Libre opinion - L'effritement de la culture
Jocelyn Fiset - Artiste-peintre et membre fondateur du Regroupement des artistes professionnels de Mont-Saint-Hilaire (RAP)
12 juillet 2010
Actualités culturelles
Nous sommes déjà au milieu de l'année 2010, et c'est à se demander si celle-ci a vraiment été proclamée année de la biodiversité et année du rapprochement des cultures par les Nations unies, car qui en parle? Et qui s'en préoccupe réellement?
Pourtant, il s'agit de tout un défi que la conservation de la vie sous toutes ses formes sur la Terre. Je suis extrêmement inquiet des effets plutôt négatifs des événements récents tant en politique québécoise que canadienne. Ils retentissent tant sur les urgences que commande l'état de délabrement de notre société que sur le piteux état de la planète.
À en juger par l'inconscience collective ambiante, j'ai bien peur que les dérapages de la politique actuelle n'accentuent cette inconscience, pour ne pas dire ce «je-m'en-foutisme», et ne s'étendent à toute la population. Pour une société soi-disant progressiste, cet appel des Nations unies ne devrait-il pas être placé au sommet des priorités et se traduire dans nos choix sociaux, environnementaux, économiques, politiques et culturels?
Nombreux sont les intervenants spécialisés qui martèlent jour après jour l'urgence d'agir face à la problématique environnementale actuelle. Non moins nombreux sont ceux qui nous interpellent sur l'importance d'un rapprochement des cultures afin, qui sait, de parvenir un jour à ne constituer qu'une seule humanité, sans race, sans peur ni reproche. Mais pour obtenir cette fameuse rencontre des cultures, encore faudra-t-il que celles-ci puissent s'exposer.
Or, ne remarque-t-on pas, depuis quelques décennies, une tendance de plus en plus marquée à une hollywoodisation de la culture, où se cultiver signifie principalement se divertir? Partout, au Québec, au Canada et dans le monde, sévit en ce moment un nivellement par le bas en matière de culture avec pour conséquence l'absence de la «grande» culture (peinture, sculpture, photo, danse, poésie, etc.) dans la vie de tous les jours.
En 2006, dans ces mêmes pages, je dénonçais l'invisibilité de nos grands artistes visuels dans les médias de masse et, de ce fait, dans l'imaginaire collectif des Québécois. Déjà, dans les années 1970, le peintre catalan Antoni Tàpies écrivait «qu'un des problèmes majeurs qui se posent à l'art nouveau dans sa recherche d'un impact social se trouve chaque jour davantage lié au problème de l'accès aux mass media. On ne peut plus dire que tout dépend exclusivement du talent de l'artiste. [Ce dernier] ne peut toucher les foules sans la collaboration de ceux qui souhaitent aussi que l'art ait un impact: organisateurs d'expositions, critiques, journalistes, directeurs de journaux... L'art n'est pas toujours seul responsable».
Et j'ajouterais décideurs publics, informateurs, recherchistes mais surtout animateurs télé, qui ont une incroyable influence sur le système médiatique. À ce sujet, je m'en voudrais de passer sous silence le dernier affront: à l'émission de Tout le monde en parle version France, on a volontiers invité Orlan, une des artistes les plus flyées de l'art actuel français, alors qu'après cinq années de version québécoise, on n'a eu droit qu'au classique Armand Vaillancourt et à la très conservatrice peintre Corno. Si, de l'autre bord, on ose présenter Orlan au public, pourquoi de ce bord-ci taire l'existence de nos flyés à nous tels les Richard Martel ou Monty Canstin? Décidément, je ne comprends rien à ce système médiatique. Ici, le star système fait loi et éclipse le système des Beaux-Arts.
Depuis plus d'une décennie, nos sociétés civilisées ont rejoint les confins de la galaxie Gutenberg, où les quinze minutes de célébrité accessible à tous, prophétisées dans les années 1970 par le pape du pop art américain Andy Warhol, se concrétisent aujourd'hui à la puissance dix grâce à la téléréalité et autres émissions télévisuelles qui incluent la participation du public.
