Stevie Wonder à la place des Festivals - Drôle de site, drôle de show
Photo : Jacques Nadeau
La pluie n’a pas empêché des dizaines de milliers de festivaliers d’acclamer le chanteur américain Stevie Wonder qui, à sa première présence au Festival de jazz de Montréal, mardi soir, a salué la mémoire de Michael Jackson, en ouverture du
Mardi soir. Méga-cadeau d'anniversaire du Festival de jazz de Montréal: Stevie Wonder gratuit, dehors, sur la nouvelle Place des Festivals. Merci le FIJM? Oui, cent mille fois merci. Avec tout de même de sérieux bémols.
Témoignons. Ma blonde était sur la Catherine, parmi les dizaines de milliers de refoulés d'un site tout neuf auquel on avait de toute évidence trop demandé. J'étais dans les gradins des privilégiés, me demandant pourquoi diable Stevie Wonder avait choisi pour rendre hommage à feu Michael Jackson de faire jouer ses disques au lieu d'interpréter du Michael Jackson lui-même. Drôle de site, drôle de show.
Drôle de site? Les organisateurs avaient beau se péter les bretelles avec leur kyrielle d'écrans géants et relais de sono savamment disposés, le gros bon sens frappait bien plus fort que la pluie sur le pavé: la nouvelle Place des Festivals ne peut pas absorber la foule immense qu'attire un Stevie Wonder. Les événements Paul McCartney et Céline Dion sur les Plaines auraient dû servir de mesure-étalon: ça prend un site vaste. Large. Une sorte de Woodstock. Pas une rue Jeanne-Mance transformée en couloir humain.
Sérieusement, j'en témoigne, ma blonde en témoigne, dès 20h, soit deux grosses heures avant le début du spectacle, ça débordait de tous les côtés et on refusait les gens, les envoyant se faire voir plus au nord, direction Sherbrooke, ou alors au sud, vers la Catherine. Ma blonde m'a décrit les mines des dépités, des mal pris, des condamnés à ne pas voir grand-chose (les écrans, même nombreux, ne suffisaient pas à la tâche) et distinguer à peine les chansons entre elles (la musique portait, pas la voix). Aléas inévitables d'un nouveau site jamais testé? Et comment! Avec 200 000 cobayes pour commencer. Combien de gens déçus, voire découragés, en découvrant cette nasse inaccessible? Combien de gens qu'on y reprendra plus?
Aux arrivés tôt, aux chanceux des gradins, le sort était certes meilleur, mais les deux heures et demie du spectacle de Stevie Wonder n'étaient pas moins déconcertantes. Généreux, Stevie l'était: plus de 31 titres au programme. Exceptionnels, ses musiciens l'étaient, et pas à peu près, surtout les percussionnistes et les cuivres. Impeccable, l'éclairage de la scène et des alentours l'était itou: projections extraordinaires sur les bâtisses et brillante mise en lumière du Musée d'art contemporain, scène franchement éblouissante avec son habillage de fausses flammes. D'où j'étais, la sono était une merveille de précision, d'autant qu'ils étaient une sacrée bande, sur scène.
Spectacle bizarre
Drôle de show? C'était, il faut bien le dire, un spectacle carrément bizarre. Certainement pas un spectacle destiné à une telle foule, immense public familial et bigarré qui n'avait en commun que les grands succès de l'artiste. Pour avoir vu Stevie Wonder au Centre Bell en 2007, spectacle d'une extrême efficacité, alternant génialement ses innombrables tubes et les pièces moins universelles, ça confinait à l'incompréhensible. Pas de farce, pendant la première heure et demie mardi soir, Stevie a offert quatre chansons vraiment connues par le grand public. Quatre. Sur dix-neuf. Master Blaster, Higher Ground, Don't You Worry 'Bout A Thing et Overjoyed. Plus une curieuse version de la Michelle des Beatles. Plus du Michael Jackson sur disque. Oui, sur disque. Des morceaux complets. Étrange scène: on était tous là à regarder Stevie Wonder et ses musiciens en train d'écouter des disques.
Le reste? Des pièces moins connues, et du jazz. Non sans valeur, au contraire. Régal pour les connaisseurs. Bonheur des amateurs de funk sophistiqué, de jazz fusion de haut vol. La grande classe, précision et cohésion parfaites du jeu d'ensemble. Mais tout ça hors de portée de la majorité des spectateurs, qui ne bougeait ni n'écoutait beaucoup, j'en témoigne derechef. D'où j'étais, on voyait très bien ça aussi.
