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    Vadeboncoeur

    Il n'y a qu'un royaume

    13 février 2010 |Le Devoir | Actualités culturelles
    Photo: Jean-François Nadeau - Le Devoir
    Quand je m'étonnais qu'il puisse écrire tous les matins, beau temps mauvais temps, ce qu'il aura fait jusqu'à la fin, il me répondait, à son tour étonné par ma question: «Un écrivain, ça écrit.» Quand je lui demandais ce qu'il était en train d'écrire, sa réponse était toujours une variante de «je ne sais pas vraiment où je vais, mais j'y vais».

    Toute la vie, toute l'oeuvre de Pierre Vadeboncoeur tient dans ces deux réponses qui nous rappellent que tout être humain, écrivain ou non, doit créer le monde dans lequel il va vivre, dans lequel il veut vivre, et créer, cela veut dire aller de l'avant, vers l'inconnu, car notre monde et nous-mêmes ne pouvons exister qu'en mouvement, que tendus vers ce qui vient, pour le meilleur ou pour le pire. Vadeboncoeur mise sur le meilleur, il postule «l'inimaginable étendue du réel», il établit «l'hypothèse du tout plutôt que celle du rien». En d'autres termes, l'être humain, s'il veut passer à travers le jour, les années, les épreuves et la mort, doit imaginer, vouloir et désirer ce qu'il ne connaît pas, «toujours chercher l'autre monde à travers l'apparence du nôtre».

    L'être humain, s'il ne veut pas subir son destin, s'il veut vivre librement, n'a d'autre choix que de travailler à l'élaboration constante des formes de la vie, et même de croire «à la variété sans limite des formes du vivant». Autrement dit, ce monde n'existe que si nous le créons sans cesse, et nous ne pouvons le créer que si nous le rattachons à un autre monde. Vadeboncoeur a passé sa vie à se promener entre «le réel d'ici et le réel de là-bas». Ce matin, pour chasser notre peine, nous pouvons ouvrir n'importe lequel de ses livres et nous dire, comme il le disait de Beethoven, «qu'il ne faisait que progresser au coeur de l'être», que maintenant «le voilà faisant corps avec la cathédrale du monde».

    Quand Vadeboncoeur disait qu'il ne savait rien, qu'il avançait à tâtons vers la vérité et la lumière qu'il percevait même dans la forme d'une simple tasse (c'est là-dessus qu'il écrivait encore il y a deux semaines), ce n'était pas par coquetterie. À preuve, il ne voyait pas très bien, ou ne voulait pas voir, le lien entre tous ses livres, par exemple entre ses essais politiques et ceux sur l'art et l'amour. Il tenait encore, je crois, à cette distinction des deux royaumes, sans doute pour mieux se concentrer sur «l'autre monde qui accroît par lui-même notre humanité», sur cette vision plus vaste du réel dont notre époque sceptique et repue s'est détournée pour engendrer une «humanité improvisée». Je m'explique cette «ignorance» de Vadeboncoeur par le fait que, essayiste ou syndicaliste, il a toujours été un homme d'action, quelqu'un qui répond à un besoin, et un homme juste, quelqu'un qui toujours se range du côté de la partie la plus faible ou la plus ignorée. Ainsi, quand le Québec se soumet à «notre maître le passé», il se range du côté de Borduas, qui affirme que «nous sommes toujours quittes avec le passé». Mais, cinquante ans plus tard, il n'hésite pas à dénoncer ce néo-obscurantisme qui guette toute culture radicale de la rupture et de la consommation. Avant, notre pensée manquait de verticalité, disait-il, maintenant elle manque de racines. Ces racines, Vadeboncoeur va les chercher non seulement dans notre histoire, mais surtout dans toute civilisation qui s'appuie sur l'infini, car il croyait, comme son grand ami Miron, que «l'éternité aussi a des racines».

    Un et unique

    Il n'y a pas deux Vadeboncoeur, celui qui écrit sur l'avenir du Québec et celui qui écrit sur le silence de Rimbaud, celui qui dissèque «les grands imbéciles» qui nous gouvernent et celui qui écoute Beethoven ou s'incline devant le mystère d'une simple tasse. Vadeboncoeur passe d'un royaume à l'autre, non pas tant pour les opposer que pour montrer qu'ils sont indissociables, que le réel d'ici et le réel de là-bas s'appauvrissent quand ils s'ignorent, que la conscience s'appauvrit, s'étiole et radote quand elle dissocie le politique de l'éthique, l'esthétique du spirituel. Que Vadeboncoeur raconte l'aventure d'un simple dessin d'enfant ou d'un peuple à la croisée des chemins, il ne nous dit qu'une seule chose, qu'il répète de mille et une façons, à savoir qu'être humain, c'est sans cesse passer de la dernière heure à la première, que nous ne sommes jamais libres si on s'enferme dans une forme de pensée ou de société, car la liberté est le «oui» que la pensée dit constamment au mystère qui l'enveloppe, l'élargit.

    Comme Vadeboncoeur aimait bien la France, faisons-le entrer un instant dans la petite histoire littéraire française. À la mort de Mallarmé, Valéry se serait demandé combien de temps il faudrait à la France pour «produire» à nouveau un tel homme. Quand je me demande, comme beaucoup d'autres, si le Québec existe encore et s'il a encore un avenir, je me dis que la réponse est dans Vadeboncoeur. D'abord, il est clair qu'un pays qui a donné une telle oeuvre mérite d'exister, c'est-à-dire que ce pays a dans sa culture et son histoire tout ce qu'il faut pour produire ces synthèses successives du passé et du présent qui appellent et font l'avenir, tout ce qu'il faut pour créer des formes, des façons de vivre et de mourir ensemble qui sont, sinon nécessaires, du moins valables. Vadeboncoeur a vécu, a écrit, c'est donc que le Québec existe. La question est maintenant de savoir si son oeuvre peut ébranler «l'âge de l'indifférence» dont il parlait dans L'Humanité improvisée, si nous sommes capables non seulement de le lire, mais de vivre et d'agir selon les valeurs qui étaient les siennes et qui sont inscrites dans les titres mêmes de ses livres: La Ligne du risque, Le Pas de l'aventurier, L'Autorité du peuple, Un coeur libre, Indépendances, Le Bonheur excessif, La justice en tant que projectile, etc. Ces valeurs, on le voit, nous obligent à ne rien tenir pour acquis, à vivre d'espoir et de conquêtes de l'esprit, à recommencer le monde comme nos ancêtres, comme tous les habitants du Nouveau Monde, comme tous ceux qui aiment assez le monde pour l'empêcher de vieillir, de mourir: «Ainsi faisait Miron le découvreur, dit Vadeboncoeur, qui commençait à écrire chaque fois qu'il écrivait.»

    Tous les combats de Vadeboncoeur, y compris ses méditations, autre forme de combat, n'auront pas été vains si nous pouvons, comme lui, chercher à être libres, tout en sachant que la liberté est adhésion à ce qui nous échappe, tendre vers «la plénitude de l'être», tout en sachant qu'«on ne passe pas décisivement la frontière entre le réel d'ici et le réel de là-bas», ce qui veut dire que tout est toujours à recommencer, telle est la loi de la création, mais aussi que la vérité est dans le passage entre ici et là-bas, qu'il n'y a, en fait, qu'un seul royaume et que la relation entre les morts et les vivants n'est peut-être pas à sens unique.

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    Yvon Rivard












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