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Coke en stock adapté en... québécois

Fabien Deglise   20 novembre 2008  Actualités culturelles
Copyright Hergé
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Il va certainement aller «aux vues», «brasser la cage» de ses ennemis et regarder le «tannant» Abdallah «brailler». Le tout sous le regard mi-amusé mi-bourru de son fidèle compagnon, le capitaine Archibald Haddock, qui va devoir revisiter ses fameux jurons. Pour l'occasion.

Le secret était bien gardé, mais il ne l'est plus: Casterman, qui publie les aventures de Tintin et Milou, se prépare en effet à donner une nouvelle tonalité à un des nombreux classiques de Hergé. Et comment! La célèbre maison d'édition belge planche depuis quelques mois sur l'adaptation en français du Québec du récit Coke en stock — et lui seul —, qui date de 1958, a appris Le Devoir. Un projet éditorial qui s'inscrit dans la foulée des éditions en langues régionales des aventures de Tintin et pour lequel l'éditeur a décidé d'avancer doucement et prudemment.

«J'ai perçu un problème sociopolitique autour de cette adaptation», lance Étienne Pollet, éditeur des collections Hergé chez Casterman et chef d'orchestre de cette relecture linguistique qui «n'est pas une traduction», souligne-t-il. «Notre but n'est pas de soulever la polémique mais bien de donner une résonance régionale à Tintin, comme nous l'avons fait déjà ailleurs dans le monde.»

Le petit reporter, sorti tout droit de l'imagination de Georges Remi, est en effet polyglotte. Et au-delà des grandes langues (français, anglais, allemand, russe, mandarin et compagnie) qui font tourner le monde, le rouquin sans âge et à la houppe n'hésite pas non plus à s'aventurer dans les marges linguistiques. Il s'exprime très bien, avec tous ses amis, en catalan, en basque, en gaumais, en occitan ou encore en picard tournaisien, une langue romane à l'origine du français, précise M. Pollet, de passage à Montréal cette semaine à l'occasion du Salon du livre. Sous le titre Les Pinderleots de l'Castafiore, la version picarde tournaisienne des Bijoux de la Castafiore est la dernière en date. Elle a été lancée en 2006 à l'occasion du bicentenaire de la maison d'édition belge.

«L'adaptation en québécois nous manquait», poursuit M. Pollet, petit-fils de Louis Casterman (le Casterman de la lignée qui a accueilli Hergé dans la célèbre écurie en 1932). «Mais elle doit se faire dans le respect autant de l'oeuvre d'Hergé que du français du Québec. C'est une évidence pour nous.»

L'image d'un Haddock enragé déclinant les nombreux sacres locaux vient donc de s'éteindre. Diantre! «Dans sa version originale, le texte d'Hergé est d'une très bonne tenue, poursuit-il. Toutes les traductions doivent respecter ça. Et l'adaptation en français du Québec va aussi aller dans ce sens. Nous ne cherchons pas à faire un album folklorique pour le marché européen, mais bien une adaptation faite pour les Québécois et par des Québécois.»

Clin d'oeil respectueux

Coup de pub pour relancer les ventes d'une série largement diffusée dans les dernières décennies et qui se retrouve dans une grande partie des ménages du Québec? Création d'une pièce pour collectionneurs? Bulle d'huile sur un feu de cases? Le sociologue Yves Laberge, professeur honoraire de philosophie à l'Université Laval et tintinologue de la région de Québec qui s'occupe de mettre Tintin, Milou ou Nestor au diapason du Québec, voit plutôt l'exercice comme «un clin d'oeil respectueux à l'oeuvre d'Hergé», a-t-il indiqué hier lors d'un entretien téléphonique. «Je suis conscient que cela ne va pas rendre le récit plus compréhensible pour les gens d'ici. Mais cela va nous permettre de faire comme si le français du Québec était une langue. Et j'insiste sur le "comme" parce que je sais que la question est délicate.»

Avec, comme titre de travail pour le moment, Coloc en stock, l'adaptation devrait voir le jour d'ici 2010, indique-t-il. Et le bédéiste Michel Rabagliati, l'auteur de la série Paul publié chez La Pastèque, a déjà très hâte de la voir.

