Quelles familles! (2) -- De l'autorité à la démocratisation
La série Les Parent sort du cliché en en proposant un autre, ou tout comme, celui de l'organisation nucléaire heureuse, banale. Le père ne boit pas, la mère râle à peine et les enfants dégoulinent de joie de vivre. Franchement, Les Parent semble aux années 2000 ce que La Famille Plouffe était aux années 1950, Quelle famille aux années aux années 1960-70, Jamais deux sans toi et Les héritiers Duval aux années 1990.
L'observation ne choque pas Jacques Davidts, scénariste de la série. «De mettre en histoire une famille nucléaire, c'était une façon de dire: attention, il y a encore des gens qui vivent de manière bêtement traditionnelle, avec un couple qui ne pense pas au divorce aux trente secondes et des enfants qui ne sont ni cancéreux, ni héroïnomanes», observe l'homme dans la jeune cinquantaine, rejoint en banlieue de Paris.
Il y passera l'année avec sa femme et leurs trois garçons qui ont fortement inspiré la télésérie. Les productions fictionnelles autour de la famille s'avèrent souvent autobiographiques. La télé n'échappe pas au modèle. «Ce n'est pas de l'autofiction, par contre c'est puisé dans mon expérience personnelle, avertit Jacques Davidts. En même temps, cette situation correspond à la moitié des familles du Québec. C'est le modèle de 1953 et de La Famille Plouffe, oui, mais ce n'est pas un vilain modèle du tout.»
C'est aussi le même et l'autre, du tout nouveau dans un vieux cadre parce que tout a basculé, particulièrement ce rapport à l'autorité, ce ciment des rapports sociaux. «Je suis né en 1958 et je peux dire que depuis, l'enfant est devenu une personne qui a son mot à dire, poursuit M. Davidts. On peut établir un parallèle entre les rapports de plus en plus égalitaires entre les parents et les enfants et ceux entre les hommes et les femmes. L'autorité ne s'exerce plus comme avant bien sûr, parce que la démocratisation familiale impose le recours à la négociation pour résoudre les conflits.»
Claude, un des avatars fictionnels de René-Claude Brazeau, auteure de La galère, celle qui plaçait un enfant dans une poubelle cette semaine, finit par confondre autorité et hurlement. «Elle ne sait tout simplement pas comment éduquer un enfant, déclare la créatrice de sa créature. Elle ne comprend pas que pour y arriver ça prend un cadre et de l'amour. Mon personnage Stéphanie non plus n'a pas d'autorité et elle a engendré un ado qui en souffre.»
On connaît le modèle de l'enfant empereur issu d'un parent roi. Mme Brazeau pense d'ailleurs qu'aujourd'hui comme autrefois, avec La Galère ou Les Parents comme avec Les Plouffe, les fictions québécoises peuvent servir une certaine fonction pédagogique ou cathartique. «Je ne le dirais pas comme ça, corrige-t-elle. Mais je pense que l'exposition de certains comportements et travers permet à certains téléspectateurs de se défouler alors qu'aucun parent n'en juge jamais un autre face à face dans la vie, ce qui m'a d'ailleurs toujours étonnée.»
Ici comme ailleurs
La Galère montre aussi à quel point l'éclatement du familial stimule la renaissance de vieilles mécaniques sociales de solidarité. Cette série sur le modèle de plus en plus populaire de la mère indigne propose finalement l'amitié comme nouveau mortier relationnel. «L'inverse est vraie aussi, commente alors Mme Brazeau. Sitôt qu'on accouche, maintenant, on laisse tomber nos amies. Je suis donc heureuse que La Galère montre des femmes qui chérissent les rapports amicaux au point de les placer au centre de leur vie.»
