Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • fermer

    Connexion au Devoir.com

    Mot de passe oublié?
    Abonnez-vous!

    Pour un cinéma du grand contexte

    7 novembre 2009 | Roger Frappier - Producteur | Actualités culturelles
    Le succès triomphal l'an dernier du film Slumdog Millionaire réalisé par Dany Boyle est, pour le producteur indépendant de cinéma que je suis, une grande joie et une grande inspiration. Ce film-événement, tourné à Mumbai et doté d'un budget de 15 millions de dollars, a fait des recettes mondiales de 362 millions tout en remportant une multitude de prix à travers le monde, dont bien sûr l'apothéose finale qu'est le couronnement du film avec huit Oscar, dont celui du meilleur film. Mais ce film nous dit également autre chose: il affirme que le monde se rapetisse, les cultures s'interpénètrent et les préoccupations du public changent.

    Aujourd'hui, dire que nous vivons pleinement à l'ère de la mondialisation et de la communication instantanée à l'échelle planétaire, c'est énoncer une évidence. C'est une chose acquise. Un simple et banal constat dont nous tardons toutefois à tirer toutes les conséquences qui s'imposent, dans le domaine qui est le nôtre: celui du cinéma.

    Quand j'ai commencé à produire des films — il y a de cela près de trois décennies maintenant —, notre cinéma national ressemblait à tous les autres cinémas nationaux en faisant son petit bonhomme de chemin en vase clos. C'est-à-dire: en puisant ses histoires, son inspiration dans son propre patrimoine d'oeuvres dramatiques, anciennes ou contemporaines, en explorant essentiellement les thèmes et les sujets inhérents à sa propre histoire politique, sociale et culturelle et en déployant une esthétique en phase avec son niveau de développement artistique et industriel et ses moyens financiers limités. Ce qu'une large proportion du public recherchait alors dans «son» cinéma national, c'était, pour l'essentiel, un reflet de ses aspirations. C'était dans l'air du temps. Au coeur des préoccupations de l'époque.

    La planète au quotidien

    Aujourd'hui, nous sommes en contact constant et permanent avec l'ensemble du globe. Nous assistons presque en direct sur nos cellulaires à l'assassinat d'une manifestante en Iran. On nous abreuve d'informations sur la problématique des enfants uniques en Chine. Nous savons tout de la différence entre un tchador et une burqa.

    On inclut quotidiennement des sujets internationaux dans les grands titres des journaux ou les bulletins de nouvelles télévisés: un attentat en Afghanistan, un feu de brousse à Los Angeles, des émeutes en Chine, un discours d'Obama devant le Congrès, une catastrophe écologique au Brésil, une fraude retentissante à Wall Street, une prise d'otages en Russie font partie de notre vie quotidienne peu importe où on se trouve sur la planète ou dans quelle langue on reçoit nos nouvelles.

    Nos frères et nos soeurs, nos fils et nos filles, président des tribunaux internationaux sur les génocides en ex-Yougoslavie ou au Soudan, construisent des gratte-ciel à Dubaï, étudient à Londres, Stockholm ou Paris VIII, inventent la prochaine génération d'ordinateurs à mémoire biologique au sein d'une firme de Silicon Valley, travaillent pour des ONG dans des pays d'Afrique ou d'Amérique centrale, conçoivent à Montréal ou fabriquent en Allemagne des trains destinés à la Thaïlande. Et nous communiquons avec eux souvent quotidiennement, par voix et par images, via Internet.

    Citoyens interdépendants

    Nos grandes entreprises — Bombardier, le Cirque du Soleil, SNC-Lavalin, etc. — oeuvrent à l'échelle de la planète et nous attirons à Montréal des compagnies de création de logiciels d'effets spéciaux, d'animation 3D et de jeux vidéo provenant de tous les horizons dont les produits sont eux-mêmes destinés à conquérir les cinq continents. Et ils réussissent à le faire.

    Le public d'ici se passionne — au point d'en faire des best-sellers — de romans écrits par des auteurs d'origine suédoise, indienne, catalane, sénégalaise, vietnamienne, finlandaise ou haïtienne. Autant de littératures nationales qui, il y a peu, n'étaient connues que de quelques spécialistes universitaires. Tous les citoyens du monde, tous les peuples de la terre savent qu'ils sont aujourd'hui interdépendants. Et confrontés, en bonne part, aux mêmes problèmes aussi bien sociaux qu'existentiels.

    Le réchauffement climatique, la pandémie de grippe A(H1N1), la crise économique et financière, l'épuisement des énergies non renouvelables, mais aussi les relations amoureuses et familiales à l'ère de l'individualisme effréné sont autant de questions qui nous préoccupent tous — dans des termes de plus en plus similaires.

    Et ce, peu importe que l'on vive à Montréal, à Shanghai, à Rio, à Amsterdam, à Berlin, à New York ou à Vancouver. Les préoccupations du public changent: elles se mondialisent elles aussi. En avons-nous pris vraiment la mesure?