«Je suis perplexe et curieux en même temps», a-t-il indiqué hier au Devoir après avoir vérifié à deux reprises qu'il ne s'agissait pas d'une blague. «Tintin a été lu ici par trois générations de lecteurs sans aucun problème. J'avoue qu'il y a peut-être un petit quelque chose d'insultant à considérer le français du Québec comme une langue régionale, mais en même temps, si c'est juste pour un titre et si c'est bien fait, ça peut-être rigolo.»

Le linguiste Claude Poirier, lui, n'est pas du même avis. Il se dit même «farouchement opposé» à une telle adaptation qui, selon lui, va être aussi dommageable pour l'oeuvre d'Hergé, «écrite à l'origine dans un français international», dit-il, que pour le Québec dans son ensemble. «Jusqu'à maintenant, les traductions de Tintin ont été faites dans des langues étrangères ou des dialectes, ajoute le spécialiste des langues. Or un Tintin en québécois va donner l'impression que la langue qui se parle ici est un dialecte ou une langue étrangère au français. Ce qui n'est pas le cas. Le québécois, ce n'est pas une langue régionale, c'est une variété nationale du français [au même titre que le français de Suisse, de Belgique ou du Sénégal] et cet exercice d'adaptation va encore répandre des préjugés épouvantables.»

Bien sûr, Yves Laberge n'en croit rien, lui qui dit s'être lancé dans l'aventure pour faire connaître au public un des titres les plus confidentiels de la série d'Hergé en le lustrant «avec toute la beauté, l'originalité et la subtilité» de la langue du Québec. Une langue qui, l'air de rien, vient déjà de donner une couleur très locale aux premiers pas du journaliste globe-trotter du Petit Vingtième dans l'univers du français du Québec. Comment? En exprimant la curiosité mais surtout les craintes et les critiques qui accompagnent généralement, dans cette zone géographique la chose linguistique.






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  • Michel Chayer
    Inscrit
    jeudi 20 novembre 2008 02h28
    Têtes de Veau hexagonales
    « Ce Tintin-là va surtout conforter la prétention des franchouillards et des Têtes de Veau hexagonales du même acabit qu'au Canada nous ne parlons pas véritablement français.

    De toute façon, un Haddock qui lance des saperlipopette et des sapristi en guise de blasphèmes ne sera guère crédible pour les vieux lecteurs de Tintin comme moi. »

  • Philippe Bielande
    Abonné
    jeudi 20 novembre 2008 04h35
    Pourquoi justement Coke en Stock ?
    « Je n'irai pas jusqu'à dire que je déplore le choix de ce titre, mais il me semble que le sujet qu'il traite n'a justement pas besoin de nos jours d'une telle publicité auprès des jeunes. Il est question dans cet opus de la traite des êtres humains vu par un belge qui avait quelques années auparavant fait l'apologie du colonialisme à la belge dans Tintin au Congo. Enfin , je ne sais pas je ne suis qu'un profane, mais il me semble qu'Objectif lune ou "On a marché sur la lune" seraient des titres plus appropriés à une adaptation régionale
    Philippe. »

  • Pierre Lavoie
    Inscrit
    jeudi 20 novembre 2008 05h30
    pas évident...
    « c'est tout le paradoxe de la francophonie - partager mais garder son identité. on est bien obligés d'admettre que tous les parlers régionaux ne sont pas égaux devant l'usage, notamment l'écrit, et qu'on ne peut défendre la symétrie entre les français hexagonaux et québécois. l'écrit a toujours été plus stable et plus fédérateur que l'oral (latin, sanskrit, arabe, etc), phénomène qui s'élargit aujourd'hui à tous les médias au sens large : c'est la langue diffusée qui se normalise. alors, comment ne pas interpréter ce geste éditorial comme un coup de pouce à la marginalisation, ou la ghettoisation, du parler québécois ? si l'on peut/doit en passer par là, alors que les seules autres "traductions" de Tintin concernent des langues reconnues ou des dialectes avérés, quel est donc le statut de ce parler ?

