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Libre opinion - La louisianisation nous guette

Benoît LeBlanc - Auteur, compositeur et interprète  15 mars 2010  Actualités culturelles
Faisant suite à la lecture de l'éditorial de Josée Boileau paru dans Le Devoir du 9 mars 2010, et qui réagissait aux observations de Monique Giroux à propos du Gala des Victoires en France, il me semble pertinent de formuler ces quelques commentaires. Mme Giroux, rappelons-le, soulignait la forte présence de chansons anglaises à ce gala, un événement qui pourtant célèbre et récompense la chanson française et francophone.

Le cinéaste André Gladu, qui a reçu en février, dans le cadre de la cinquième édition du Bayou Film Festival, un «lifetime achievement award» pour son rôle de pionnier en qualité de documentariste de la culture franco-louisianaise, disait récemment que les gens ne le prenaient pas au sérieux quand il affirmait que la louisianisation nous guettait.

Les observations formulées par l'animatrice Monique Giroux au sujet du Gala des Victoires nous donnent à croire que les inquiétudes du cinéaste sont peut-être fondées.

Quand on jette un coup d'oeil sur la production littéraire des francophones de La Nouvelle-Orléans du XIXe siècle — nous songeons entre autres au recueil de poésie Creole Echoes (University of Illinois Press) et au roman d'Alfred Mercier L'Habitation Saint-Ybars (Éditions Tintamarre et Guérin éditeur) —, on a peine à croire qu'il y eut là-bas une vie culturelle française aussi foisonnante il y a un peu plus d'un siècle. Cette culture a complètement disparu. Les Créoles blancs étaient des gens fascinants, ils avaient une «personnalité collective» où l'attitude hautaine côtoyait une forte propension à la fête.

Contrairement aux Canadiens français, ils avaient un lien très fort avec Paris où ils envoyaient leurs enfants se faire éduquer. Ils n'étaient pas du genre à croire en 1803, lors de la vente de la Louisiane aux États-Unis, que moins de cent ans plus tard ils seraient une «race» tellement diminuée que l'écrivain Alfred Mercier à la fin du XIXe siècle n'eut pas le choix de constater que «tous les hommes de langue française sont obligés de parler la langue anglaise, tandis que pas un homme de langue anglaise n'est obligé d'apprendre la langue française pour la conduite des affaires».

Il semble que, pendant longtemps, les Créoles blancs ont été quelque peu inconscients de leur grande fragilité (le dernier journal francophone, L'Abeille, a rendu l'âme en 1924 ou 1925.) Cette inconscience est-elle une caractéristique typiquement française?

La Louisiane du XIXe siècle a beaucoup à nous apprendre. Elle a annoncé au moins trois phénomènes contemporains: la lutte pour l'émancipation des Noirs, la musique dite «World» et la mondialisation, ou l'anglobalisation, comme le dit l'auteur Louis Hamelin.

Les gens de couleur libres furent les premiers aux États-Unis à combattre le racisme en empruntant les tribunes des Blancs puisque nombre d'entre eux étaient éduqués, certains même pratiquaient le droit. Ils fondèrent des journaux — La Tribune de La Nouvelle-Orléans et L'Union — pour y exprimer leurs opinions. C'est d'ailleurs là que la première poésie afro-américaine s'est écrite — en français bien sûr.

Un miroir est trop fidèle

Dès la fin du XVIIIe siècle, les races et les cultures se sont mélangées en Louisiane comme nulle part ailleurs au monde (des phénomènes semblables se sont sans doute produits ailleurs en Amérique du Sud, au Brésil entre autres) et cela a donné quelque chose d'unique et de très riche. En musique, ces mélanges et ces métissages ont donné le jazz, premier exemple moderne d'une musique du monde puisque l'Afrique rencontrait l'Europe et l'Amérique.

Mais hélas, quand on voit la vitesse avec laquelle les «Kentucks» ont envahi La Nouvelle-Orléans à partir de 1803, on se désole d'être devant l'une des premières victimes de l'anglobalisation, c'est-à-dire de l'imposition sauvage d'un capitalisme anglo-américain: aujourd'hui, la touche française si séduisante pour le touriste est encore partout présente, même hors des murs du Vieux Carré, mais la langue, elle, est muette, moribonde, «nowhere to be heard». En effet, le monde d'aujourd'hui, surtout francophone, a beaucoup à apprendre de cette Louisiane évanouie.

La France ne veut pas savoir ce qu'elle est en train de se faire à elle-même. L'écrivain Claude Duneton, qui a vu sa langue maternelle, l'occitan, disparaître peu à peu (cf. Parler croquant, La Mort du français), a pourtant tout vu venir — mais qui le prend au sérieux?