    Cinéma de petit et grand contexte

    Dans un essai publié en 2005 — Le Rideau — l'écrivain tchèque Milan Kundera décrit les deux contextes élémentaires dans lesquels on peut situer une oeuvre littéraire: ou bien l'histoire de sa nation, qu'il appelle le petit contexte, ou bien l'histoire supranationale de son art, qu'il appelle le grand contexte.

    Il parle ensuite éloquemment de la réticence de beaucoup d'écrivains de petites nations à s'engager résolument dans l'ère de la littérature mondialisée, dans la création d'une littérature du grand contexte.

    Il souligne que les petites nations tendent naturellement à inculquer à leurs écrivains qu'ils n'appartiennent qu'à elles. Elles leur font savoir qu'il serait prétentieux — voire méprisant vis-à-vis des siens — que l'écrivain fixe son regard au-delà des frontières, ose se mesurer aux plus grands, embrasse des sujets qui ne sont pas spécifiquement nationaux, enracinés dans son histoire, englués dans ses référents.

    Kundera appelle cette attitude le «terrorisme du petit contexte».

    Petites nations

    Un terrorisme exercé tout aussi bien par les simples lecteurs que par les critiques, les éditeurs ou les pouvoirs publics. On me permettra de dire qu'au Canada ce terrorisme du petit contexte — qui était très perceptible quand j'ai commencé à produire des films — l'est encore beaucoup trop aujourd'hui, à mon avis, dans le domaine de l'audiovisuel en général et du cinéma en particulier.

    Partout le cinéma du grand contexte se développe. Et pour les petites nations cinématographiques, il se développe principalement à travers la coproduction internationale.

    Qu'on pense à Slumdog Millionaire, qu'on pense à Babel, du cinéaste mexicain Alejandro González, ce film produit avec de l'argent du Mexique, des États-Unis et de la France, tourné en partie au Japon et au Maroc, mettant en vedette, entre autres, une actrice australienne, un acteur américain, une actrice japonaise, a été étoffé d'une musique originale composée par un Argentin et d'effets spéciaux réalisés en partie par une firme de Toronto.

    Qu'on pense à Blindness, du réalisateur brésilien Fernando Meirelles, adapté du roman éponyme de l'auteur portugais José Saramago, Prix Nobel de littérature, par un scénariste torontois, Don McKellar, et coproduit par un Brésilien, Andrea Barata Ribeiro, un Canadien, Niv Fichman, et une Japonaise, Sonoko Sakai.

    Hors de nos frontières

    Aujourd'hui, la coproduction internationale n'est pas seulement une nécessité économique, elle est devenue une nécessité culturelle. Elle n'est pas seulement indispensable pour réunir les budgets conséquents, elle est aussi essentielle pour prendre acte à la fois de l'interpénétration des cultures et de l'évolution des préoccupations du public, dans un contexte de mondialisation.

    Faire des films qui s'inscrivent dans le grand contexte est la responsabilité éthique et esthétique qui nous incombe aujourd'hui. C'est celle qui nous est impartie ici et maintenant. C'est notre lot, et elle devrait être notre ambition.

    Si nous voulons que nos voix résonnent hors de nos frontières et surtout qu'elles soient entendues et écoutées, nous ne devons pas rester engoncés dans le petit contexte, dans des référents étroitement nationaux, des patterns d'écriture filmique puisés uniquement dans notre histoire cinématographique nationale. Nous devons franchement et résolument faire un cinéma du grand contexte, qui recoupe les préoccupations mondialisées du grand public cinéphile.

    Vers le grand contexte

    Si le Cirque du Soleil connaît le succès que l'on sait, c'est qu'il a su recruter et faire oeuvrer

    ensemble des artistes de cirque provenant

    des quatre coins du globe, qu'il a osé s'asso-

    cier aux plus grands — je pense aux Beatles notamment — et concevoir des spectacles absolument originaux qui sont intelligibles et peuvent être appréciés aussi bien des publics d'Amérique et d'Europe que de ceux d'Asie, d'Océanie et du Moyen-Orient.

    Qu'on me comprenne bien: je ne dis pas que le cinéma du petit contexte n'a plus sa place et doit disparaître. Loin de là. Il est des films du petit contexte qui, grâce à leur inventivité et leur créativité, réussissent et réussiront toujours à transcender les frontières. De La Grande Séduction à J'ai tué ma mère en passant par C.R.A.Z.Y. et Les Invasions barbares, le cinéma national réussit souvent avec intelligence et justesse dans ce qu'il a de plus particulier à rejoindre l'universel.

    Je dis qu'il est impératif de développer AUSSI un cinéma du grand contexte, de supprimer les embûches qui gênent son émergence, de reconnaître pleinement sa légitimité, de mettre un terme au «terrorisme du petit contexte» encore trop présent.

    Et que ce cinéma devrait primer sur celui qui ne fait qu'adapter au petit contexte une recette toute faite, une formule déjà établie et souvent éculée. Qui ne fait que reprendre, par exemple, la formule du film d'ado pour en faire une version locale destinée à une consommation locale et sans lendemain.