La société actuelle souffre de la boulimie du divertissement. Les moyens technologiques foisonnent, les images se consomment, se grappillent et se gaspillent à la vitesse grand V. Il y a l'hélicoptère TVA pour capter les héros malgré eux d'un incendie ou d'un quelconque désordre social. Il y a le téléphone cellulaire qui, grâce à sa minicaméra, fera de vous le réalisateur instantané captant un accident ou un tremblement de terre. Il y a le Web, les blogues, Facebook ou Twitter. En fait, tout est mis en oeuvre pour donner raison à Warhol et offrir aux citoyens ordinaires beaucoup plus que quinze minutes de gloire par le truchement de la téléréalité et de l'information-spectacle en direct.
Pourtant, il faut en être conscient, la diversité des cultures et la diversité des pratiques culturelles a autant d'importance que la diversité biologique. L'une ne va pas sans l'autre. Comment croire réellement à l'importance de toutes les richesses offertes par la nature si l'on n'est pas déjà riche de possibles dans la tête? Comment penser pouvoir protéger l'existence de milliards de petites et grosses bêtes de toutes formes et de toutes couleurs qui existent sur la planète si ces dernières vivent avec sept milliards de «tatas» incultes à leurs côtés?
On dit des artistes qu'ils sont des précurseurs, qu'ils sont l'avant-garde qui voit ce que le gros de la troupe ne peut pas encore voir ou ne veut pas encore voir. Alors, qu'advient-il du pouvoir annonciateur de l'art quant la société ne lui réserve plus aucune place? Cette invisibilité médiatique de l'art serait-elle le présage de sa prochaine disparition?
Et la disparition d'une pratique aussi raffinée, d'une activité humaine aussi affinée que l'art ne serait-elle pas annonciatrice de la disparition de l'homme, de même que la disparition de la banquise est annonciatrice de l'inexorable disparition de l'ours polaire?
Ces messieurs qui, dit-on, ont les mains sur le volant pourraient-ils cesser de miner notre vie politique tant québécoise que canadienne? Ces ministres que l'on dit «premiers» sont-ils capables de faire preuve de vision et de s'élever au-dessus de la mêlée pour plancher sur l'avenir de leur province, de leur pays et de leur planète, ou bien ne sont-ils rien de plus que des fonctionnaires haut placés?
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Jocelyn Fiset - Artiste-peintre et membre fondateur du Regroupement des artistes professionnels de Mont-Saint-Hilaire (RAP)
***
Ont co-signé ce texte d'autres membres du RAP: Réal Calder, Chantal Émond, Robert Hébert, André Michel, Jean Martel, Denise Martel, Jean-Louis Slézak et Joëlle Tremblay.
Pourtant, il s'agit de tout un défi que la conservation de la vie sous toutes ses formes sur la Terre. Je suis extrêmement inquiet des effets plutôt négatifs des événements récents tant en politique québécoise que canadienne. Ils retentissent tant sur les urgences que commande l'état de délabrement de notre société que sur le piteux état de la planète.
À en juger par l'inconscience collective ambiante, j'ai bien peur que les dérapages de la politique actuelle n'accentuent cette inconscience, pour ne pas dire ce «je-m'en-foutisme», et ne s'étendent à toute la population. Pour une société soi-disant progressiste, cet appel des Nations unies ne devrait-il pas être placé au sommet des priorités et se traduire dans nos choix sociaux, environnementaux, économiques, politiques et culturels?
Nombreux sont les intervenants spécialisés qui martèlent jour après jour l'urgence d'agir face à la problématique environnementale actuelle. Non moins nombreux sont ceux qui nous interpellent sur l'importance d'un rapprochement des cultures afin, qui sait, de parvenir un jour à ne constituer qu'une seule humanité, sans race, sans peur ni reproche. Mais pour obtenir cette fameuse rencontre des cultures, encore faudra-t-il que celles-ci puissent s'exposer.
Or, ne remarque-t-on pas, depuis quelques décennies, une tendance de plus en plus marquée à une hollywoodisation de la culture, où se cultiver signifie principalement se divertir? Partout, au Québec, au Canada et dans le monde, sévit en ce moment un nivellement par le bas en matière de culture avec pour conséquence l'absence de la «grande» culture (peinture, sculpture, photo, danse, poésie, etc.) dans la vie de tous les jours.