    enfin, c'est l'occasion de maintenir bien vivante cette discussion qui est elle même un signe de la vitalité de son sujet. mais tout cela n'est évidemment que marketing : Tintin en québécois va se vendre, c'est la seule réelle motivation de cette démarche, le discours reste secondaire.

    pou clore sur une note moins cynique, je propose un seuil à respecter pour cette translation culturelle : que le résultat soit lisible par tout francophone. »

  • Claude Rondeau
    Abonné
    jeudi 20 novembre 2008 06h54
    Tintin en joual?
    « Tintin fait partie des moyens efficaces de l'apprentissage d'un français correct pour les enfants du Québec. Pourquoi nous apauvrir en le faisant passer dans le camp du joual? »

  • Jean-Serge Baribeau
    Abonné
    jeudi 20 novembre 2008 08h30
    TINTIN ET «THE SIMPSONS»: un même combat
    « Je suis d'accord, ô combien d'accord, avec les l'opposition farouche de Claude Poirier face à un projet qui risque d'entraîner la «ghettoïsation» dialectale de la langue québécoise.

    En général je me méfie des adaptations québécoises qui, très souvent, trop souvent, trahissent totalement ou presque l'oeuvre adaptée.

    Pour ne prendre qu'un exemple, je dirai que je suis un admirateur assez frénétique de la série télévisée THE SIMPSONS. Mais les adaptations québécoises de la série provoquent chez moi d'ardentes et douloureuses poussées d'urticaire. Il arrive très souvent que les «adaptateurs» font comme si cette série se déroulait au Québec, ce qui ne peut qu'insulter profondément ceux qui apprécient cette série tout en sachant qu'il y a là une critique vitriolique de la société états-unienne. Je formulerais la même remarque en ce qui concerne une émission états-unienne comme KING OF THE HILL.

    Ce qui est triste en ce qui concerne l'adaptation tintinesque qui semble nous menacer, c'est que certains Québécois vont, encore une fois, applaudir à des mesures qui rapetissent notre culture, notre intelligence et notre langue!

    Jean-Serge Baribeau, sociologue des médias »

  • Bernard Charier
    Abonné
    jeudi 20 novembre 2008 08h32
    En "québécois", Pourquoi?
    « Je crains comme la peste une adaptation de Tintin en « québécois ». J'appréhende la confusion entre les variations linguistiques de bon aloi, généralement du vocabulaire et des expressions, comme on en retrouve dans les pays de langues anglaise ou espagnole, et le joual (patois) et la langue populaire, des différences de niveaux de langage que l'on retrouve dans tous les pays.
    Je me souviens avec alarme de l'entrée fracassante de « notre langue » dans les écoles et les cégeps à la fin des années 70 début des années 80. Avons-nous besoin de voir redémarrer une chicane inutile
    J'ai beaucoup aimé les aventures de Tintin, écrites dans un français international avec un vocabulaire accessible à tous, illustrées d'un dessin précis. Cependant, je soupçonne un besoin de relancer l'exploitation d'une mine d'or qui semble être tombée en désuétude; concurrence abondante oblige.

    Bernard Charier
    Montréal »

  • Amadeus Olivier
    Inscrit
    jeudi 20 novembre 2008 09h54
    Encore un triste nivelement par le bas
    « Toute ma jeunesse j'ai lu et relu avec plaisir cette BD et jamais je n'ai senti que le vocabulaire choisi était déconnecté de ma réalité de québécois. Pourquoi alors, encore une fois, niveler par le bas au Québec ? Qu'y a-t-il de mal à ce que nos enfants lisent et entendent (enfin) un français international ? De nos jours, mêmes leurs profs (plusieurs du moins) utilisent ce français un peu trop familier et si laid qui nous caractérise, et je vous épargne mes commentaires sur ce que je pense des médias populaires au sujet de la langue. Qui reste-t-il alors pour montrer l'exemple, alors que notre province est bourrée de quasi-lettrés fonctionnels ayant une tribune. Boudons cette triste initiative marketing, elle est de bonne guerre mais bien mal avisée. Les petits québécois sont déjà pleinement servis en terme de langue de bas étages. Triste réalité. »