    Coproduction internationale au Canada

    Malheureusement, j'ai l'impression qu'au Canada les règles du jeu nous tirent encore, pesamment, vers le petit contexte. Et ce, non seulement pour les films entièrement nationaux, mais aussi lorsque nous oeuvrons en coproduction internationale. J'ai l'impression que les pouvoirs publics veulent toujours que nous fassions des films «pour expliquer le Canada aux Canadiens et au reste du monde».

    Ce qui, soit dit en passant, est la mission que le gouvernement canadien a confiée à l'ONF lors de sa création, en 1939. Après 70 ans, il serait peut-être temps qu'on en revienne et qu'on puisse passer à autre chose. Il serait temps qu'on nous permette de regarder par-dessus la clôture, de contempler toute l'étendue de la planète, d'aborder sans réserve les préoccupations mondialisées des publics, y compris du public canadien.

    Qu'on autorise nos réalisateurs à proposer leur vision du monde et pas seulement leur vision du Canada. À s'abreuver aux autres cultures, à tirer parti de la diversité des expériences d'auteurs, d'acteurs et de musiciens de tous les horizons culturels. À développer ensemble un cinéma du grand contexte.

    Accords diversifiés

    Nos accords de coproduction continuent, pour l'essentiel, de refléter la situation et les préoccupations qui prévalaient dans les années 1960 et 1970. Alors qu'on modernise et qu'on adapte très régulièrement les outils fiscaux qui visent à attirer des tournages étrangers au Québec et au Canada — ce dont je me réjouis bien sûr —, on demeure extrêmement timide lorsqu'il s'agit de revoir les ententes internationales de coproduction qui nous permettraient non seulement de nous financer plus facilement à l'extérieur, mais aussi de puiser dans un bassin de créateurs, de techniciens et d'artistes qui enrichiraient la vision proposée.

    Car c'est la diversité qui fait la richesse des cultures. Et c'est en les métissant, en interpénétrant ces cultures, qu'on peut réussir aujourd'hui à répondre aux attentes des publics.

    Actuellement, nos «vieux» accords de coproduction réussissent parfois — mais pas très souvent — à s'adapter tant bien que mal aux exigences du cinéma actuel au prix d'entorses tolérées aux règles ou d'exemptions plus ou moins arbitraires.

    Il faut refondre les bases mêmes de ces accords, les renégocier sur de nouvelles prémisses en phase avec la mondialisation actuelle. Comme les Européens ont commencé à le faire. Comme plusieurs petites nations le font également.

    Il faut cesser de tout bâtir sur notre peur atavique et déraisonnable de l'américanisation qui, soi-disant, nous menace. Cela fait quarante ans qu'au Canada anglais surtout, on est convaincu que, si on n'impose pas une panoplie de règles pour obliger notre cinéma à être étroitement canadien, il ne pourra que s'américaniser. Notre peur du géant hollywoodien a pris des proportions gigantesques qui sont en voie de nous étouffer.

    Qui peut prétendre que Silk de François Girard, Ararat d'Atom Egoyan ou Water de Deepa Mehta sont des films de facture hollywoodienne? Il y a aujourd'hui, pour le cinéma canadien, d'autres voies d'ouverture au monde que l'américanisation. Des voies plus fertiles et attrayantes, que des films comme Babel, Slumdog Millionaire ou Blindness nous indiquent.

    Il est impératif que des ressources nouvelles et additionnelles soient allouées à la coproduction internationale pour nous permettre de nous engager résolument dans cette voie. Et il faut cesser de puiser les ressources allouées au cinéma du petit contexte et du grand contexte à même une unique enveloppe, de les mettre constamment en compétition inégale, de les assujettir à des règles similaires.

    Deux fonds

    Si l'on veut que notre cinématographie compte, qu'elle puisse faire sa marque dans l'environnement mondialisé actuel, il faut impérativement et rapidement créer deux fonds distincts:

    - un fonds pour les productions entièrement nationales;

    - un fonds pour les coproductions internationales.

    Avec leurs ressources propres. Avec des règles et des objectifs distincts.

    Ainsi, les institutions publiques de financement pourront choisir entre les meilleurs projets de chaque catégorie.

    Actuellement, compte tenu des règles et obligations en vigueur, il leur est extrêmement difficile — particulièrement au Québec — de privilégier une coproduction internationale, quelle que soit la qualité intrinsèque du projet, au détriment d'un film entièrement tourné au Canada, n'utilisant que des ressources humaines et techniques canadiennes, traitant d'un sujet éminemment canadien et ayant un fort potentiel de succès auprès du public d'ici.

    La concurrence est inégale. En créant deux fonds distincts, on rétablirait l'équilibre. On reconnaîtrait pleinement que le monde rapetisse, que les cultures s'interpénètrent, que les préoccupations du public changent. Et qu'elles se mondialisent elles aussi. Et que, pour y répondre, on a besoin de développer ici un cinéma du grand contexte.
     
     
    Édition abonné
    La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
     
     












    CAPTCHA Image Générer un nouveau code

    Envoyer
    Fermer
    Blogues
    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel