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Commencer par la culture

Yvon Leclerc - Ex-directeur de cabinet de Camille Laurin de 1978 à 1984 et étudiant au doctorat en études urbaines à l'INRS Urbanisation, Culture et Société  12 mai 2010  Actualités culturelles
«Si c'était à refaire, je commencerais par la culture», a écrit Jean Monnet, que l'on considère comme le père de l'Union européenne, dans ses Mémoires. À voir les difficultés vécues par l'Union européenne ces temps-ci, ce commentaire vaut son pesant d'euros!

Au Québec, malgré l'évidence, on est souvent porté à oublier cet aspect de la vie publique. Les quatre articles bien documentés publiés la semaine dernière dans Le Devoir pour souligner les vingt ans de l'échec de l'accord du Lac Meech ont glissé rapidement sur la dimension culturelle de l'analyse du destin du Québec. C'est pourtant par là que tout débute.

Le texte de Jean-François Lisée, publié samedi en page Idées, avance deux arguments qui démontrent que la marche du Québec vers sa souveraineté se poursuit toujours. D'abord, le rétrécissement de la zone d'occupation du français au Canada, hors du Québec et du Nouveau-Brunswick, fait passer le concept des deux peuples fondateurs de vie à trépas. Ce concept appartient déjà à l'histoire de l'époque Lévesque-Trudeau et la Loi canadienne sur les langues officielles semble de plus en plus surréaliste et se heurte à la réalité des faits.

Estime économique


C'est le second argument invoqué par Lisée qui a retenu mon attention: l'estime de soi en matière économique. Camille Laurin avait l'habitude de dire: «La confiance ne s'achète pas en pharmacie.» C'est pour éradiquer les complexes d'infériorité dont il était convaincu que le peuple québécois traînait dans ses gènes que Laurin était venu en politique. Avant d'être économique, rappelons-le, l'estime de soi est culturelle. En 1957, dans sa chanson Tirelou, Félix Leclerc écrivait: «J'étais à Paris / Y'a deux ans à peine, Tirelou / Près de Notre-Dame as-tu vu l'ami / Le front bourré de connaissances? / Tant de mots sortaient de sa bouche à lui / Qu'il me fit perdre contenance.»

Le poète exprimait ainsi les complexes que nourrissaient les Québécois à l'égard de la langue qu'ils utilisaient tous les jours. Au point où lorsqu'ils se lançaient en affaires, ils le faisaient sous une raison sociale en anglais. L'estime de soi économique se réalisait dans la langue de Shakespeare puisque la leur leur semblait inapte et inappropriée. Et ça, c'est culturel.

Malgré ses efforts, Robert Bourassa a raté sa cible et il a fallu l'immense chantier de la Charte de la langue française pour aboutir à la catharsis qui ferait prendre conscience à la population de langue française d'ici qu'elle pouvait créer et innover en français. Comme toujours, les artistes avaient attaché le grelot bien avant les politiques avec le Refus global et tous les Leclerc, Riopelle, Verreau, Vigneault, Boki, Léveillée, Ferland, et j'en passe.

Reconnaissance de la culture

Mais reconnaissons que l'estime de soi a grandi à la vitesse grand V lorsque le Québec est passé, en 1977, à la langue de Molière, geste qui fut salué dans toute la francophonie comme une démarche de reconnaissance de la culture d'un peuple qui avait décidé de s'affirmer à travers ses valeurs. L'État québécois est monté au front pour appuyer, par des programmes, d'autres aspects de la culture: la recherche scientifique, l'enseignement supérieur, les industries culturelles, le droit d'auteur, etc. Les programmes de soutien à la création et à l'innovation ont joué un rôle majeur dans la reconquête et la construction de l'estime de soi.

Car la décision de créer n'est pas une mince affaire. Il faut un sacré culot et la foi du charbonnier pour sortir des sentiers battus, couper les ronces qui encombrent la voie, lancer un nouveau projet, individuel ou collectif. Qu'il s'agisse de créer un nouvel art du cirque ou une entreprise de nouvelle technologie, d'innover dans la mise en scène théâtrale ou de coucher un poème sur papier, l'acte de création exige un niveau élevé de confiance en soi. Forte et fragile à la fois, l'émotion créatrice repose sur l'estime de soi, sur la confiance qu'on peut réussir, sur la foi en l'avenir. Question de valeurs. Les femmes et les hommes politiques qui ont favorisé la créativité québécoise ont contribué à renforcer cette confiance et cette estime de soi. Ils étaient des visionnaires.

Cynisme ambiant


Somme toute, c'est en se dotant de programmes semblables à ceux que l'on trouve dans les pays souverains que la créativité québécoise a explosé dans tous les domaines de l'activité humaine. Subrepticement, petit à petit, ces programmes et ses leviers de développement sont grignotés par une Charte et une Constitution que le Québec ne reconnaît pas et des juges qui devront bientôt se rabattre sur la traduction simultanée pour comprendre les éléments de la plaidoirie. On le sait, le travail n'est pas terminé; alors, pourquoi s'arrêter en chemin?

Le cynisme actuel qui entoure la vie publique constitue une menace à cette estime de soi. Banaliser — que dis-je! — mépriser la vie politique ne mène nulle part. (Il faut dire que les agissements des gouvernements de Québec et d'Ottawa ne contribuent guère à la bonne tenue des politiciens!) La confiance en soi, si elle n'est pas entretenue, peut régresser et, insidieusement, causer des dommages importants et durables. Ce qui se construit peut se détruire. Que les politiciens visionnaires se lèvent!

