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    Feu sacré

    Les nouveaux propriétaires, Ezio Carosielli et sa femme Luisa Sassano, dirigent la compagnie de danse Extravadanza et aimeraient, entre autres, que le Rialto se fasse souvent carrefour pour la danse, avec compétitions et ateliers. <br />
    Photo: John Koo Les nouveaux propriétaires, Ezio Carosielli et sa femme Luisa Sassano, dirigent la compagnie de danse Extravadanza et aimeraient, entre autres, que le Rialto se fasse souvent carrefour pour la danse, avec compétitions et ateliers.
    J'avais trop tardé à rencontrer le nouveau propriétaire du théâtre Rialto, Ezio Carosielli. Restait à corriger le tir. L'homme d'affaires, d'origine italienne, a acquis le beau cinéma néobaroque en mars des mains d'Elias Kalogeras, qui avait sévi en détruisant des beautés d'époque au gré de ses fantaisies. Le nouveau maître de céans se démène pour lui redonner bientôt son lustre.

    Mais que vais-je trouver? Un palace dévasté?

    Ouf! À l'intérieur, malgré la longue liste des crimes patrimoniaux commis, le Rialto en impose encore, surtout au deuxième étage, où les vitraux scintillent et où les couleurs murales gardent le souvenir des grandeurs passées. En bas, un bleu de la mer Égée a recouvert des fresques des médaillons. Mais que de beaux restes! Plusieurs modifications sont réversibles, et les anciens fantômes hantent toujours la place.

    Le Rialto a beau s'appeler théâtre, il avait été construit avenue du Parc au milieu des années 1920 comme cinéma de quartier, en s'inspirant de l'Opéra Garnier de Paris: marbre, médaillons, vitraux. Elias Kalogeras l'avait acheté en 1983 dans le but de le transformer en centre commercial; quand le Rialto fut classé historique, le bel immeuble lui resta sur les bras. Sa vocation culturelle et cinématographique fut conservée un temps, mais le proprio transforma la perle en Steak House. Et arrache les sièges, et nivelle les pentes, et déplace la billetterie, et détruit des baignoires... Au secours! Il y eut des manifestations pour sauver le palace du Mile-End, classé bâtiment patrimonial par les trois ordres de gouvernement. Des avis d'infraction placardaient la façade, sommant le patron grec de cesser ses travaux non orthodoxes, mais autant crier dans le désert. La loi n'avait pas de dents.

    On rageait d'autant plus qu'avec l'Impérial, le Rialto constitue un des plus beaux temples culturels de Montréal. Mais l'éléphant blanc coûtait cher et Kalogeras cherchait à le vendre depuis 2000. Puis...Lumière en vue. Ezio Carosielli et sa femme Luisa Sassano l'ont acquis au printemps. «On a acheté l'immeuble sans garanties... avec ses problèmes», précise le nouveau maître des lieux. Coup de coeur, coup de foudre. Ça prenait ça.

    Le couple, à la tête des garderies Merveilles, dirige la compagnie de danse Extravadanza et aimerait, entre autres choses, que le Rialto se fasse souvent carrefour pour la danse, avec compétitions et ateliers. Mais la liste des travaux à réaliser est longue, de l'uréthane jaune et hideux à enlever en façade au merveilleux rideau de scène à restaurer, en passant par des vitraux à réinstaller, des gradins au balcon à restaurer, etc. Le chantier devrait s'étendre sur plusieurs années en mode discret, sans fermer boutique. Coût estimé de l'opération: 2,5 millions, à peu près autant que le prix de l'acquisition initiale. Ezio Carosielli refuse de trop charger son prédécesseur, l'estimant plus méritant que les propriétaires du Séville, qui ont laissé le vieux cinéma pourrir rue Sainte-Catherine pour récupérer le terrain.

    Lors de ma visite, il venait juste de rencontrer les représentants de la Commission des biens culturels, ses plans de restauration sous le bras. C'est long, des octrois de permis, mais il a embauché l'architecte Pierre Beaupré, qui avait témoigné au sujet des infractions de Kalogeras dix ans plus tôt et qui connaît le dossier.

    Depuis cet automne, Ezio Carosielli loue la salle pour des spectacles, organise des séances de cinéma, des banquets, des cabarets, etc. Le 18 novembre, il présentera Swing Ball avec The Ballroom Blitz Big Band. Un tas d'événements sont inscrits à son calendrier. Diffuseur, également producteur, il veut organiser un festival du film noir, négocie avec Kino pour commanditer et accueillir les courts métrages du mouvement. Ce ne sont pas les projets qui lui manquent. Ses yeux brillent. Il rêve d'offrir ses planches à de jeunes artistes de talent du Mile-End, en partageant avec eux les frais de billetterie.

    J'ignore si Carosielli, étranger au milieu de la production culturelle généraliste, pourra, sans jambettes de la concurrence, imposer son Rialto sur l'arène artistique, mais je sais que sa fraîcheur et son enthousiasme font chaud au coeur. «Tout le monde n'a pas la chance de réaliser ses rêves, dit-il. Moi oui.» Et à l'heure où tant de promoteurs ne carburent qu'au mot profit, on s'étonne presque d'en rencontrer un qui évoque simplement le feu sacré.

    Goncourt

    Ravie de voir Michel Houellebecq remporter (enfin) le prix Goncourt avec La Carte et le Territoire, son roman le mieux maîtrisé à ce jour.

    L'auteur des Particules élémentaires et de La Possibilité d'une île n'est pas le plus grand des stylistes, mais certainement celui qui radiographie le mieux son époque, avec ses dérives éthiques, ses trous noirs, ses ego monstrueux entrechoqués, son bond avide vers l'inconnu. Seuls les écrivains à l'écart du monde peuvent témoigner de leur temps avec recul. Sa misanthropie a du bon. Dans des romans précédents, des propos-chocs sur l'échangisme, le tourisme sexuel et l'Islam avaient créé sa légende. Moins sulfureux, La Carte et le Territoire. Houellebecq n'est pas menacé cette fois d'excommunication par les élites bien-pensantes. Mauvaise raison de le primer. Il y en a eu d'autres, et des meilleures: dont sa brillante critique sociale. Lorsqu'il aborde les symboles de l'art, le star-système, l'euthanasie, la lâcheté des abandons amoureux, il tend un miroir impitoyable à son lecteur, son semblable, son frère.

    J'aime sa souffrance devant la beauté, qui nargue en déesse son désenchantement. «Au printemps, c'est insupportable, écrit-il, les couchers de soleil sont interminables et magnifiques, c'est comme une espèce de putain d'opéra, il y a sans arrêt de nouvelles couleurs, de nouvelles lueurs, j'ai essayé une fois de rester ici tout le printemps et l'été et j'ai cru mourir, chaque soir j'étais au bord du suicide avec cette nuit qui ne tombait jamais.»












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