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    Veut-on vraiment des arts en ce pays?

    31 mars 2009 | Martin Faucher - Président du Conseil québécois du théâtre | Actualités culturelles
    Aujourd'hui même, les désormais célèbres programmes de subventions Routes commerciales de Patrimoine canadien et PromArt du ministère des Affaires étrangères et du Commerce international (MAECI) arrivent à échéance. On le sait: le gouvernement actuel a pris la décision, pour le moins controversée, de ne pas les renouveler, invoquant tantôt les coûts de fonctionnement trop élevés des projets financés, tantôt les valeurs prétendument négatives qu'ils véhiculaient et qui portaient atteinte à l'image du Canada.

    L'abolition de ces deux programmes ne doit pas être vue comme un cas isolé, voire la conséquence malheureuse d'un contexte économique tumultueux, mais elle s'inscrit plutôt dans un mouvement de réforme de soutien à la culture beaucoup plus large et insidieux qui compte les artistes professionnels parmi ses principales victimes.

    Au moyen d'une manipulation du discours politique qui engendre des confusions de pensée et d'idée chez les citoyens québécois et canadiens, le gouvernement conservateur, par profonde ignorance ou mépris de l'acte artistique, de sa pratique et de sa dimension sociale, détourne volontairement son sens pour le fondre dans une notion de divertissement populaire et de tourisme de masse. Derrière la logique des impératifs financiers se profile une idéologie politique conservatrice qui traduit une vision bornée de la vie artistique et culturelle canadienne.

    Des politiques éclairées

    En 2001, Ottawa lance l'initiative Un avenir en art, considéré alors, et depuis, comme «le plus important engagement du gouvernement pour le développement des arts et de la culture au Canada depuis 50 ans». Forts d'une enveloppe budgétaire de 560 millions sur trois ans qui est ensuite reconduite sur une base annuelle à hauteur de 173 millions, jusqu'en 2010, différents programmes sont mis sur pied «pour viser l'excellence dans tous les aspects du processus créatif, encourager la diversité du contenu canadien et favoriser l'accès aux arts et au patrimoine».

    Diversité, accessibilité et viabilité sont alors les mots d'ordre qui guident le financement fédéral pour le milieu de la pratique artistique professionnelle. Qui plus est, les arts et la culture représentent, aux yeux du gouvernement, «l'un de nos plus puissants outils de développement économique et social», comme on peut le lire dans les rapports sur le rendement de Patrimoine canadien de l'époque.

    Parmi les principaux programmes, Présentations des arts Canada, Espaces culturels Canada, Consolidation des arts du patrimoine canadiens ainsi que Routes commerciales établissent les assises d'un appui gouvernemental sans équivoque aux artistes et témoignent d'une reconnaissance manifeste à leur profession. Ottawa attribue également des ressources financières et humaines à la diffusion des oeuvres d'ici sur la scène internationale.

    Par exemple, le MAECI renouvelle le programme Promotion des arts, en place depuis le milieu des années 80, en garantissant un financement quadriennal de l'ordre de 22,4 millions. En outre, les ambassades et consulats affectent une partie de leur corps diplomatique à la prospection de nouvelles possibilités artistiques. La diplomatie canadienne comporte un volet public qui compte parmi ses rangs plusieurs membres de la communauté artistique canadienne dont les talents créatifs sont mis à contribution pour consolider l'excellente réputation dont bénéficie le Canada dans le monde.

    Les arts sous haute surveillance

    L'élection des conservateurs en 2006 marque le début d'une vaste inquisition de la pratique artistique professionnelle dont le financement avait été revitalisé par Un avenir en art au tournant du millénaire. Patrimoine canadien et les Affaires étrangères amorcent alors un processus de rationalisation des programmes existants comme corollaire à la nouvelle définition des arts et de la culture qui est maintenant préconisée au Conseil des ministres.

    Moins de trois ans après l'arrivée au pouvoir du parti de Stephen Harper, le constat est tout simplement déroutant. Pas moins de 16 programmes de soutien aux arts et à la culture ont été abolis, totalisant plus de 60 millions de dollars. Si l'envergure de ces compressions représente une somme considérable pour le milieu artistique, elle demeure néanmoins dérisoire pour les coffres de l'État. Afin de se défaire en catimini de programmes qu'il jugeait contraires à sa vision étroite de la culture, le gouvernement a alors usé de toutes les techniques envisageables de rhétorique politique et de manipulation comptable.