  • Amadeus Olivier
    Inscrit
    jeudi 20 novembre 2008 09h59
    Bravo au texte de J-S Baribeau !
    « Parfaitement d'accord : "Ce qui est triste en ce qui concerne l'adaptation tintinesque qui semble nous menacer, c'est que certains Québécois vont, encore une fois, applaudir à des mesures qui rapetissent notre culture, notre intelligence et notre langue!" »

  • Fabienne Desbiens
    Abonnée
    jeudi 20 novembre 2008 10h17
    Tu parles!
    « Pour moi qui a été et sera toujours une fana ( québécoise) invétérée des albums Tintin, je trouve l'idée quasi scandaleuse. Pourquoi? Quel besoin? Mercantilisme de mauvais goût à mon avis. Dommage... »

  • Zach Gebello
    Inscrit
    jeudi 20 novembre 2008 10h31
    Et l'image ! Mille millions de Maudits Français !
    « Pourquoi adapter le texte quand l'image parle d'elle-même ? C'est une bédé !

    Est-ce que lorsqu'on traduit James Bond en français celui-ci devient agent Français d'Interpol ? Biensûr que non ! On traduit une oeuvre anglaise.

    Têtes de Veau hexagonales, en effet, M. Chayer. Bien dit !

    Ce "clin d'oeil" serait acceptable si on donnais l'accent québécois aux seuls noirs et qu'on les blanchissais, puis comme titre je verrais bien "Chaux en Stock".

    Donnez ensuite un accent vraiment parisien (mots inversés et mots anglais) à Titin et des jurons "Sakosiens" à Haddock (racailles ! S'pèce de con !)

    Là, vous auriez une adaptation vraiment québécoise. »

  • Brun Bernard
    Inscrit
    jeudi 20 novembre 2008 10h43
    Nuisible.
    « Quand on dit que le québécois n,est pas du français mais une sorte de créole comme on en a aux Antilles et ailleurs, c'est vrai. si ça peut aider les Noël ethnico-blancs du Québec pour préserver une identité inventée, pourquoi pas. Le plus drôle est que Hergé n'est pas français, il est belge. Traduire du belge en joual, ça c'est une belle histoire belge voire newfie. En tout cas, on ne pourra pas dire que ce sont les immigrants ou les anglais qui font perdre la route au français au Québec. Bon, je vais continuer mes cours en espagnol et anglais puisqu'on ne veut pas de français chez nous rien que du belge. »

  • Steve Fortin
    Inscrit
    jeudi 20 novembre 2008 11h52
    Pourquoi avoir honte?
    « Pourquoi avoir honte de notre français et de ses particularités?

    Oui, je sais, beaucoup de Français - des Parisiens surtout - nous trouvent tous bien drôles avec notre accent. Certains nous considèrent presque comme des arriérés à cause de ça. Et après? Ces gens-là sont des ignorants et des idiots, et ils ne méritent pas l'attention qu'on leur porte.

    Dans le monde anglophone, il n'y a pas une querelle permanente pour normaliser un "anglais international" partout, et les Australiens ne se disent pas moins anglophones même si leur accent et leurs expressions sont parfois très différents de ce qui est pratiqué ailleurs (et qu'ils ne sont pas si nombreux).

    Les régionalismes, c'est une marque de santé et de prospérité pour une langue vivante répandue internationalement, alors si certains Français sont trop cons pour le réaliser, on devrait simplement les ignorer. Point.

