Théâtre - La Truite de Brassard
12 septembre 2009
Actualités culturelles
Photo : Jacques Grenier
Violette Chauveau joue le rôle d’Isabel Thompson dans Une truite pour Ernestine Shuswap, mise en scène par André Brassard, à l’Espace Go.
Ce n'est pas La Truite de Schubert mais plutôt celle de Tomson Highway, le poète cri manitobain, qu'André Brassard met en scène, dans sa propre traduction, à l'Espace Go. Il parle de ce texte comme d'une «bouteille à la mer»...
André Brassard est en forme! Drôle et sérieux tout à la fois, le verbe assassin le temps d'un éclair, il s'amuse visiblement à poser pour le photographe, avec Violette Chauveau.
Dirigée par Brassard pour la quatrième fois, la comédienne joue le rôle d'Isabel Thompson dans Une truite pour Ernestine Shuswap, du dramaturge manitobain autochtone Tomson Highway, qui prend l'affiche à l'Espace Go la semaine qui vient. Ils rayonnent tous deux sous le soleil de septembre.
Des femmes fortes
Comme toute l'équipe qui s'apprête à entrer, pour la première fois, en costume dans le décor en cette flamboyante heure du midi du début de la semaine, elle semble d'ailleurs s'être payé un joyeux pied durant les répétitions qui s'enchaînent depuis juillet. Ce n'est pas la première fois qu'on le constate: avec les années, avec l'aura de sagesse, de pertinence, avec la presque dévotion aussi dont on l'entoure, Brassard a gagné la réputation de rendre ses plateaux heureux. Il jubile du moins en ce bel après-midi de fin d'été, en (presque) possession de tous ses moyens.
C'est lui, bien sûr, qui met en scène le texte de Tomson Highway. Mais il en signe aussi la traduction. Il explique qu'il a lu la pièce dans sa version franco-française... ce qui l'a mené à la traduire lui-même. Rappelons que Brassard n'en est pas à ses premières armes dans ce secteur, puisque c'est lui qui a traduit le premier Brad Fraser jamais joué en français au Québec: Des restes humains non identifiés et la véritable nature de l'amour, au Quat'Sous, en 1991.
Le metteur en scène raconte avoir tout de suite été séduit par cette tragicomédie «écoeuremment délicieuse» qu'il a d'abord proposée au Théâtre d'Aujourd'hui mais qui, pour toutes sortes de sortes de délais et de détails longuets, sera finalement produite par l'Espace Go. Mais il soutient ne pas entretenir de liens plus intimes avec un texte qu'il vient de traduire que lorsqu'il prépare ses mises en scène de textes qu'il choisit toujours, d'une façon ou d'une autre...
«Dès la lecture, j'ai senti dans ce chant d'un peuple en voie d'extinction un lien avec notre condition à nous, avec ce qui se passe ici, au Québec. J'ai eu un peu la même réaction devant Le peuple oublié, de Richard Desjardins. Ça m'a fait penser au moment où j'ai monté Les Troyennes aux Saltimbanques, dans les années 1960. Le même vide qui menace... Mais il y a de tout dans cette histoire complètement folle: des rires et des pleurs, comme dans la vraie vie. De la tragédie et de la comédie... Ce texte-là, c'est une bouteille à la mer...» Violette Chauveau parle, elle, de poésie et de musique, d'une «vaste fresque démesurée, un oratorio qui atteint à l'universel» ...
Une truite pour Ernestine Shuswap met en scène quatre personnages féminins très forts et très attachants s'il faut en croire les deux complices. Kathleen Fortin, Sharon Ibgui et Pierrette Robitaille complètent le quatuor de ces femmes qui préparent le repas de fête pour accueillir Wilfrid Laurier, le grand Kahoona du Canada.
On est en 1910, en périphérie d'un événement historique — le Laurier Memorial —, une rencontre survenue pas très loin non plus de Kamloops, dans ce qui deviendra l'Ouest canadien, «nos» grands espaces, «nos» Rocheuses... La comédienne raconte que ces quatre femmes vont tenter de surmonter des obstacles colossaux pour préparer un banquet gargantuesque afin de faire connaître, dignement et dans les formes, les doléances des peuples amérindiens au premier ministre.
Grand cri contre
«En l'espace de cette seule journée du mois d'août, raconte-t-elle, on verra résumée la somme de ce qui est arrivé aux autochtones de l'Ouest depuis l'arrivée des Blancs. Tomson Highway fait littéralement disparaître le territoire amérindien à travers les doigts des quatre femmes, tout comme il souligne la disparition de ce qui leur reste de culture.»
