Coke en stock adapté en... québécois
Copyright Hergé
Il va certainement aller «aux vues», «brasser la cage» de ses ennemis et regarder le «tannant» Abdallah «brailler». Le tout sous le regard mi-amusé mi-bourru de son fidèle compagnon, le capitaine Archibald Haddock, qui va devoir revisiter ses fameux jurons. Pour l'occasion.
Le secret était bien gardé, mais il ne l'est plus: Casterman, qui publie les aventures de Tintin et Milou, se prépare en effet à donner une nouvelle tonalité à un des nombreux classiques de Hergé. Et comment! La célèbre maison d'édition belge planche depuis quelques mois sur l'adaptation en français du Québec du récit Coke en stock — et lui seul —, qui date de 1958, a appris Le Devoir. Un projet éditorial qui s'inscrit dans la foulée des éditions en langues régionales des aventures de Tintin et pour lequel l'éditeur a décidé d'avancer doucement et prudemment.
«J'ai perçu un problème sociopolitique autour de cette adaptation», lance Étienne Pollet, éditeur des collections Hergé chez Casterman et chef d'orchestre de cette relecture linguistique qui «n'est pas une traduction», souligne-t-il. «Notre but n'est pas de soulever la polémique mais bien de donner une résonance régionale à Tintin, comme nous l'avons fait déjà ailleurs dans le monde.»
Le petit reporter, sorti tout droit de l'imagination de Georges Remi, est en effet polyglotte. Et au-delà des grandes langues (français, anglais, allemand, russe, mandarin et compagnie) qui font tourner le monde, le rouquin sans âge et à la houppe n'hésite pas non plus à s'aventurer dans les marges linguistiques. Il s'exprime très bien, avec tous ses amis, en catalan, en basque, en gaumais, en occitan ou encore en picard tournaisien, une langue romane à l'origine du français, précise M. Pollet, de passage à Montréal cette semaine à l'occasion du Salon du livre. Sous le titre Les Pinderleots de l'Castafiore, la version picarde tournaisienne des Bijoux de la Castafiore est la dernière en date. Elle a été lancée en 2006 à l'occasion du bicentenaire de la maison d'édition belge.
«L'adaptation en québécois nous manquait», poursuit M. Pollet, petit-fils de Louis Casterman (le Casterman de la lignée qui a accueilli Hergé dans la célèbre écurie en 1932). «Mais elle doit se faire dans le respect autant de l'oeuvre d'Hergé que du français du Québec. C'est une évidence pour nous.»
L'image d'un Haddock enragé déclinant les nombreux sacres locaux vient donc de s'éteindre. Diantre! «Dans sa version originale, le texte d'Hergé est d'une très bonne tenue, poursuit-il. Toutes les traductions doivent respecter ça. Et l'adaptation en français du Québec va aussi aller dans ce sens. Nous ne cherchons pas à faire un album folklorique pour le marché européen, mais bien une adaptation faite pour les Québécois et par des Québécois.»
Clin d'oeil respectueux
Coup de pub pour relancer les ventes d'une série largement diffusée dans les dernières décennies et qui se retrouve dans une grande partie des ménages du Québec? Création d'une pièce pour collectionneurs? Bulle d'huile sur un feu de cases? Le sociologue Yves Laberge, professeur honoraire de philosophie à l'Université Laval et tintinologue de la région de Québec qui s'occupe de mettre Tintin, Milou ou Nestor au diapason du Québec, voit plutôt l'exercice comme «un clin d'oeil respectueux à l'oeuvre d'Hergé», a-t-il indiqué hier lors d'un entretien téléphonique. «Je suis conscient que cela ne va pas rendre le récit plus compréhensible pour les gens d'ici. Mais cela va nous permettre de faire comme si le français du Québec était une langue. Et j'insiste sur le "comme" parce que je sais que la question est délicate.»
Avec, comme titre de travail pour le moment, Coloc en stock, l'adaptation devrait voir le jour d'ici 2010, indique-t-il. Et le bédéiste Michel Rabagliati, l'auteur de la série Paul publié chez La Pastèque, a déjà très hâte de la voir.
«Je suis perplexe et curieux en même temps», a-t-il indiqué hier au Devoir après avoir vérifié à deux reprises qu'il ne s'agissait pas d'une blague. «Tintin a été lu ici par trois générations de lecteurs sans aucun problème. J'avoue qu'il y a peut-être un petit quelque chose d'insultant à considérer le français du Québec comme une langue régionale, mais en même temps, si c'est juste pour un titre et si c'est bien fait, ça peut-être rigolo.»
Le linguiste Claude Poirier, lui, n'est pas du même avis. Il se dit même «farouchement opposé» à une telle adaptation qui, selon lui, va être aussi dommageable pour l'oeuvre d'Hergé, «écrite à l'origine dans un français international», dit-il, que pour le Québec dans son ensemble. «Jusqu'à maintenant, les traductions de Tintin ont été faites dans des langues étrangères ou des dialectes, ajoute le spécialiste des langues. Or un Tintin en québécois va donner l'impression que la langue qui se parle ici est un dialecte ou une langue étrangère au français. Ce qui n'est pas le cas. Le québécois, ce n'est pas une langue régionale, c'est une variété nationale du français [au même titre que le français de Suisse, de Belgique ou du Sénégal] et cet exercice d'adaptation va encore répandre des préjugés épouvantables.»
Bien sûr, Yves Laberge n'en croit rien, lui qui dit s'être lancé dans l'aventure pour faire connaître au public un des titres les plus confidentiels de la série d'Hergé en le lustrant «avec toute la beauté, l'originalité et la subtilité» de la langue du Québec. Une langue qui, l'air de rien, vient déjà de donner une couleur très locale aux premiers pas du journaliste globe-trotter du Petit Vingtième dans l'univers du français du Québec. Comment? En exprimant la curiosité mais surtout les craintes et les critiques qui accompagnent généralement, dans cette zone géographique la chose linguistique.
