Plaisirs en ligne assez fous
Le site Beautiful Agony - facettes de la petite mort propose aujourd'hui près de mille huit cents vidéos de visages orgasmants. On ne craint pas d'y affirmer: «Vous n'aurez jamais rien vu de plus érotique, et pourtant, chacun n'y montre que son visage: c'est là que les gens sont réellement nus [truly naked].»
Les acteurs se sont filmés eux-mêmes, ce qui en ferait, selon l'éditeur du site, des «artistes». «Que font-ils? Comment (seuls ou avec d'autres)? Nous ne savons qu'une chose: it's real and sexy like hell.» Qui dira pourquoi les femmes (1320 orgasmes) y sont trois fois plus nombreuses que les hommes (460)? À vingt têtes d'orgasmants par page, le site rappelle les catalogues de l'identité judiciaire. Mais c'est en réalité le contraire: un registre de gens innocentés, blanchis de tout soupçon par leur exhibition.
Baudelaire notait amèrement que la jouissance des amants ressemble à une torture ou à une opération chirurgicale. Ces gémissements, ces cris, ces râles. Ces yeux de somnambules révulsés, ces raidissements galvaniques. «Épouvantable jeu où il faut que l'un des joueurs perde le gouvernement de soi-même!» Mais qui est le tortionnaire dans le plaisir solitaire? D'ailleurs, est-il jamais réellement solitaire? Je ne parle pas de la présence éventuelle, ici, d'un complice invisible à la caméra, mais de la caméra elle-même.
Voyons (gratis) la performance de l'artiste A1637. Comme elle est consciente, à chaque instant, que le grand oeil l'observe! Comme elle connaît bien la loi nouvelle! Jouis, a commandé le Collectif, et elle obéit, en femme libérée du vingt-et-unième siècle. Pendant qu'elle se besogne, sur son visage passent le souci, la lassitude, puis le courage, l'opiniâtre décision d'en venir à bout. Elle interroge le ciel, grimace, sourit, fait la gamine, la sérieuse, la fatale, sourcille, se crispe, ouvre la bouche, oui, ouvre enfin grand la bouche, ouiiiii! Jamais elle n'oublie la caméra, balayant sournoisement l'objectif de son oeil mi-clos, tout en prenant son air souffrant comme pour supplier qu'abrège son épreuve le grand Autre qui a commandé son sacrifice charnel. À la fin, les yeux basculent dans la graisse de bines, pas grand-chose, pauvre fille. Qu'importe. Ce n'est pas jouir qu'il fallait mais, je dirais, obéir au commandement: tu ne mentiras pas. Elle a subi la Question. Elle a réussi l'examen. Elle sera inscrite au registre des non-coupables.
Écoutons les «confessions» où certains artistes, maintenant détendus, théorisent volontiers sur leur performance (la proportion de garçons augmente notablement dans cette section du site). On confie sa satisfaction d'avoir vaincu la fausse pudeur, joint le mouvement de la transparence universelle. Nous comprenons enfin que ces artistes ne font pas ça pour le plaisir. Public, leur orgasme est militant. De quelle révolution?
Ces artistes croient sincèrement qu'ils ne représentent pas leur orgasme, mais le vivent directement, sans artifice formel. Ils ne font pas ça pour le plaisir, mais le plaisir est la preuve que c'est vrai. On les offenserait si on parlait de styles, d'écoles, de tendances à propos de leurs orgasmes. Ce numéroté qu'ils ont laissé sur Internet pour l'éternité n'est pas une trace historique, un lieu de mémoire avec lequel il leur faudra vivre, mais leur passeport pour sortir de l'histoire. Enfin, un art sans mensonge! La modernité est accomplie, la présentation parfaitement adéquate au flux de la présence, saisi à sa naissance même. Rien de sexuel dans tout ça. C'est de la philosophie de l'art. Est-ce pour cela que je n'y trouve rien d'érotique? Je suis un homme de l'ancien régime, un littéraire. Il me faut la forme, la faute et le secret. À eux aussi, bien sûr, les beaux innocents, mais ils ne veulent pas le savoir. Leur visage ne s'assume pas en tant que scène du crime.
Un onzième commandement, dit Kundera, accable l'humanité moderne: ne mens point, commandement que Dieu n'a pas donné à Moïse, car Il aurait dû lui accorder aussi le droit de police et d'interrogatoire. Les habitants de la maison de verre du projet Here and Now (visibles et audibles 24 heures sur 24 sur Internet) avaient posé les principes du totalitarisme communicationnel: «Je veux montrer mon visage en permanence, même en dormant. Je n'aime pas mentir. Ce qui est sûr, c'est que nous sommes les pionniers d'un mouvement qui va s'étendre. Bientôt, beaucoup de gens vivront comme nous. Surtout des jeunes.» Sois vrai, ne cache rien, laisse-moi voir et tout entendre chez toi. On lit sur Internet des apologies jeunistes de la transparence, où l'attachement à la vie privée passe pour une valeur bourgeoise dépassée. C'est troublant, Staline pensait la même chose. Évidemment, pour lui, seul l'État devait tout savoir, les autres, rien. Big Brother communicationnel n'est apparemment pas le même que celui du communisme totalitaire. Derrière la caméra de surveillance, ce n'est plus un policier qui veille, mais le collectif réseauté des communicants perpétuels.