Du Wonder tronqué
Il a fallu à 23h30 tapant une salve des succès de la première époque Motown pour que ça lève vraiment sur Jeanne-Mance: My Chérie Amour, puis Signed, Sealed, Delivered I'm Yours, puis Uptight (Everything's Alright), puis Once In My Life. Imparables, formidablement groovy, toutes. Et puis, allez comprendre, un medley de trois titres extraordinaires du catalogue Wonder: un petit bout de Sir Duke, un petit bout d'I Wish, et un petit bout d'Isn't She Lovely. C'était rageant. Tout ce jukebox de Michael Jackson, pour obtenir du Stevie Wonder tronqué. Sir Duke pas complète? En plein Festival de jazz? Pour pouvoir écouter DEUX FOIS The Way You Make Me Feel de Jackson sur disque? Heureusement qu'il y avait Superstition au complet, après.
Le spectacle s'est achevé sur un autre medley, celui-là composé d'extraits de succès de Michael Jackson. Des disques aussi. À la fin, Wonder et les siens étaient tous à l'avant-scène, chantant avec les disques. C'était si étrange qu'on en oubliait que c'était un show de Stevie Wonder. Et on se surprenait à vivre une sorte de happening Michael Jackson. Sensation paradoxale. Ce n'était pas désagréable, mais en même temps, c'était frustrant: ça nous privait d'une vraie finale formidable de show formidable de Stevie Wonder. C'était comme si Stevie, généreux à l'excès, avait abandonné son show à Michael Jackson. On ne lui en demandait pas tant. Il aurait pu chanter I'll Be There et on aurait pleuré et ç'aurait été très bien. Eh non. C'était son idée: laisser la place à la musique de son ami décédé. Telle quelle. J'imagine que seul un Stevie Wonder peut se permettre un tel geste et s'en tirer avec une ovation monstre.
N'empêche, s'oublier à ce point, c'est quelque chose. Nous oublier en chemin, c'est quelque chose aussi. J'aurais voulu transporter tous les gens présents sur la Place des Festivals mardi soir au Centre Bell de 2007. Pour qu'ils sachent ce que cet hommage si bien intentionné mais si mal avenu leur a fait perdre au change. À savoir: le meilleur show de Stevie Wonder imaginable. Merci quand même au FIJM pour le cadeau. Fut-il trop gros pour l'emballage.
Témoignons. Ma blonde était sur la Catherine, parmi les dizaines de milliers de refoulés d'un site tout neuf auquel on avait de toute évidence trop demandé. J'étais dans les gradins des privilégiés, me demandant pourquoi diable Stevie Wonder avait choisi pour rendre hommage à feu Michael Jackson de faire jouer ses disques au lieu d'interpréter du Michael Jackson lui-même. Drôle de site, drôle de show.
Drôle de site? Les organisateurs avaient beau se péter les bretelles avec leur kyrielle d'écrans géants et relais de sono savamment disposés, le gros bon sens frappait bien plus fort que la pluie sur le pavé: la nouvelle Place des Festivals ne peut pas absorber la foule immense qu'attire un Stevie Wonder. Les événements Paul McCartney et Céline Dion sur les Plaines auraient dû servir de mesure-étalon: ça prend un site vaste. Large. Une sorte de Woodstock. Pas une rue Jeanne-Mance transformée en couloir humain.
Sérieusement, j'en témoigne, ma blonde en témoigne, dès 20h, soit deux grosses heures avant le début du spectacle, ça débordait de tous les côtés et on refusait les gens, les envoyant se faire voir plus au nord, direction Sherbrooke, ou alors au sud, vers la Catherine. Ma blonde m'a décrit les mines des dépités, des mal pris, des condamnés à ne pas voir grand-chose (les écrans, même nombreux, ne suffisaient pas à la tâche) et distinguer à peine les chansons entre elles (la musique portait, pas la voix). Aléas inévitables d'un nouveau site jamais testé? Et comment! Avec 200 000 cobayes pour commencer. Combien de gens déçus, voire découragés, en découvrant cette nasse inaccessible? Combien de gens qu'on y reprendra plus?