Le pays de Rabelais et Villon ne semble pas prendre davantage le Québec au sérieux pour les mêmes raisons qu'elle se détourne du phénomène louisianais. Les Québécois eux-mêmes se soucient très peu du sort des minorités francophones en Amérique du Nord pour les mêmes raisons que les Français regardent l'Amérique française de haut (ou alors l'ignorent): le miroir est trop fidèle. Prendre le temps de le regarder déclencherait peut-être un malaise difficile à assumer.

Boris Vian disait que la chanson était l'art populaire par excellence puisqu'elle était la culture de l'homme sans culture. C'est possible... mais, chose certaine, elle est un bon indice des courants de la culture populaire (et élitiste dans le cas de la France). Si effectivement 45 % des prestations offertes lors du Gala des Victoires se sont faites en anglais, il y a lieu de s'inquiéter.

***

Benoît LeBlanc - Auteur, compositeur et interprète
 
 
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  • Francis Soulié de Morant
    Inscrit
    lundi 15 mars 2010 08h15
    C'est vrai, et c'est bien triste
    Juste un mot pour dire que de jeunes français anti-sarkozystes ont donné à leur mouvement le nom de "No Sarkozy day" dans le sens de "Journée du non à Sarkozy".

    Il y a de quoi réfléchir, non ?

  • Roland Berger
    Abonné
    lundi 15 mars 2010 08h35
    Une importante contribution : En direct de l'univers de
    Samedi dernier, France Beaudoin a reçu Michel Côté. Pour la première fois, cette émission a offert au public francophone visé des chansons françaises, surtout folkloriques certes, mais françaises tout de même. Mais le dernier droit a permis au naturel de revenir au galop. Chanson américaine après chanson américaine, chacune faisant trépigner l'animatrice de plaisir. Le Québec ne veut pas savoir qu'il est en voie de louisianisation.
    Roland Berger
    St. Thomas, Ontario

  • Michel Gaudette
    Inscrit
    lundi 15 mars 2010 19h18
    A, M. de Morant
    Quel rapport avec la louisianisation et Sarkozy ????

  • jlmr
    Inscrit
    lundi 15 mars 2010 21h45
    J'aime anglobalisation
    Mon père parlait le français et le briard. Il a bien tenté de me l'enseigner mais cela me faisait trop penser à du français parlé par un Alsacien et la bonne Alsacienne qui voulait m'apprendre l'alsacien m'agaçait sur ce point (à part le kugloff que j'admire encore). L'anglais, l'est venu lorsque je me suis mis à aller en Finlande. Le résultat dans cette langue : you are not French, isn't it ? puis je me suis mis au finnois, plus à même de se faire comprendre... en Finlande. Depuis, je me dis que l'anglais n'a pas que des qualités et que c'est sur ce point là que les gens se rassemblent. Ici, dans ma Creuse profonde où je me terre les Anglais sont partout, pas besoin d'aller vivre ailleurs pour apprendre à babiller : Isée, mon fils apprend chez ses copains et son frère, 10 ans connait tous les tubes de super marché (vous savez, ceux qui abrutissent pour confondre la liste que vous avez faite chez vous avec la leur, forcément plus onéreuse). Bon j'ai rien contre la langue de Shekespeare mais j'en ai plein contre la langue en glaise qui nous fait patauger dans nos mémoires trouées. Même la marchande ne sait plus parler autrement qu'avec des mots anglobalisés qui, même en anglais, ne veulent pas dire grand chose sinon "truc" ou "machin" inventé pour faire ignarement "in". Ce ne sont pas trop les Anglais qu'il faut montrer du doigt mais les "autochtones" qui ont oublié que le français fut inventé pour que les princes d'Europe puissent se parler sans que leur domestique en comprennent les subtilités. Ce n'est pas tout à fait le cas de l'anglais, tout au moins le leur qu'ils imaginent venir des hauts lieux financiers... je ne donne plus que 50 ans pour un français français, un peu comme l'Irlande où l'Irlandais se fait très rare.

  • Charles Reny
    Abonné
    mardi 16 mars 2010 09h49
    Louisimontréalisation
    Quelle analyse brillante et touchante de justesse que Benoit Leblanc a livré. Dans le Montréal de 2010, tout est devenu bilingue. comme les Québécois ne font plus d'enfants, que l'on compense par une arrivée massive d'immigrants, le message que l'on donne à ceux-ci est que le libre choix existe entre le francais et l'anglais. Entre parler le Créole de 5 millions et la langue de 300 milions de gagnants, être immigrant moi je choisirais l'anglais! de tout manière, tout est bilingue à Montréal alors à quoi bon !! Même les anglophone se plaingnent de ne pouvoir parler francais à Montréal car tout le monde leurs répondent en Anglais. Même la signature de la vice-rectrice d'une Université francophone est bilingue! Et que dire du Devoir de cette fin de semaine/ week-end: un super cahier sur les camps de vacances Bilingue! Nice shot!

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