Le secret était bien gardé, mais il ne l'est plus: Casterman, qui publie les aventures de Tintin et Milou, se prépare en effet à donner une nouvelle tonalité à un des nombreux classiques de Hergé. Et comment! La célèbre maison d'édition belge planche depuis quelques mois sur l'adaptation en français du Québec du récit Coke en stock — et lui seul —, qui date de 1958, a appris Le Devoir. Un projet éditorial qui s'inscrit dans la foulée des éditions en langues régionales des aventures de Tintin et pour lequel l'éditeur a décidé d'avancer doucement et prudemment.
«J'ai perçu un problème sociopolitique autour de cette adaptation», lance Étienne Pollet, éditeur des collections Hergé chez Casterman et chef d'orchestre de cette relecture linguistique qui «n'est pas une traduction», souligne-t-il. «Notre but n'est pas de soulever la polémique mais bien de donner une résonance régionale à Tintin, comme nous l'avons fait déjà ailleurs dans le monde.»
Le petit reporter, sorti tout droit de l'imagination de Georges Remi, est en effet polyglotte. Et au-delà des grandes langues (français, anglais, allemand, russe, mandarin et compagnie) qui font tourner le monde, le rouquin sans âge et à la houppe n'hésite pas non plus à s'aventurer dans les marges linguistiques. Il s'exprime très bien, avec tous ses amis, en catalan, en basque, en gaumais, en occitan ou encore en picard tournaisien, une langue romane à l'origine du français, précise M. Pollet, de passage à Montréal cette semaine à l'occasion du Salon du livre. Sous le titre Les Pinderleots de l'Castafiore, la version picarde tournaisienne des Bijoux de la Castafiore est la dernière en date. Elle a été lancée en 2006 à l'occasion du bicentenaire de la maison d'édition belge.
«L'adaptation en québécois nous manquait», poursuit M. Pollet, petit-fils de Louis Casterman (le Casterman de la lignée qui a accueilli Hergé dans la célèbre écurie en 1932). «Mais elle doit se faire dans le respect autant de l'oeuvre d'Hergé que du français du Québec. C'est une évidence pour nous.»
L'image d'un Haddock enragé déclinant les nombreux sacres locaux vient donc de s'éteindre. Diantre! «Dans sa version originale, le texte d'Hergé est d'une très bonne tenue, poursuit-il. Toutes les traductions doivent respecter ça. Et l'adaptation en français du Québec va aussi aller dans ce sens. Nous ne cherchons pas à faire un album folklorique pour le marché européen, mais bien une adaptation faite pour les Québécois et par des Québécois.»
Clin d'oeil respectueux
Coup de pub pour relancer les ventes d'une série largement diffusée dans les dernières décennies et qui se retrouve dans une grande partie des ménages du Québec? Création d'une pièce pour collectionneurs? Bulle d'huile sur un feu de cases? Le sociologue Yves Laberge, professeur honoraire de philosophie à l'Université Laval et tintinologue de la région de Québec qui s'occupe de mettre Tintin, Milou ou Nestor au diapason du Québec, voit plutôt l'exercice comme «un clin d'oeil respectueux à l'oeuvre d'Hergé», a-t-il indiqué hier lors d'un entretien téléphonique. «Je suis conscient que cela ne va pas rendre le récit plus compréhensible pour les gens d'ici. Mais cela va nous permettre de faire comme si le français du Québec était une langue. Et j'insiste sur le "comme" parce que je sais que la question est délicate.»
Avec, comme titre de travail pour le moment, Coloc en stock, l'adaptation devrait voir le jour d'ici 2010, indique-t-il. Et le bédéiste Michel Rabagliati, l'auteur de la série Paul publié chez La Pastèque, a déjà très hâte de la voir.
«Je suis perplexe et curieux en même temps», a-t-il indiqué hier au Devoir après avoir vérifié à deux reprises qu'il ne s'agissait pas d'une blague. «Tintin a été lu ici par trois générations de lecteurs sans aucun problème. J'avoue qu'il y a peut-être un petit quelque chose d'insultant à considérer le français du Québec comme une langue régionale, mais en même temps, si c'est juste pour un titre et si c'est bien fait, ça peut-être rigolo.»
Le linguiste Claude Poirier, lui, n'est pas du même avis. Il se dit même «farouchement opposé» à une telle adaptation qui, selon lui, va être aussi dommageable pour l'oeuvre d'Hergé, «écrite à l'origine dans un français international», dit-il, que pour le Québec dans son ensemble. «Jusqu'à maintenant, les traductions de Tintin ont été faites dans des langues étrangères ou des dialectes, ajoute le spécialiste des langues. Or un Tintin en québécois va donner l'impression que la langue qui se parle ici est un dialecte ou une langue étrangère au français. Ce qui n'est pas le cas. Le québécois, ce n'est pas une langue régionale, c'est une variété nationale du français [au même titre que le français de Suisse, de Belgique ou du Sénégal] et cet exercice d'adaptation va encore répandre des préjugés épouvantables.»
Bien sûr, Yves Laberge n'en croit rien, lui qui dit s'être lancé dans l'aventure pour faire connaître au public un des titres les plus confidentiels de la série d'Hergé en le lustrant «avec toute la beauté, l'originalité et la subtilité» de la langue du Québec. Une langue qui, l'air de rien, vient déjà de donner une couleur très locale aux premiers pas du journaliste globe-trotter du Petit Vingtième dans l'univers du français du Québec. Comment? En exprimant la curiosité mais surtout les craintes et les critiques qui accompagnent généralement, dans cette zone géographique la chose linguistique.
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