À quand un site d'agonies réelles? Cela vient, n'en doutons pas. Sophie Calle a filmé la mort de sa mère. Heureux celui qui pourra mourir caché et tourner son visage contre le mur à l'heure du désastre.
Les acteurs se sont filmés eux-mêmes, ce qui en ferait, selon l'éditeur du site, des «artistes». «Que font-ils? Comment (seuls ou avec d'autres)? Nous ne savons qu'une chose: it's real and sexy like hell.» Qui dira pourquoi les femmes (1320 orgasmes) y sont trois fois plus nombreuses que les hommes (460)? À vingt têtes d'orgasmants par page, le site rappelle les catalogues de l'identité judiciaire. Mais c'est en réalité le contraire: un registre de gens innocentés, blanchis de tout soupçon par leur exhibition.
Baudelaire notait amèrement que la jouissance des amants ressemble à une torture ou à une opération chirurgicale. Ces gémissements, ces cris, ces râles. Ces yeux de somnambules révulsés, ces raidissements galvaniques. «Épouvantable jeu où il faut que l'un des joueurs perde le gouvernement de soi-même!» Mais qui est le tortionnaire dans le plaisir solitaire? D'ailleurs, est-il jamais réellement solitaire? Je ne parle pas de la présence éventuelle, ici, d'un complice invisible à la caméra, mais de la caméra elle-même.
Voyons (gratis) la performance de l'artiste A1637. Comme elle est consciente, à chaque instant, que le grand oeil l'observe! Comme elle connaît bien la loi nouvelle! Jouis, a commandé le Collectif, et elle obéit, en femme libérée du vingt-et-unième siècle. Pendant qu'elle se besogne, sur son visage passent le souci, la lassitude, puis le courage, l'opiniâtre décision d'en venir à bout. Elle interroge le ciel, grimace, sourit, fait la gamine, la sérieuse, la fatale, sourcille, se crispe, ouvre la bouche, oui, ouvre enfin grand la bouche, ouiiiii! Jamais elle n'oublie la caméra, balayant sournoisement l'objectif de son oeil mi-clos, tout en prenant son air souffrant comme pour supplier qu'abrège son épreuve le grand Autre qui a commandé son sacrifice charnel. À la fin, les yeux basculent dans la graisse de bines, pas grand-chose, pauvre fille. Qu'importe. Ce n'est pas jouir qu'il fallait mais, je dirais, obéir au commandement: tu ne mentiras pas. Elle a subi la Question. Elle a réussi l'examen. Elle sera inscrite au registre des non-coupables.
Écoutons les «confessions» où certains artistes, maintenant détendus, théorisent volontiers sur leur performance (la proportion de garçons augmente notablement dans cette section du site). On confie sa satisfaction d'avoir vaincu la fausse pudeur, joint le mouvement de la transparence universelle. Nous comprenons enfin que ces artistes ne font pas ça pour le plaisir. Public, leur orgasme est militant. De quelle révolution?
Ces artistes croient sincèrement qu'ils ne représentent pas leur orgasme, mais le vivent directement, sans artifice formel. Ils ne font pas ça pour le plaisir, mais le plaisir est la preuve que c'est vrai. On les offenserait si on parlait de styles, d'écoles, de tendances à propos de leurs orgasmes. Ce numéroté qu'ils ont laissé sur Internet pour l'éternité n'est pas une trace historique, un lieu de mémoire avec lequel il leur faudra vivre, mais leur passeport pour sortir de l'histoire. Enfin, un art sans mensonge! La modernité est accomplie, la présentation parfaitement adéquate au flux de la présence, saisi à sa naissance même. Rien de sexuel dans tout ça. C'est de la philosophie de l'art. Est-ce pour cela que je n'y trouve rien d'érotique? Je suis un homme de l'ancien régime, un littéraire. Il me faut la forme, la faute et le secret. À eux aussi, bien sûr, les beaux innocents, mais ils ne veulent pas le savoir. Leur visage ne s'assume pas en tant que scène du crime.
Un onzième commandement, dit Kundera, accable l'humanité moderne: ne mens point, commandement que Dieu n'a pas donné à Moïse, car Il aurait dû lui accorder aussi le droit de police et d'interrogatoire. Les habitants de la maison de verre du projet Here and Now (visibles et audibles 24 heures sur 24 sur Internet) avaient posé les principes du totalitarisme communicationnel: «Je veux montrer mon visage en permanence, même en dormant. Je n'aime pas mentir. Ce qui est sûr, c'est que nous sommes les pionniers d'un mouvement qui va s'étendre. Bientôt, beaucoup de gens vivront comme nous. Surtout des jeunes.» Sois vrai, ne cache rien, laisse-moi voir et tout entendre chez toi. On lit sur Internet des apologies jeunistes de la transparence, où l'attachement à la vie privée passe pour une valeur bourgeoise dépassée. C'est troublant, Staline pensait la même chose. Évidemment, pour lui, seul l'État devait tout savoir, les autres, rien. Big Brother communicationnel n'est apparemment pas le même que celui du communisme totalitaire. Derrière la caméra de surveillance, ce n'est plus un policier qui veille, mais le collectif réseauté des communicants perpétuels.
À quand un site d'agonies réelles? Cela vient, n'en doutons pas. Sophie Calle a filmé la mort de sa mère. Heureux celui qui pourra mourir caché et tourner son visage contre le mur à l'heure du désastre.
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