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    Qu'est-ce qu'on mange?

    Pour son ultime édition, le rassemblement État d'urgence autour de la question de l'itinérance propose un faste banquet artistique

    La mascotte de l’événement État d’urgence, qui se tient jusqu’à dimanche à Montréal.<br />
    Photo: Jacques Grenier - Le Devoir La mascotte de l’événement État d’urgence, qui se tient jusqu’à dimanche à Montréal.
    Dans les tout-inclus des stations balnéaires du Sud, il y a toujours un endroit où se ravitailler 24 heures sur 24 quand la faim tenaille. Le village éphémère Playa Émilie-Gamelin, dans l'exotique centre-ville montréalais, ne fait pas exception. Jusqu'à dimanche, le happening État d'urgence met la totale pour que ses VIP — les Very Itinerant People — et le public soient rassasiés à l'aube de l'hiver. Et peut-être pour une dernière fois.

    Annie Roy pouffe de rire juste en parlant du thème «Tout-inclus» d'État d'urgence. Elle et Pierre Allard, membres fondateurs de l'Association terroriste socialement responsable (ATSA), un organisme à but non lucratif promouvant l'engagement social, voulaient tourner en autodérision l'archipopulaire concept touristique pour cette dixième édition de l'événement. «Parce qu'on offre nous-mêmes une sorte de tout-inclus aux sans-abri, avec un dortoir, trois repas par jour par 21 restaurateurs réputés, pédicure, massage, coiffure, la totale quoi!»

    Ça, c'est réservé aux VIP, ces sans-abri qui fraient avec la pauvreté, une réalité que les tout-inclus s'obstinent à cacher derrière de hautes clôtures derrière des palmiers. Mais dans les installations cinq-étoiles du «touS inclus» de la Playa Émilie-Gamelin, le reste de la population est aussi invité à côtoyer cette réalité et à se mettre sous la dent une riche programmation artistique teintée d'humour caustique, où l'art visuel rejoint celui du cirque, la musique, le conte, le cinéma et la danse.

    «Pour nous, État d'urgence est une oeuvre d'art, un tableau vivant. Ce qui nous inspire, c'est les injustices, les aberrations sociales, explique la cofondatrice du rassemblement et ex-danseuse contemporaine. Les performances et expositions sont étroitement liées au thème de l'errance. On a d'ailleurs un avant-goût de l'une d'elles depuis quelques semaines avec les affiches de l'artiste Dominique Blain disposées dans une dizaine d'abribus de la métropole. On y voit un enfant en haillons dans un corps de sans-abri, avec la mention "On ne naît pas dans la rue".»

    Patrick Bérubé, lui, a disposé des tasses de styromousse mâchouillées — l'outil du quêteux — dans un vaisselier colonial anglais; des personnes issues de la rue ont préparé une performance avec le cirque Les 7 doigts de la main; tandis que l'artiste Sylvain Bouthillette travaille en collaboration avec le Centre Saint-James d'aide aux personnes en difficulté sur une installation de chaises de plage.

    Plus que manger et dormir

    S'il est une chose commune à tous les êtres humains, c'est bien l'art. L'outil de communication et d'expression permet de se faire comprendre des autres, d'exprimer sa détresse, et il sert de thérapie pour certains. Bien que 12 ans plus tôt, lors de la première édition d'État d'urgence, les sans-abri se ruaient sur la nourriture et les vêtements chauds qui leur étaient offerts, la graine qu'Annie et Pierre ont semée a germé et leurs VIP ont été éduqués à l'art. Maintenant, ils leur demandent les noms des artistes invités et de leur fournir des dépliants de l'horaire.

    «Il y a vraiment une curiosité, réalise Annie Roy. Tu sais, dans la vie, il faut plus que manger et dormir pour s'en sortir, c'est là que l'art entre en jeu. On veut montrer que la vie est un riche festin quand on a du plaisir autour de soi et que lorsqu'il y a du "wow" dans nos vies, on a comme le goût de s'en sortir. La vie n'est pas juste réservée aux autres.»

    Du «wow», elle en a saupoudré une tonne dans les assiettes qui seront servies trois fois par jour à ses VIP. Des restaurateurs chéris de la métropole, comme ceux du Petit Extra, de Joe Beef, de Kitchen Galerie, du Garde-Manger, du Petit Conti et des Trois Petits Bouchons se sont ralliés à la cause. Et le chef Martin Picard revient derrière les chaudrons pour son classique Banquet Cochon de cinq services.

    Celle qui dit vouloir montrer l'envers de la carte postale idyllique des centres de villégiature sait décidément comment offrir un bout de paradis à ses protégés moins choyés. Pour une dernière fois sous la forme d'État d'urgence, fort probablement. «On le dit maintenant parce qu'on ne veut pas partir comme des voleurs ni laisser l'impression qu'on laisse tomber les gens de la rue.»

    Rallier 120 artistes, 350 bénévoles et 30 organismes communautaires autour d'État d'urgence demande beaucoup de temps aux deux artistes de l'ATSA qui désirent plancher sur des projets parallèles. Mais surtout, quêter pour assurer la survie du rassemblement ne leur fait plus envie. L'annonce que Patrimoine Canada retirait son appui après avoir fourni 25 000 $ de subvention en 2008 et 43 000 $ en 2009 vient d'en signer le coup de grâce. «Il faudrait qu'il y ait un coproducteur ou une rentrée d'argent massive récurrente dédiée à la production d'État d'urgence pour le sauver, constate celle qui a consacré le quart de sa vie à l'événement. Et si ça ne vient pas, on pourra dire avec fierté que l'aventure aura été magnifique.»

    Au bout du fil, alors que la deuxième ligne interrompt l'entrevue à intervalles réguliers, Annie ne s'apitoie pas. Elle encourage les gens à envoyer un don à l'ATSA pour aider l'organisme à offrir un moment de vie extraordinaire aux démunis qui s'apprêtent à passer un «boutte rough» cet hiver. «Mais surtout, je veux qu'ils profitent d'État d'urgence. Qu'ils fassent honneur à cette folie et à ce moment de liberté entre les classes sociales.»
    La mascotte de l’événement État d’urgence, qui se tient jusqu’à dimanche à Montréal.<br />
Annie Roy (à droite) est l’une des membres fondateurs de l’Association terroriste socialement acceptable (ATSA), un organisme à but non lucratif promouvant l’engagement social.<br />
Des repas sont offerts aux itinérants pendant le week-end.<br />












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