Dehors, derrière l'Espace Go, l'air est bon, la lumière belle et intense alors que l'on parle de choses aussi sérieuses que l'interdiction progressive pour les peuples d'ici de pêcher, de chasser ou même de cueillir des baies sauvages, au profit des colons blancs, toujours. André Brassard est en train de raconter que Laurier voulait donner suite aux demandes des Amérindiens mais qu'il a été battu lors des élections suivantes et que tout cela est par la suite tombé dans l'oubli.
«Mais Memorial ou pas Memorial, c'est pas ça qui est important ici; on parle d'une pièce de théâtre qui est un véritable hymne à la femme. Un grand cri contre les monothéismes et les religions basées sur le pouvoir du père... Tomson m'a raconté qu'il a eu l'idée de dire de cette façon le drame de son peuple en voyant La Cène de Léonard de Vinci: il s'est demandé qui avait préparé le repas! [...] Mais ce n'est pas une farce pour autant; y'a rien là pour faire rire le monde. C'est un mélange de tragique, de comique, de pas drôle et de ridicule. Comme dans la vie. Comme chez Tremblay... que Tomson connaît d'ailleurs assez bien.»
La démesure semble donc au rendez-vous, mais le metteur en scène avouera quand même avoir eu peur de verser dans le folklore... avant que l'auteur ne le rassure après avoir assisté à une répétition. À la fin de la pièce, on entendra d'ailleurs la voix de Tomson Highway lire (en cri!) un extrait du fameux Memorial adressé à Laurier.
Autre détail intéressant: on trouve Frédédric Blanchette lui-même dans le rôle d'assistant metteur en scène de la production. Brassard raconte que monter Oh les beaux jours! l'an dernier — en ouverture de saison aussi à Go — l'avait beaucoup fatigué et qu'il craignait ne pas pouvoir mener à terme le projet Tomson Highway. Blanchette vient donc, à titre de frappeur de relève, de vivre l'expérience unique d'être l'assistant personnel d'André Brassard le temps d'une production. Comme dirait l'autre: ça ne s'achète pas!
***
Une truite pour Ernestine Shuswap
Texte de Tomson Highway traduit et mis en scène par André Brassard. Une production de
l'Espace Go à l'affiche du 15 septembre au 10 octobre.
Information: 514 845-4890.
André Brassard est en forme! Drôle et sérieux tout à la fois, le verbe assassin le temps d'un éclair, il s'amuse visiblement à poser pour le photographe, avec Violette Chauveau.
Dirigée par Brassard pour la quatrième fois, la comédienne joue le rôle d'Isabel Thompson dans Une truite pour Ernestine Shuswap, du dramaturge manitobain autochtone Tomson Highway, qui prend l'affiche à l'Espace Go la semaine qui vient. Ils rayonnent tous deux sous le soleil de septembre.
Des femmes fortes
Comme toute l'équipe qui s'apprête à entrer, pour la première fois, en costume dans le décor en cette flamboyante heure du midi du début de la semaine, elle semble d'ailleurs s'être payé un joyeux pied durant les répétitions qui s'enchaînent depuis juillet. Ce n'est pas la première fois qu'on le constate: avec les années, avec l'aura de sagesse, de pertinence, avec la presque dévotion aussi dont on l'entoure, Brassard a gagné la réputation de rendre ses plateaux heureux. Il jubile du moins en ce bel après-midi de fin d'été, en (presque) possession de tous ses moyens.
C'est lui, bien sûr, qui met en scène le texte de Tomson Highway. Mais il en signe aussi la traduction. Il explique qu'il a lu la pièce dans sa version franco-française... ce qui l'a mené à la traduire lui-même. Rappelons que Brassard n'en est pas à ses premières armes dans ce secteur, puisque c'est lui qui a traduit le premier Brad Fraser jamais joué en français au Québec: Des restes humains non identifiés et la véritable nature de l'amour, au Quat'Sous, en 1991.
Le metteur en scène raconte avoir tout de suite été séduit par cette tragicomédie «écoeuremment délicieuse» qu'il a d'abord proposée au Théâtre d'Aujourd'hui mais qui, pour toutes sortes de sortes de délais et de détails longuets, sera finalement produite par l'Espace Go. Mais il soutient ne pas entretenir de liens plus intimes avec un texte qu'il vient de traduire que lorsqu'il prépare ses mises en scène de textes qu'il choisit toujours, d'une façon ou d'une autre...
