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    Est-ce la fin de l'humour subversif?

    Les rois de la blague se font maintenant moins mordants, moins subversifs, mais aussi plus consensuels et lénifiants. À qui la faute?

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Rire
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir
    Rire
    Ils sont peut-être drôles, mais ils trompent finalement leur public. À preuve: tout en prétendant pouvoir rire de tout, les humoristes, qui s'emparent doucement de Montréal pour la 28e édition du festival Juste pour rire, ont plutôt considérablement réduit, dans les dernières années, leur sujet et objet de dérision.

    Et ce n'est pas tout: loin d'être les rebelles offusqués que plusieurs prétendent être, ces rois de la blague se font désormais moins mordants, moins subversifs, mais aussi plus consensuels et lénifiants. La faute à qui? À l'industrialisation de l'humour, un peu, mais surtout à une chape moralisante qui, en arrivant par le champ gauche, se serait abattue sur nos sociétés... tristement pour la survie d'un humour qui décape, qui dérange et fait réfléchir, mais aussi pour la liberté d'expression, estime le journaliste français Martin Leprince, auteur d'un essai fascinant sur l'état de l'humour, intitulé Fini de rigoler. Peut-on encore se marrer quand on est de gauche? (éditions Jacob-Duvernet).

    «Les humoristes nous mentent», lance à l'autre bout du fil le responsable du bureau parisien du quotidien régional Nord Éclair. Le Devoir l'a dérangé pendant ses vacances au début de la semaine. «Ils aiment se présenter comme des trublions pour mieux se vendre, mais sont finalement des artistes frileux qui pratiquent l'autocensure et exploitent un humour qui se fait sur des chemins balisés. La rectitude politique qui a envahi nos sociétés a aussi poli cette sphère de la culture.» Et autant en prendre conscience, pour mieux s'en sortir, selon lui.

    Le changement de ton en humour serait facile à comprendre. C'est qu'aujourd'hui, «rire de ce qui n'est pas drôle n'est plus seulement une faute de goût, c'est une incitation à la haine», écrit-il dans son bouquin. «Nous croyions le rire libérateur, capable d'apaiser les tensions. Il ne ferait que les aggraver.»

    Rire du scandale

    L'humoriste Louis Morissette ne dira certainement pas le contraire. Hier soir, sur les planches du théâtre Saint-Denis, il a présidé, aux côtés de son pote Jean-François Mercier, à la destinée d'un gala Juste pour rire placé sous le signe du «scandale». L'objet scénique pensé pour être diffusé sur les ondes de TVA est rejoué ce soir. Il fait référence un peu à la tempête médiatique dans laquelle les deux comiques se sont retrouvés au lendemain de la présentation du Bye Bye, cuvée 2008.

    Rappel des méfaits: une blague sur Nathalie Simard, mais aussi sur les pauvres et sur Barack Obama, visé côté noir dans une parodie de l'émission de Denis Lévesque à LCN, avait déchaîné les critiques en général et Le Journal de Montréal en particulier. Dans les premières semaines de 2009, le tabloïd a consacré six unes à la controverse. En gros.

    «C'était clairement une chicane de médias qui s'est faite sur le dos des créateurs, analyse rétrospectivement Louis Morissette. En s'acharnant sur nous, un groupe de presse a attaqué la société d'État [Radio-Canada, diffuseur du Bye Bye] pour miner sa crédibilité et remettre en question son financement. La controverse a été créée de toutes pièces pour provoquer des réactions.»

    La lecture des événements, qui sert aujourd'hui de moteur de promotion pour le duo qui se dit scandaleux — «on savait que ça allait faire jaser», assume l'ex-Mec comique —, est peut-être valable. Mais il y a certainement plus, croit Martin Leprince. La mise à mal d'humoristes sur la place publique est induite par les gardiens des valeurs dominantes qui, «comme tous les gardiens des valeurs dominantes, n'aiment pas que l'on rigole d'eux», dit-il.

    Or, dans les années 1980, «les défenseurs du communautarisme ont réussi à imposer une rectitude dans la sphère politique, rectitude qui s'est déplacée ailleurs depuis», poursuit l'auteur. «Aujourd'hui, on ne peut donc plus rire des victimes, des religions, des handicapés, des homosexuels sans être publiquement taxé de xénophobie, de racisme, d'intolérance»... ou même d'infamie et de crime de lèse-majesté, que la blague soit bonne ou pas.

    Le comique français Christophe Alévêque, qui a par le passé décapé les planches de la Maison Théâtre de Montréal, l'a d'ailleurs découvert récemment. Lors d'une émission de télé, relate M. Leprince dans son livre, il a qualifié de «ridicules les mecs de 40 ans qui font du patin à roues alignées» en soulignant «qu'ils devaient avoir deux neurones». Erreur. Il a déchaîné les foudres de cette communauté qui s'est mise à envahir sa boîte de courriels de messages haineux et injurieux. Le Roller Magazine a même menacé l'humoriste «d'avoir sa peau». Rien de moins.

    Ne pas choquer pour vivre

    La preuve est faite. «Quand l'humour essaye d'être subversif, en questionnant les valeurs établies, on trouve tous les moyens pour le limiter, poursuit Leprince. Cette posture moralisante finit par rendre les humoristes frileux», et ce, pour éviter les procès devant foule qui pourrait leur faire perdre des parts de marché.

    C'est que d'art populaire, l'humour est devenu, comme bien d'autres composantes de la culture, une industrie payante dans laquelle les artistes évoluent comme des marques. «Dans ce contexte, aucun humoriste ne peut se permettre d'être pris en grippe par des médias, dit M. Leprince. Pour que ces affaires fleurissent, il ne doit choquer personne et ne peut donc que se montrer consensuel.»

    Ce développement d'«un rire qui répond parfaitement [aux] sentiments humanistes sans heurter l'hypocrisie», comme l'écrit le journaliste français, le Québec n'y échappe pas non plus avec son petit marché dans lequel les drôles doivent chercher le consensus pour pouvoir vivre de leur art, souligne Louis Morissette. «Personne ne sort pas gagnant d'une controverse ici.» Et il ajoute: «J'ai toutefois l'impression que le public est toujours un peu en avance sur les médias en matière de tolérance face à l'humour. Ce que je lis dans mon journal, ce n'est pas ce que j'entends dans mes soupers de famille, quand je suis avec mes amis ou quand je croise des gens dans la rue.»

    Martin Leprince l'espère d'ailleurs, lui qui revendique haut et fort, comme remède à la rectitude ambiante, «le droit de rire des gens qui se prennent trop au sérieux», comme Coluche, un illustre comique de son pays, l'a souvent mis de l'avant. «Par nature, la bêtise est partout, à droite comme à gauche. On doit en rire, pas seulement dans les endroits balisés. Aujourd'hui, les humoristes, même ceux qui se disent engagés, ne s'inscrivent plus en opposition aux dogmes de notre époque. Ils incarnent ces dogmes». Un constat qui invite certainement à rire, pour éviter d'en pleurer.
     
     
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