De chantiers en promesses
Photo : Jacques Grenier - Le Devoir
Le Centre Phi, dans le Vieux-Montréal, deviendra fin 2011 un centre culturel.
À l'angle des rues Saint-Pierre et Saint-Paul dans le Vieux-Montréal, je suis allée voir si le chantier, en cours depuis deux ans, avançait, mais tout est placardé. On n'entre pas.
Avec sa façade en pierre de taille, l'édifice (deux immeubles fusionnés) de quatre étages, érigé en 1862 par John Ogilvy puis transformé au début du XXe siècle, servit longtemps d'entrepôt à la Holland Glass Trading Company. Voilà pour la petite histoire!
Acquis par la mécène Phoebe Greenberg, rebaptisé Centre Phi, l'édifice devient fin 2011 un centre culturel. Au même endroit, avant sa transformation, avait été tourné le film Next Floor, le court métrage de Denis Villeneuve, si primé. Sur des images spectaculaires, on y voyait des dîneurs décadents s'enfoncer d'un étage à l'autre sans interrompre leurs agapes. Phoebe Greenberg avait financé le film, comme quelques autres, dont le non moins remarquable Danse macabre de Pedro Pires.
Cette philanthrope possède du goût et du flair. Précieux et rare oiseau montréalais, Phoebe Greenberg fut derrière la compagnie de théâtre éclaté Diving Horse; elle a aussi fondé le centre DHC/ART, rue Saint-Jean, espace d'art contemporain aux expos de pointe et d'audace. Vrai cadeau aux citadins et aux touristes qui y trouvent un accès gratuit à des oeuvres d'avant-garde.
Le futur Centre Phi, de son côté, sera à but lucratif et proposera des événements payants, en plus de pousser la création: spectacles, expositions, laboratoires d'expérimentation, studios d'enregistrement audiovisuel, restaurant, salle de cinéma numérique. Ruche artistique en vue. On a hâte de voir ça.
Danny Lennon, à la tête de Prends ça court, sera le commissaire de la salle de projection, chargé de glaner au fil des festivals des longs métrages autant que des courts pour des représentations-événements. Mais, comme le précise Myriam Achard, la porte-parole du groupe Phi, pas question de concurrencer les salles commerciales de cinéma en laissant un film à l'affiche durant trois semaines.
«On présentera en quelques séances seulement des oeuvres non distribuées autrement, invitant des cinéastes ou des comédiens à discuter avec le public. Une sorte de petit festival à l'année, en somme.» Beau projet, qui ne résout pas à vue de nez la triviale question du manque de stationnement chronique dans le Vieux-Montréal. Mais qui vivra verra.
Ça bouge en ville, hors du Quartier des spectacles. Des trucs plus pointus, à haute valeur culturelle, pointent à l'horizon. On parle beaucoup de l'avenir d'eXcentris, le complexe culturel du boulevard Saint-Laurent, qui devrait retrouver sa vocation cinéphilique. Son sort nous sera sans doute révélé après la saison des vacances. Mais d'autres projets sont à l'état d'ébauche ou de concrétisation.
Quand on évoque le manque de salles de cinéma vouées au cinéma indépendant à Montréal, les gens du milieu évoquent parfois les complexes culturels en devenir, laissant l'impression que, de l'un à l'autre, c'est kif-kif. Le premier qui ouvre réglerait les problèmes de manque d'écrans consacrés. Allons donc! Ces initiatives ne se chevauchent pas vraiment. Mieux, elles se complètent.
Le Centre Phi, voué à l'expérimentation tous azimuts, ouvrira dès l'an prochain de nouvelles fenêtres dans le volet cinéma, mais en angle aigu. C'est le renouveau d'eXcentris qui pourrait auparavant combler les grosses brèches du film d'auteur. À chacun sa vocation.
Chose certaine: on ne peut qu'applaudir à l'expansion de foyers culturels de qualité à Montréal, et ce, en divers quartiers de la ville. Ne parlons pas de concurrence, plutôt d'émulation. Dans notre métropole, les forces vives de l'art ont intérêt à se faire écho pour offrir des solutions de rechange au rouleau compresseur du divertissement, qui fut, qui est, qui sera longtemps, le seul vrai rival à affronter pour les centres culturels appelés à fleurir.
***
Parlant art, j'ai fait cette semaine un petit crochet par la galerie Lounge de la Maison du Festival Rio Tinto Alcan, rue Sainte-Catherine, angle Berri. Parcours du combattant dans ce centre-ville en chantier qui ressemble au Beyrouth post-bombardement, mais hardi les braves! Pour voir les oeuvres de Zilon, franchissons les obstacles urbains! Il est vrai que plus haut, rue Sainte-Catherine et sur la Main, ses visages dessinés sur la brique bravent depuis des décennies les intempéries. On les admirait avant de savoir que le graffiteur se nommait Raymond Pilon, avant aussi qu'il n'acquière la gloire et ne grisonne.
L'expo de Zilon à la galerie Lounge s'intitule Jazz noir et plusieurs de ses oeuvres, collages ou à l'encre, sont saisissantes. Pour les artistes issus de la nuit, de la marge et du royaume des ombres, les succès de fin de parcours n'éclipsent jamais la puissance des racines. Alors, il n'y a que Zilon pour rendre des regards au bord de l'abîme, des junkies, des musiciens de la zone, des tristesses et des fulgurances en miroir de gouffres intérieurs. Une de ses oeuvres, en hommage à Miles Davis, je présume, Miles Dream, mêlant regard et silhouette envolée, a des traits si légers et puissants qu'on croit entendre gémir sa trompette. «Mon crayon, mon feutre, mon aérosol, mon pinceau, c'est du rock visuel, du jazz visuel, de la musique», dit-il. On va écouter la note noire de Zilon avec nos yeux, mais c'est bien pour dire: nos oreilles cillent aussi.
