de pièces rares et d'autres moins, de livres, de coupures de presse, d'artéfacts. Du pire au meilleur, et vice-versa. Gaëtan Dostie a cette monomanie du collectionneur. Il a commencé son accumulation à six ans, par un livre dédicacé donné par Alfred DesRochers. En septembre dernier, il ouvrait la Médiathèque littéraire Gaëtan Dostie pour faire partager ses trouvailles.

    La visite qu'il propose est un cours accéléré, fascinant et détaillé, de littérature et de poésie québécoises. On peut y voir les poèmes-affiches de la Nuit de la poésie, une édition de 1903 des poèmes d'Émile Nelligan, un poème de travail de Josée Yvon, une lettre d'Anne Hébert, une serviette de table de restaurant tachée de café portant un calembour de Gaston Miron, le bâton de marche du poète, une carte manuscrite de Pamphile Lemay, une dédicace d'Allen Ginsberg, des archives sonores et visuelles. Dostie, qui est encore à gérer son fonds, promet d'autres surprises. Le coup d'oeil que Le Devoir a pu jeter au sous-sol, couvert de boîtes de carton en désordre, et le grenier qu'on dit aussi chargé permettent de le croire.
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Gaëtan Dostie feuillette des documents inédits de Claude Gauvreau dans la Médiathèque qu’il a mise sur pied rue de la Montagne, à Montréal.<br />
Détail d’une page du tapuscrit de la pièce Un partisan, de Gauvreau.<br />












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