«Dès la lecture, j'ai senti dans ce chant d'un peuple en voie d'extinction un lien avec notre condition à nous, avec ce qui se passe ici, au Québec. J'ai eu un peu la même réaction devant Le peuple oublié, de Richard Desjardins. Ça m'a fait penser au moment où j'ai monté Les Troyennes aux Saltimbanques, dans les années 1960. Le même vide qui menace... Mais il y a de tout dans cette histoire complètement folle: des rires et des pleurs, comme dans la vraie vie. De la tragédie et de la comédie... Ce texte-là, c'est une bouteille à la mer...» Violette Chauveau parle, elle, de poésie et de musique, d'une «vaste fresque démesurée, un oratorio qui atteint à l'universel» ...
Une truite pour Ernestine Shuswap met en scène quatre personnages féminins très forts et très attachants s'il faut en croire les deux complices. Kathleen Fortin, Sharon Ibgui et Pierrette Robitaille complètent le quatuor de ces femmes qui préparent le repas de fête pour accueillir Wilfrid Laurier, le grand Kahoona du Canada.
On est en 1910, en périphérie d'un événement historique — le Laurier Memorial —, une rencontre survenue pas très loin non plus de Kamloops, dans ce qui deviendra l'Ouest canadien, «nos» grands espaces, «nos» Rocheuses... La comédienne raconte que ces quatre femmes vont tenter de surmonter des obstacles colossaux pour préparer un banquet gargantuesque afin de faire connaître, dignement et dans les formes, les doléances des peuples amérindiens au premier ministre.
Grand cri contre
«En l'espace de cette seule journée du mois d'août, raconte-t-elle, on verra résumée la somme de ce qui est arrivé aux autochtones de l'Ouest depuis l'arrivée des Blancs. Tomson Highway fait littéralement disparaître le territoire amérindien à travers les doigts des quatre femmes, tout comme il souligne la disparition de ce qui leur reste de culture.»
Dehors, derrière l'Espace Go, l'air est bon, la lumière belle et intense alors que l'on parle de choses aussi sérieuses que l'interdiction progressive pour les peuples d'ici de pêcher, de chasser ou même de cueillir des baies sauvages, au profit des colons blancs, toujours. André Brassard est en train de raconter que Laurier voulait donner suite aux demandes des Amérindiens mais qu'il a été battu lors des élections suivantes et que tout cela est par la suite tombé dans l'oubli.
«Mais Memorial ou pas Memorial, c'est pas ça qui est important ici; on parle d'une pièce de théâtre qui est un véritable hymne à la femme. Un grand cri contre les monothéismes et les religions basées sur le pouvoir du père... Tomson m'a raconté qu'il a eu l'idée de dire de cette façon le drame de son peuple en voyant La Cène de Léonard de Vinci: il s'est demandé qui avait préparé le repas! [...] Mais ce n'est pas une farce pour autant; y'a rien là pour faire rire le monde. C'est un mélange de tragique, de comique, de pas drôle et de ridicule. Comme dans la vie. Comme chez Tremblay... que Tomson connaît d'ailleurs assez bien.»
La démesure semble donc au rendez-vous, mais le metteur en scène avouera quand même avoir eu peur de verser dans le folklore... avant que l'auteur ne le rassure après avoir assisté à une répétition. À la fin de la pièce, on entendra d'ailleurs la voix de Tomson Highway lire (en cri!) un extrait du fameux Memorial adressé à Laurier.
Autre détail intéressant: on trouve Frédédric Blanchette lui-même dans le rôle d'assistant metteur en scène de la production. Brassard raconte que monter Oh les beaux jours! l'an dernier — en ouverture de saison aussi à Go — l'avait beaucoup fatigué et qu'il craignait ne pas pouvoir mener à terme le projet Tomson Highway. Blanchette vient donc, à titre de frappeur de relève, de vivre l'expérience unique d'être l'assistant personnel d'André Brassard le temps d'une production. Comme dirait l'autre: ça ne s'achète pas!
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Une truite pour Ernestine Shuswap
Texte de Tomson Highway traduit et mis en scène par André Brassard. Une production de
l'Espace Go à l'affiche du 15 septembre au 10 octobre.
Information: 514 845-4890.
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