    Que Tintin soit adapté en français, pour moi c'est un clin d'oeil, rien de plus. Comme un Tintin en version "belge" qui dit "septante" et "nonante" ne devrait pas poser de problème aux Wallons, j'ai pas plus de problème avec un Tintin qui "brasse la cage". »

  • Michel Chayer
    Inscrit
    jeudi 20 novembre 2008 14h47
    Pierre Falardeau
    « Que l'on daigne au moins confier la traduction (sic) en langue du terroir à Pierre Falardeau... là, ça va avoir l'air vrai... »

  • D Poulin
    Abonné
    jeudi 20 novembre 2008 15h40
    Ouate de phoque, Tintin!
    « Pourquoi tant s'offusquer avant le fait? Attendons au moins de voir le résultat. La version québécoise surprendra peut-être par sa qualité authentique. Rappelons-nous les Pierrafeu (The Flintstones) en québécois: un régal! »

  • Roger Bédard
    Inscrit
    jeudi 20 novembre 2008 15h42
    Est-ce que cela veut dire...
    « que nous ne pourrons plus acheter la version originale des albums de Tintin au Québec ? »

  • Roland Berger
    Abonné
    jeudi 20 novembre 2008 16h46
    Hé, les nerfs !
    « Les esprits normatifs s'énervent. Attendons de voir quel français du Québec est utilisé. Conclure que Coke en stock sera en joual me paraît dépasser les bordes du jugement.
    Qui s'inquiète de ce que le français de France ne soit pas enseigné aux niveaux primaire et secondaire dans les écoles québécoises ? Personne, on préfère de beaucoup répéter que les Québcois parlent mal. Ça fait même chic dans certains milieux cultures.
    Roland Berger
    St-Thomas, ONtario »

  • Léonard Pollet
    Inscrit
    vendredi 21 novembre 2008 09h36
    L'avis d'un p'tit belge
    « Je souhaiterais corriger une erreur qui s'est glissée dans ce texte et accessoirement apporter mon point de vue étranger sur le débat engendré par cette initiative.
    La première aventure dans les marges de la langue fut effectivement la traduction des Bijoux de la Castafiore en picard tournaisien à l'occasion du bicentenaire des éditions Casterman, mais ce ne fut pas en 2006 comme indiqué dans l'article mais en 1980. Si le picard tournaisien fut choisi pour cette première, c'est parce que c'est dans la ville de Tournai (Belgique) que la maison d'éditions était installée depuis sa création. Tournai se trouve à la frontière franco-belge et son dialecte est très proche du picard français (la Picardie est une région du Nord de la France), plus connu sous le nom de « ch'ti ». Cfr le film "Bienvenue chez les ch'tis", le plus grand succès de l'histoire du cinéma français. - Pour la petite histoire, son réalisateur, Dany Boon a d'ailleurs étudié 3 ans à Tournai - Si vous avez vu ce film (je ne sais pas s'il a été diffusé au Québec), vous pouvez constater qu'au fond, le ch'ti c'est du français avec un accent différent et des expressions propres. Un peu comme le français de Marseille, de Paris, d'Alsace, de Suisse, de Belgique ou du Québec. Non ?
    A la lecture de cet article, je constate que la question d'une traduction en français du Québec est très sensible. Cela ne manque pas de m'étonner. En effet, les traductions réalisées jusqu'alors n'ont, à ma connaissance, pas suscité de débat de ce type mais, au contraire, beaucoup d'enthousiasme tant de la part de la population que des "élites". La plupart du temps, ces éditions dans les différents types de français s'appuient sur des associations d'amoureux de leur région et de leur folklore et ne concernent qu'un seul (parfois deux) album.
    En Belgique et en France, nous n'avons pas eu à mener autant de combats qu'au Québec pour défendre notre langue. Cela explique peut-être la différence de sensibilité par rapport à cette question. J'ai le sentiment que les élites québécoises semblent dire que l'usage de ces expressions purement québécoises est un nivellement par le bas. Je ne les rejoins pas du tout. Je pense au contraire que la diversité des expressions et accents du français est une richesse. Ainsi, par exemple, le mot « aubette », utilisé en Belgique, n'existe pas en France où l'on utilise le mot « abris bus ». Ce belgicisme est quand-même beaucoup plus joli. En Belgique et en Suisse, on dit « septante » et pas « soixante-dix ». C'est quand-même plus logique. Pourtant, il y a en Belgique des personnes, assez rares mais elles existent, qui (avec un certain snobisme) disent soixante-dix au lieu de septante. Est-ce parce-que les français l'utilisent que c'est mieux ? Nous n'avons pas à rougir de nos différences. Le français de France n'est pas par nature le français de référence, d'autant plus qu'il n'est même pas homogène puisque le français du Nord n'est pas le même que celui du Sud.
    La diversité, je le répète, est une richesse et, à mon sens, les mots et expressions issus des différents pays peuvent - doivent - être un motif de fierté. Et ce, particulièrement au Québec où, au contraire de la France, Belgique et Suisse, on utilise pas de bêtes anglicismes tels que « faire du shopping » ou « se garer sur un parking ». Je pense que les expressions et mots du français du Québec défendent aussi fortement notre langue que les français de Paris ou les défenseurs des patois locaux. »