Sophie Lambert, réalisatrice de Toute une famille à Télé-Québec, observe aussi la prégnance croissante de cette valeur au sein même des cellules de base. «Dans la majorité des familles que j'ai rencontrées, les enfants et les parents se parlent comme des amis, note-t-elle. Je viens d'une famille traditionnelle et je ne parlais pas de cette manière à mes parents. Les rapports me semblent de plus en plus égalitaires, mais ils n'excluent pas les rapports d'autorité. Quand arrive 20 ou 21h, quand il faut se coucher, le parent le fait savoir et impose ce qu'il faut.»
Elle note aussi l'effritement généralisé des anciennes solidarités. «Quand on en a un enfant, maintenant, on se retrouve souvent seul entre quatre murs, poursuit Mme Lambert. Je trouve les familles très isolées. Avant, l'arrivée d'un enfant solidifiait le réseau de cordes à linge. Je crois qu'à l'avenir les réseaux d'entraide vont devoir se développer, puisque c'est ce qui manque maintenant.»
Les rapports marchands s'insèrent aussi dans les interstices des anciennes solidarités. Les Parent illustre constamment ce travers des familles modernes où les petites personnes s'assument effrontément comme de grands consommateurs, toujours en demande pour satisfaire de nouveaux besoins matériels.
La marchandisation du monde n'affecte évidemment pas que le Québec. La France a acheté La Galère et Les Parent. La première sera doublée, la seconde retournée. La Galère franco-française ouvrira donc aussi sur une scène d'avortement tournée comme une séance de pédicure...
«Les producteurs français m'ont répété: on n'est pas rendus là, dit Mme Brazeau, qui verra sa version française sur France 2. Je leur ai répliqué que nous non plus. Il faut oser et c'est tout.»
Tout en écrivant la troisième saison de son grand succès, qui attirait plus d'un million de téléspectateurs cette semaine, Jacques Davidts va surveiller l'adaptation de sa série. Il n'appréhende aucun os majeur, même si la famille française peut paraître plus traditionnelle, notamment dans son rapport à l'autorité.
«Le gouffre entre la réalité et les perceptions me semble beaucoup plus grand que chez nous, dit-il. Les Français ont encore l'impression que l'autorité parentale existe comme dans les bonnes vieilles années quand tout se réglait avec une taloche. En fait, non, dans les faits, leurs familles ressemblent beaucoup aux nôtres. En tout cas, ils sont autant dépassés que nous par la révolution en marche...»
Le Devoir
L'observation ne choque pas Jacques Davidts, scénariste de la série. «De mettre en histoire une famille nucléaire, c'était une façon de dire: attention, il y a encore des gens qui vivent de manière bêtement traditionnelle, avec un couple qui ne pense pas au divorce aux trente secondes et des enfants qui ne sont ni cancéreux, ni héroïnomanes», observe l'homme dans la jeune cinquantaine, rejoint en banlieue de Paris.
Il y passera l'année avec sa femme et leurs trois garçons qui ont fortement inspiré la télésérie. Les productions fictionnelles autour de la famille s'avèrent souvent autobiographiques. La télé n'échappe pas au modèle. «Ce n'est pas de l'autofiction, par contre c'est puisé dans mon expérience personnelle, avertit Jacques Davidts. En même temps, cette situation correspond à la moitié des familles du Québec. C'est le modèle de 1953 et de La Famille Plouffe, oui, mais ce n'est pas un vilain modèle du tout.»
C'est aussi le même et l'autre, du tout nouveau dans un vieux cadre parce que tout a basculé, particulièrement ce rapport à l'autorité, ce ciment des rapports sociaux. «Je suis né en 1958 et je peux dire que depuis, l'enfant est devenu une personne qui a son mot à dire, poursuit M. Davidts. On peut établir un parallèle entre les rapports de plus en plus égalitaires entre les parents et les enfants et ceux entre les hommes et les femmes. L'autorité ne s'exerce plus comme avant bien sûr, parce que la démocratisation familiale impose le recours à la négociation pour résoudre les conflits.»