***
otremblay@ledevoir.com
Avec sa façade en pierre de taille, l'édifice (deux immeubles fusionnés) de quatre étages, érigé en 1862 par John Ogilvy puis transformé au début du XXe siècle, servit longtemps d'entrepôt à la Holland Glass Trading Company. Voilà pour la petite histoire!
Acquis par la mécène Phoebe Greenberg, rebaptisé Centre Phi, l'édifice devient fin 2011 un centre culturel. Au même endroit, avant sa transformation, avait été tourné le film Next Floor, le court métrage de Denis Villeneuve, si primé. Sur des images spectaculaires, on y voyait des dîneurs décadents s'enfoncer d'un étage à l'autre sans interrompre leurs agapes. Phoebe Greenberg avait financé le film, comme quelques autres, dont le non moins remarquable Danse macabre de Pedro Pires.
Cette philanthrope possède du goût et du flair. Précieux et rare oiseau montréalais, Phoebe Greenberg fut derrière la compagnie de théâtre éclaté Diving Horse; elle a aussi fondé le centre DHC/ART, rue Saint-Jean, espace d'art contemporain aux expos de pointe et d'audace. Vrai cadeau aux citadins et aux touristes qui y trouvent un accès gratuit à des oeuvres d'avant-garde.
Le futur Centre Phi, de son côté, sera à but lucratif et proposera des événements payants, en plus de pousser la création: spectacles, expositions, laboratoires d'expérimentation, studios d'enregistrement audiovisuel, restaurant, salle de cinéma numérique. Ruche artistique en vue. On a hâte de voir ça.
Danny Lennon, à la tête de Prends ça court, sera le commissaire de la salle de projection, chargé de glaner au fil des festivals des longs métrages autant que des courts pour des représentations-événements. Mais, comme le précise Myriam Achard, la porte-parole du groupe Phi, pas question de concurrencer les salles commerciales de cinéma en laissant un film à l'affiche durant trois semaines.
«On présentera en quelques séances seulement des oeuvres non distribuées autrement, invitant des cinéastes ou des comédiens à discuter avec le public. Une sorte de petit festival à l'année, en somme.» Beau projet, qui ne résout pas à vue de nez la triviale question du manque de stationnement chronique dans le Vieux-Montréal. Mais qui vivra verra.
Ça bouge en ville, hors du Quartier des spectacles. Des trucs plus pointus, à haute valeur culturelle, pointent à l'horizon. On parle beaucoup de l'avenir d'eXcentris, le complexe culturel du boulevard Saint-Laurent, qui devrait retrouver sa vocation cinéphilique. Son sort nous sera sans doute révélé après la saison des vacances. Mais d'autres projets sont à l'état d'ébauche ou de concrétisation.
Quand on évoque le manque de salles de cinéma vouées au cinéma indépendant à Montréal, les gens du milieu évoquent parfois les complexes culturels en devenir, laissant l'impression que, de l'un à l'autre, c'est kif-kif. Le premier qui ouvre réglerait les problèmes de manque d'écrans consacrés. Allons donc! Ces initiatives ne se chevauchent pas vraiment. Mieux, elles se complètent.
Le Centre Phi, voué à l'expérimentation tous azimuts, ouvrira dès l'an prochain de nouvelles fenêtres dans le volet cinéma, mais en angle aigu. C'est le renouveau d'eXcentris qui pourrait auparavant combler les grosses brèches du film d'auteur. À chacun sa vocation.
Chose certaine: on ne peut qu'applaudir à l'expansion de foyers culturels de qualité à Montréal, et ce, en divers quartiers de la ville. Ne parlons pas de concurrence, plutôt d'émulation. Dans notre métropole, les forces vives de l'art ont intérêt à se faire écho pour offrir des solutions de rechange au rouleau compresseur du divertissement, qui fut, qui est, qui sera longtemps, le seul vrai rival à affronter pour les centres culturels appelés à fleurir.
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Parlant art, j'ai fait cette semaine un petit crochet par la galerie Lounge de la Maison du Festival Rio Tinto Alcan, rue Sainte-Catherine, angle Berri. Parcours du combattant dans ce centre-ville en chantier qui ressemble au Beyrouth post-bombardement, mais hardi les braves! Pour voir les oeuvres de Zilon, franchissons les obstacles urbains! Il est vrai que plus haut, rue Sainte-Catherine et sur la Main, ses visages dessinés sur la brique bravent depuis des décennies les intempéries. On les admirait avant de savoir que le graffiteur se nommait Raymond Pilon, avant aussi qu'il n'acquière la gloire et ne grisonne.
L'expo de Zilon à la galerie Lounge s'intitule Jazz noir et plusieurs de ses oeuvres, collages ou à l'encre, sont saisissantes. Pour les artistes issus de la nuit, de la marge et du royaume des ombres, les succès de fin de parcours n'éclipsent jamais la puissance des racines. Alors, il n'y a que Zilon pour rendre des regards au bord de l'abîme, des junkies, des musiciens de la zone, des tristesses et des fulgurances en miroir de gouffres intérieurs. Une de ses oeuvres, en hommage à Miles Davis, je présume, Miles Dream, mêlant regard et silhouette envolée, a des traits si légers et puissants qu'on croit entendre gémir sa trompette. «Mon crayon, mon feutre, mon aérosol, mon pinceau, c'est du rock visuel, du jazz visuel, de la musique», dit-il. On va écouter la note noire de Zilon avec nos yeux, mais c'est bien pour dire: nos oreilles cillent aussi.
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otremblay@ledevoir.com
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