    Une lecture attentive des principaux documents de Patrimoine canadien publiés depuis 2006 permet de mettre en évidence la refonte architecturale des programmes fédéraux qui opérationnalise ce glissement vers la culture de masse et du divertissement. Dans le rapport sur les plans et priorités 2007-2008, par exemple, l'art est défini comme une «occasion de participer à la vie culturelle et communautaire de la nation».

    Appréhendé par le gouvernement précédent comme un outil de développement social, économique et diplomatique de première importance, l'art se trouve maintenant réduit à sa forme événementielle et à sa nature éphémère. Cette vision simpliste attribuée à l'acte artistique représente un premier glissement de sens inquiétant.

    L'édition 2008-2009 de ce rapport vient porter le coup de grâce aux arts en évinçant ni plus ni moins ce secteur des priorités de Patrimoine canadien. La pratique artistique se métamorphose de façon radicale pour devenir une simple activité devant servir à «promouvoir le Canada par le biais de l'engagement communautaire et des événements majeurs». Cette nouvelle formulation nous indique clairement qu'un vent de réforme souffle en tempête sur le secteur des arts pour que soient marginalisées au possible les voix dérangeantes qu'énoncent les artistes dans leurs oeuvres.

    Une idéologie rétrograde

    Les répercussions de cette dérive gouvernementale sont significatives à plusieurs égards pour le milieu artistique professionnel. D'abord, la pratique doit maintenant répondre aux impératifs de la rentabilité économique, du rendement optimal et d'un taux de fréquentation le plus élevé possible. Quoi de plus absurde que d'évaluer la valeur d'une performance théâtrale en fonction de sa profitabilité?

    Ce même gouvernement n'a pourtant jamais exigé de l'intervention militaire en Afghanistan ou encore de la délégation olympique canadienne qu'elles atteignent un seuil de rentabilité quelconque. Si telle est la nouvelle philosophie mercantile à Patrimoine canadien, alors peut-être le ministère gagnerait-il, dans un souci de transparence, à renommer ses programmes de soutien financier en programmes de prêts hypothécaires.

    La logique qui prévaut aujourd'hui entrave l'expression artistique des créateurs canadiens, en plus de compromettre dangereusement le potentiel de ceux et celles qui prendront la relève.

    Acte artistique menacé

    Outre cette vision péjorative de l'art, les nouvelles balises du financement exercent une seconde conséquence gravissime qui menace la nature même de l'acte artistique. Sont dorénavant priorisés les événements culturels à grand déploiement qui s'inscrivent dans le divertissement à grande échelle, le tourisme culturel, la commémoration historique ou le développement des communautés par l'entremise des arts et du patrimoine.

    Bien que ces quatre catégories d'événements contribuent à l'enrichissement du paysage culturel et économique canadien, elles ne sauraient refléter adéquatement les réalités de la pratique artistique professionnelle. Dès lors, l'art est vidé de sa véritable essence et peine à s'exprimer dans un espace fort encombré.

    Placer les différents segments de la culture sur un pied d'égalité, voire en opposition pour l'obtention d'un même soutien financier de l'État, n'équivaut-il pas à reléguer les artistes professionnels à l'arrière-plan du paysage culturel? La nouvelle architecture des programmes fédéraux se transforme ainsi en une arme à double tranchant.

    D'un côté, elle décuple le bassin de récipiendaires potentiels, de l'autre, elle restreint les arts à des activités qui ont bien peu à voir avec celles que valorisent ses nombreux praticiens talentueux.

    Un avenir précaire en art

    Si ces compressions ne sont pas motivées par un projet de réforme de la culture qui consiste à diluer la pratique artistique professionnelle dans la mer du divertissement populaire, alors les politiques du gouvernement conservateur relèvent tout simplement de l'ineptie. La lecture des documents de Patrimoine canadien et du MAECI laisse cependant trop peu de doutes quant à la nature réelle de ses ambitions et à l'élaboration minutieuse de ses politiques.

    La fin appréhendée de l'initiative Un avenir en art, ou son renouvellement partiel, s'inscrirait donc dans la lignée de ce qui a été administré comme traitement palliatif au milieu des arts professionnels depuis maintenant trois ans. D'une pratique artistique diversifiée et libre d'impératifs financier ou idéologique contraignants, on se dirige lentement vers une culture du divertissement, homogène, consensuelle et incorporée dans une embarrassante logique de rentabilité.

    Quel avenir réserve-t-on aux arts au Canada? À court terme, c'est un paysage édulcoré qui se dessine à l'horizon. En guise de consolation, malgré l'acharnement d'hommes politiques dogmatiques, les vagues de la création artistique continueront de déferler tout de même sur une terre parfois infertile à ses propres richesses, où la figure du pouvoir politique n'a qu'un visage de sable.
     
     
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