Claude, un des avatars fictionnels de René-Claude Brazeau, auteure de La galère, celle qui plaçait un enfant dans une poubelle cette semaine, finit par confondre autorité et hurlement. «Elle ne sait tout simplement pas comment éduquer un enfant, déclare la créatrice de sa créature. Elle ne comprend pas que pour y arriver ça prend un cadre et de l'amour. Mon personnage Stéphanie non plus n'a pas d'autorité et elle a engendré un ado qui en souffre.»
On connaît le modèle de l'enfant empereur issu d'un parent roi. Mme Brazeau pense d'ailleurs qu'aujourd'hui comme autrefois, avec La Galère ou Les Parents comme avec Les Plouffe, les fictions québécoises peuvent servir une certaine fonction pédagogique ou cathartique. «Je ne le dirais pas comme ça, corrige-t-elle. Mais je pense que l'exposition de certains comportements et travers permet à certains téléspectateurs de se défouler alors qu'aucun parent n'en juge jamais un autre face à face dans la vie, ce qui m'a d'ailleurs toujours étonnée.»
Ici comme ailleurs
La Galère montre aussi à quel point l'éclatement du familial stimule la renaissance de vieilles mécaniques sociales de solidarité. Cette série sur le modèle de plus en plus populaire de la mère indigne propose finalement l'amitié comme nouveau mortier relationnel. «L'inverse est vraie aussi, commente alors Mme Brazeau. Sitôt qu'on accouche, maintenant, on laisse tomber nos amies. Je suis donc heureuse que La Galère montre des femmes qui chérissent les rapports amicaux au point de les placer au centre de leur vie.»
Sophie Lambert, réalisatrice de Toute une famille à Télé-Québec, observe aussi la prégnance croissante de cette valeur au sein même des cellules de base. «Dans la majorité des familles que j'ai rencontrées, les enfants et les parents se parlent comme des amis, note-t-elle. Je viens d'une famille traditionnelle et je ne parlais pas de cette manière à mes parents. Les rapports me semblent de plus en plus égalitaires, mais ils n'excluent pas les rapports d'autorité. Quand arrive 20 ou 21h, quand il faut se coucher, le parent le fait savoir et impose ce qu'il faut.»
Elle note aussi l'effritement généralisé des anciennes solidarités. «Quand on en a un enfant, maintenant, on se retrouve souvent seul entre quatre murs, poursuit Mme Lambert. Je trouve les familles très isolées. Avant, l'arrivée d'un enfant solidifiait le réseau de cordes à linge. Je crois qu'à l'avenir les réseaux d'entraide vont devoir se développer, puisque c'est ce qui manque maintenant.»
Les rapports marchands s'insèrent aussi dans les interstices des anciennes solidarités. Les Parent illustre constamment ce travers des familles modernes où les petites personnes s'assument effrontément comme de grands consommateurs, toujours en demande pour satisfaire de nouveaux besoins matériels.
La marchandisation du monde n'affecte évidemment pas que le Québec. La France a acheté La Galère et Les Parent. La première sera doublée, la seconde retournée. La Galère franco-française ouvrira donc aussi sur une scène d'avortement tournée comme une séance de pédicure...
«Les producteurs français m'ont répété: on n'est pas rendus là, dit Mme Brazeau, qui verra sa version française sur France 2. Je leur ai répliqué que nous non plus. Il faut oser et c'est tout.»
Tout en écrivant la troisième saison de son grand succès, qui attirait plus d'un million de téléspectateurs cette semaine, Jacques Davidts va surveiller l'adaptation de sa série. Il n'appréhende aucun os majeur, même si la famille française peut paraître plus traditionnelle, notamment dans son rapport à l'autorité.
«Le gouffre entre la réalité et les perceptions me semble beaucoup plus grand que chez nous, dit-il. Les Français ont encore l'impression que l'autorité parentale existe comme dans les bonnes vieilles années quand tout se réglait avec une taloche. En fait, non, dans les faits, leurs familles ressemblent beaucoup aux nôtres. En tout cas, ils sont autant dépassés que nous par la révolution en marche...»
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