Je suis loin d'être le seul à penser que le meilleur investissement public doit se faire dans la culture et l'éducation sous toutes ses formes et à tous les niveaux. Qui oserait prétendre le contraire alors que le niveau de décrochage est anormalement élevé, que les universités ne savent plus quoi inventer pour demeurer concurrentielles et que les budgets de recherche sont consentis au compte-gouttes, quand ils ne sont pas filtrés par des valeurs conservatrices? La culture, c'est nous autres, et l'éducation, c'est notre police d'assurance pour l'avenir. Les artistes ont donné. Aux politiciens de se mettre à la tâche.

***

Yvon Leclerc - Ex-directeur de cabinet de Camille Laurin de 1978 à 1984 et étudiant au doctorat en études urbaines à l'INRS Urbanisation, Culture et Société
 
 
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  • Andrée Pelletier
    Abonnée
    mercredi 12 mai 2010 08h54
    J'appuie vos propos
    Excellent texte qui nous ramène à l'essence même de la vie sociale et économique.

    Je me permets de faire un parallèle avec l'impact de l'adoption de politiques culturelles dans un grand nombre de municipalités au Québec au cours des dernières années. Grâce à ces politiques, des communautés de toutes tailles ont découvert et mis en valeur leur patrimoine tout en stimulant la création artistique, toutes disciplines confondues. Comme citoyen ou touriste, on retrouve aujourd'hui, dans les grandes villes comme dans de petites localités, de multiples moyens de s'enrichir au contact de la culture par des programmations d'action culturelle, des circuits d'interprétation, des expositions, des sites Internet éducatifs et des événements de toutes sortes.

    Grâce à ces politiques, des passionnés de culture ont pu enrichir leur milieu de vie et celui des autres. Certains sont devenus agents culturels, d’autres ont obtenu du soutien à la création artistique, fondé une organisation culturelle, poursuivi des recherches et documenté les différents aspects de la culture québécoise, ou encore mis sur pied une entreprise culturelle. Cela représente des milliers d’emplois qui, je l’espère, sont autant de personnes qui sifflent en travaillant (en référence à la chronique de Pierre Foglia, le 8 mai).

    Pour ma part, je termine ce texte en sifflant un bon coup! Je retourne à la préparation de la programmation des Journées de la culture et à la production d’expositions.


    Andrée Pelletier
    Maelström créatif

  • Jean de Cuir
    Abonné
    mercredi 12 mai 2010 10h27
    Société et culture
    Comment voulez-vous qu’ils se mettent à la tâche s’ils n’ont pas de culture! ( Un peu fort, mais devant ce qui se déroule ...) La culture est un état d’âme ou plutôt un état d’esprit. Deux, c’est toute la société, tous les membres, qui secrète une culture. Bravo pour l’étude de l’urbanisation. Les villes, les villages, les bourgs sont aussi reflet de la culture.

  • Gebe Tremblay
    Inscrit
    mercredi 12 mai 2010 11h36
    Pas de culture sans médias
    C'est une autre nation qui contrôle la culture de la nation québécoise (CRTC). Une nation qui ne contrôle pas ses médias et ses institutions d'enseignement (Chaires du Canada) ne peut pas faire l'éducation d'une culture nationale et politique à son peuple.

    Et sans cette éducation pour une prise de conscience de la réalité de l'État que forment le peuple québécois et le Québec, il n'y a pas de volonté chez ce peuple de prendre en main sa culture et son avenir.

  • France Marcotte
    Abonnée
    mercredi 12 mai 2010 12h43
    Que des poètes se lèvent!
    C'est aussi la dernière phrase de cette lettre qui interpelle. "Les artistes ont donné. Aux politiciens de se mettre à la tâche". Pour ne pas perdre les acquis de l'estime de soi encouragée par les artistes, il faut que des politiciens visionnaires se lèvent. Justement, ils tardent à se pointer. Qui, en attendant, soutiendra l'estime de soi des Québécois? Les gens d'affaire peut-être? Les artistes ont certainement donné mais je crois qu'ils devront innover pour donner encore en ce sens.

  • Raymond Saint-Arnaud
    Abonné
    mercredi 12 mai 2010 14h57
    Un commencement
    Il faudrait que les médias cessent de crétiniser la population avec leurs émissions sans contenu et purementt chronophages.

  • Jean Rousseau
    Inscrit
    jeudi 13 mai 2010 11h53
    L'ESPRIT DU CONQUÉRENT.
    Toute culture véhicule des idées, mais celle notée en titre, se trouve primordiale à la croissance. Elle représente l’instinct de vie, lequel se trouve mit en pièces beaucoup chez les francophones par la religion catholique, qui le considère tel un élément subversif. Examinez les anglais normaux, (pas les traditionnalistes bornés), ils croient eux aussi à Jésus, mais leur religion ne s’oppose pas pour autant à ce levier fondamental. Ils possèdent, (tels les juif et les arabes), aussi cette aptitude à se regrouper afin de se procurer des biens et avantages collectifs susceptibles d’assurer leur bonheur.
    Chez-nous par contre, le succès demeure suspect et les artistes qui en ont subissent souvent les affres de la jalousie du bon peuple et de la petite bourgeoisie. Une population saine d’esprit aurait prit soin de cette devancière Alys Roby, en la plaçant dans une maison de repos avec les médicaments appropriés, au lieu de lui avoir fait sectionner les nerfs du lobe frontal pour la punir de ses extravagances, contraires au faux culte.

    Jean Rousseau, B. Ps
    consultant en psychologie rationnelle, (thérapeute de société).
    Directeur l’Académie du bonheur.

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