  • Fernand Doutre
    Abonné
    mardi 25 novembre 2008 21h48
    Mille Sabords! Quessé qu'y a encore?
    « Il semble bien que la campagne électorale en cours ne suscite pas beaucoup de passion pour qu'un seul article à la une du Devoir arrive à relancer un des sempiternels débats linguistiques du Québec. Tintin en « québécois » ? s'interroge le linguiste Jean-Claude Corbeil dans une lettre adressée au Devoir deux jours plus tard. Ce dernier affirme que « le lancement d'un Tintin en québécois risque fort d'augmenter la confusion, en donnant une forme écrite au français familier parlé au Québec, tout comme ce fut le cas au moment où des écrivains ont choisi d'écrire en français populaire dans les années 60.» Et il conclut sa lettre en affirmant, si je le comprends bien, que la parution d'un Tintin en québécois « ouvre une fois de plus la fameuse querelle du joual. »

    À la lecture de l'article de Fabien Deglise de jeudi dernier, « Coke en stock adapté en ... québécois », je fus interloqué tout de suite. Je connaissais déjà à peu près toutes les objections à la parution d'un tel ouvrage. Il y a plus de dix-huit ans, à l'instigation de mon ami Jacques Corbeil qui possédait une version d'un Tintin en patois picard qu'il avait acheté en France, nous avons convenu d'en faire une version québécoise. Pour ce faire, nous nous sommes réunis sur une base régulière durant plus de deux ans et, comme je n'étais plus en mesure de continuer, Jacques l'a terminé seul. Durant cette période et après, nous avons rencontré des écrivains, des spécialistes en bandes dessinées (un chargé de cours de l'Uqam et un libraire spécialisé), un linguiste et surtout les distributeurs québécois de Casterman à l'époque (Sogides et Dimedia). De ce nombre, peu de gens semblaient enthousiastes, mis à part l'écrivain Noël Audet qui, dès les trois premières pages, nous a encouragé à continuer et le libraire spécialisé en B.D., François Mayeux, qui nous a toujours supporté dans l'aventure des Pendrioches d'la Castafiore.

    Comme ces objections à une adaptation du Tintin en québécois me sont familières, j'ai développé, au fil des discussions avec mon ami Jacques, un argumentaire bien différent de celui des deux linguistes pourfendeurs du joual que sont Claude Poirier (celui qui est « farouchement opposé » à une telle adaptation) et Jean-Claude Corbeil. Comment se fait-il que dans la majeure partie des oeuvres artistiques québécoises qui ont recours aux mots, tel que le cinéma, le roman, la poésie, la chanson, l'humour (pour ne citer que celles-là), l'utilisation du parler populaire québécois soit admis et ne fasse plus l'objet de débats depuis belle lurette? Que seraient ces oeuvres sans cet apport? C'est ici que je m'inscris en faux contre les arguments normatifs qui forment une sorte de censure. Le parler populaire québécois se retrouve principalement dans les dialogues et non dans la narration. Il faudrait être sourd comme un pot pour ne pas entendre ces façons de parler qui, de génération en génération, se modifient. Je ne parle plus tout à fait comme mes parents. Ma mère, qui a près de quatre-vingt dix ans, m'a confié, l'autre jour, alors qu'on visitait une maison de retraire : - Ça fait ben du marchement! Et comme je travaille dans un CSSS depuis longtemps, j'entends tous les jours des icitte, des -là à la fin des noms communs, des chus et je ne m'en offusque pas. Cette variante de la langue française est vivante et même si je ne la trouve pas toujours belle (parce que souvent mêlée d'anglicismes tordus et de tournures bâtardes), elle n'est pas pour autant condamnable. Elle est réalité. Et je pense que ça peut très bien faire partie d'oeuvres de création.