En 2006, dans ces mêmes pages, je dénonçais l'invisibilité de nos grands artistes visuels dans les médias de masse et, de ce fait, dans l'imaginaire collectif des Québécois. Déjà, dans les années 1970, le peintre catalan Antoni Tàpies écrivait «qu'un des problèmes majeurs qui se posent à l'art nouveau dans sa recherche d'un impact social se trouve chaque jour davantage lié au problème de l'accès aux mass media. On ne peut plus dire que tout dépend exclusivement du talent de l'artiste. [Ce dernier] ne peut toucher les foules sans la collaboration de ceux qui souhaitent aussi que l'art ait un impact: organisateurs d'expositions, critiques, journalistes, directeurs de journaux... L'art n'est pas toujours seul responsable».
Et j'ajouterais décideurs publics, informateurs, recherchistes mais surtout animateurs télé, qui ont une incroyable influence sur le système médiatique. À ce sujet, je m'en voudrais de passer sous silence le dernier affront: à l'émission de Tout le monde en parle version France, on a volontiers invité Orlan, une des artistes les plus flyées de l'art actuel français, alors qu'après cinq années de version québécoise, on n'a eu droit qu'au classique Armand Vaillancourt et à la très conservatrice peintre Corno. Si, de l'autre bord, on ose présenter Orlan au public, pourquoi de ce bord-ci taire l'existence de nos flyés à nous tels les Richard Martel ou Monty Canstin? Décidément, je ne comprends rien à ce système médiatique. Ici, le star système fait loi et éclipse le système des Beaux-Arts.
Depuis plus d'une décennie, nos sociétés civilisées ont rejoint les confins de la galaxie Gutenberg, où les quinze minutes de célébrité accessible à tous, prophétisées dans les années 1970 par le pape du pop art américain Andy Warhol, se concrétisent aujourd'hui à la puissance dix grâce à la téléréalité et autres émissions télévisuelles qui incluent la participation du public.
La société actuelle souffre de la boulimie du divertissement. Les moyens technologiques foisonnent, les images se consomment, se grappillent et se gaspillent à la vitesse grand V. Il y a l'hélicoptère TVA pour capter les héros malgré eux d'un incendie ou d'un quelconque désordre social. Il y a le téléphone cellulaire qui, grâce à sa minicaméra, fera de vous le réalisateur instantané captant un accident ou un tremblement de terre. Il y a le Web, les blogues, Facebook ou Twitter. En fait, tout est mis en oeuvre pour donner raison à Warhol et offrir aux citoyens ordinaires beaucoup plus que quinze minutes de gloire par le truchement de la téléréalité et de l'information-spectacle en direct.
Pourtant, il faut en être conscient, la diversité des cultures et la diversité des pratiques culturelles a autant d'importance que la diversité biologique. L'une ne va pas sans l'autre. Comment croire réellement à l'importance de toutes les richesses offertes par la nature si l'on n'est pas déjà riche de possibles dans la tête? Comment penser pouvoir protéger l'existence de milliards de petites et grosses bêtes de toutes formes et de toutes couleurs qui existent sur la planète si ces dernières vivent avec sept milliards de «tatas» incultes à leurs côtés?
On dit des artistes qu'ils sont des précurseurs, qu'ils sont l'avant-garde qui voit ce que le gros de la troupe ne peut pas encore voir ou ne veut pas encore voir. Alors, qu'advient-il du pouvoir annonciateur de l'art quant la société ne lui réserve plus aucune place? Cette invisibilité médiatique de l'art serait-elle le présage de sa prochaine disparition?
Et la disparition d'une pratique aussi raffinée, d'une activité humaine aussi affinée que l'art ne serait-elle pas annonciatrice de la disparition de l'homme, de même que la disparition de la banquise est annonciatrice de l'inexorable disparition de l'ours polaire?
Ces messieurs qui, dit-on, ont les mains sur le volant pourraient-ils cesser de miner notre vie politique tant québécoise que canadienne? Ces ministres que l'on dit «premiers» sont-ils capables de faire preuve de vision et de s'élever au-dessus de la mêlée pour plancher sur l'avenir de leur province, de leur pays et de leur planète, ou bien ne sont-ils rien de plus que des fonctionnaires haut placés?
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Jocelyn Fiset - Artiste-peintre et membre fondateur du Regroupement des artistes professionnels de Mont-Saint-Hilaire (RAP)
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Ont co-signé ce texte d'autres membres du RAP: Réal Calder, Chantal Émond, Robert Hébert, André Michel, Jean Martel, Denise Martel, Jean-Louis Slézak et Joëlle Tremblay.
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