Aux arrivés tôt, aux chanceux des gradins, le sort était certes meilleur, mais les deux heures et demie du spectacle de Stevie Wonder n'étaient pas moins déconcertantes. Généreux, Stevie l'était: plus de 31 titres au programme. Exceptionnels, ses musiciens l'étaient, et pas à peu près, surtout les percussionnistes et les cuivres. Impeccable, l'éclairage de la scène et des alentours l'était itou: projections extraordinaires sur les bâtisses et brillante mise en lumière du Musée d'art contemporain, scène franchement éblouissante avec son habillage de fausses flammes. D'où j'étais, la sono était une merveille de précision, d'autant qu'ils étaient une sacrée bande, sur scène.
Spectacle bizarre
Drôle de show? C'était, il faut bien le dire, un spectacle carrément bizarre. Certainement pas un spectacle destiné à une telle foule, immense public familial et bigarré qui n'avait en commun que les grands succès de l'artiste. Pour avoir vu Stevie Wonder au Centre Bell en 2007, spectacle d'une extrême efficacité, alternant génialement ses innombrables tubes et les pièces moins universelles, ça confinait à l'incompréhensible. Pas de farce, pendant la première heure et demie mardi soir, Stevie a offert quatre chansons vraiment connues par le grand public. Quatre. Sur dix-neuf. Master Blaster, Higher Ground, Don't You Worry 'Bout A Thing et Overjoyed. Plus une curieuse version de la Michelle des Beatles. Plus du Michael Jackson sur disque. Oui, sur disque. Des morceaux complets. Étrange scène: on était tous là à regarder Stevie Wonder et ses musiciens en train d'écouter des disques.
Le reste? Des pièces moins connues, et du jazz. Non sans valeur, au contraire. Régal pour les connaisseurs. Bonheur des amateurs de funk sophistiqué, de jazz fusion de haut vol. La grande classe, précision et cohésion parfaites du jeu d'ensemble. Mais tout ça hors de portée de la majorité des spectateurs, qui ne bougeait ni n'écoutait beaucoup, j'en témoigne derechef. D'où j'étais, on voyait très bien ça aussi.
Du Wonder tronqué
Il a fallu à 23h30 tapant une salve des succès de la première époque Motown pour que ça lève vraiment sur Jeanne-Mance: My Chérie Amour, puis Signed, Sealed, Delivered I'm Yours, puis Uptight (Everything's Alright), puis Once In My Life. Imparables, formidablement groovy, toutes. Et puis, allez comprendre, un medley de trois titres extraordinaires du catalogue Wonder: un petit bout de Sir Duke, un petit bout d'I Wish, et un petit bout d'Isn't She Lovely. C'était rageant. Tout ce jukebox de Michael Jackson, pour obtenir du Stevie Wonder tronqué. Sir Duke pas complète? En plein Festival de jazz? Pour pouvoir écouter DEUX FOIS The Way You Make Me Feel de Jackson sur disque? Heureusement qu'il y avait Superstition au complet, après.
Le spectacle s'est achevé sur un autre medley, celui-là composé d'extraits de succès de Michael Jackson. Des disques aussi. À la fin, Wonder et les siens étaient tous à l'avant-scène, chantant avec les disques. C'était si étrange qu'on en oubliait que c'était un show de Stevie Wonder. Et on se surprenait à vivre une sorte de happening Michael Jackson. Sensation paradoxale. Ce n'était pas désagréable, mais en même temps, c'était frustrant: ça nous privait d'une vraie finale formidable de show formidable de Stevie Wonder. C'était comme si Stevie, généreux à l'excès, avait abandonné son show à Michael Jackson. On ne lui en demandait pas tant. Il aurait pu chanter I'll Be There et on aurait pleuré et ç'aurait été très bien. Eh non. C'était son idée: laisser la place à la musique de son ami décédé. Telle quelle. J'imagine que seul un Stevie Wonder peut se permettre un tel geste et s'en tirer avec une ovation monstre.
N'empêche, s'oublier à ce point, c'est quelque chose. Nous oublier en chemin, c'est quelque chose aussi. J'aurais voulu transporter tous les gens présents sur la Place des Festivals mardi soir au Centre Bell de 2007. Pour qu'ils sachent ce que cet hommage si bien intentionné mais si mal avenu leur a fait perdre au change. À savoir: le meilleur show de Stevie Wonder imaginable. Merci quand même au FIJM pour le cadeau. Fut-il trop gros pour l'emballage.
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