    Messieurs les linguistes, Jean-Claude Corbeil et Claude Poirier, si vous condamnez une version pour collectionneur d'un Tintin en québécois, vous devriez aussi condamner le film Babine de Luc Picard dont le scénario (dialogues écrits) est tout sauf dans un français standard. Tant qu'à y être, il faudrait aussi blâmer Yvon Deschamps pour avoir écrit et surtout publié ses monologues où l'on retrouve des phrases comme : «Là, au moins, y va s'exciter, ça va être le fun!» Eille, la gang est arrivée, j'ai dit :«Ça va swigner dans maison[1].» N'en restez pas là, blamez Richard Desjardins pour ses chansons qui font souvent jazzer la langue québécoise et qui sont des créations tout à fait uniques. Et que faites-vous du poète Gérald Godin : on en aura soupé/de faire dans nos culottes/debout sur les barricades/on tirera des tomates aux Anglais[2]. Le roman n'est pas en reste et depuis longtemps. Claude-Henri Grignon donne la parole à Séraphin : - Il y aurait toujours un moyen. J'aime ben à aider tout le monde. J'ai le coeur tendre. C'est plus fort que mon vouloir[3]. Roger Lemelin dans son roman Les Plouffe paru en 1948 utilise les tournures de phrases et le lexique québécois à bon escient : Ça serait de valeur pour vous et ça ferait faire plus d'argent aux avocats[4]. Vous voyez, je pourrais très bien m'attaquer à vos préjugés et en faire une thèse de maîtrise, ce que je ne ferai pas par ailleurs. Je veux seulement ébranler vos certitudes de linguistes qui semblent désuètes et contraires aux pratiques culturelles québécoises.

    Quant à savoir s'il faut autoriser une version d'un Tintin en québécois ou empêcher sa parution, je n'ai pas de réponse à donner. Il me semble que c'est à l'éditeur de décider. Il faudrait peut-être mentionner, à l'intention de ceux qui veulent à tout prix faire un débat de société, que cette adaptation en français familier parlé au Québec est destiné en premier lieu aux collectionneurs, tout comme le sont les différentes versions en patois picard, en occitan ou autres dialectes régionaux. Casterman a opté depuis longtemps pour offrir aux lecteurs de Tintin une variété de possibles linguistiques et c'est tout à son honneur. Une des dernières adaptation (2005) est une version dans un des patois de la région liégoise. Combien y a-t-il de gens qui comprennent cette langue? Pour ma part, je n'ai jamais pu supporter le mépris affiché de certains de nos intellectuels envers les différentes façons de parler des Québécois. Pour la majorité des parlants français en Amérique, nous ne nous exprimons pas comme les Français, sauf lorsqu'on travaille à Radio-Canada et encore... Notre vocabulaire, nos tournures de phrases, nos anglicismes sont différents et ils varient selon les milieux sociaux-économiques, les générations, etc. À preuve : lorsqu'il s'agit d'exporter certains des films québécois, on y ajoute souvent des sous-titres français. Pensez-vous que les Français puissent aisément décoder La grande séduction? Moi, j'en doute. Alors quel est le problème?

    En terminant, je soulignerais que notre intention, à Jacques et à moi, n'est pas et n'a jamais été de faire l'apologie du joual et de défendre bec et ongles le droit d'adapter un Tintin en québécois. Nous n'appartenons pas non plus à la mouvance de 1968. Ce qu'on a fait est simplement une idée de pelleteux de nuages, c'était une source de création. Tintin est issu du mouvement scout belge. La correction de la langue n'est pas étrangère à son origine. Je vous conseille cependant de lire quelques pages de la version picarde et vous comprendrez pourquoi on a eu cette idée. Je vous laisserai sur les mots de Michèle Lalonde : rien ne vaut une langue à jurons/notre parlure pas très propre/tachée de cambouis et d'huile[5].

    Fernand Doutre »

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