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    Entre monument et istorlet

    Gilles Vigneault
    Photo: Jacques Grenier Gilles Vigneault
    Un demi-siècle de spectacles, ça crée des bêtes de scène, accrochées aux planches qui brûlent. Mercredi soir, je suis allée entendre Gilles Vigneault au TNM pour son show Chemin faisant. Les vieux compagnons de la balle étaient dans la salle: Deschamps, Charlebois, bien d'autres aussi, venus le revoir chanter, conter, parler, faire des steppettes un peu plus raides qu'hier, étendre les bras comme des ailes d'istorlet. Quatre-vingts ans bien sonnés. On aimerait bien tenir autant la forme au même âge. Quand même: ces trous de mémoire, cette voix qui casse un peu plus qu'avant... Et moins de rappels. Ça épuise son octogénaire, un show... Une tristesse s'en mêlait dans nos rangs de spectateurs.

    Mais on était là pour l'hommage, l'anniversaire, la mémoire. Beaucoup pour lui et sans doute pour nous-mêmes. Cinquante ans de tours de chant, c'est 20, 30, 40, 50 ans de souvenirs qui flottent de sièges en sièges, en mode nostalgie. Il y a de lui en nous. Et de nous en lui.

    Depuis le temps...

    — Donnez-nous La Danse à St-Dilon et J'ai pour toi un lac... voudrait supplier l'auditoire, sans l'oser, sensible aux chants d'hier, d'autant plus émouvants qu'ils rappellent au moindre auditeur des fragments de sa propre vie.

    VIgneault les a chantés tout de même, ces classiques-là, bon prince. Son public, il le connaît par coeur. Pensez donc! À l'heure de célébrer avec lui ses noces d'or...

    Parfois, on fermait les yeux afin de savourer les strophes retenues. Avant de les ouvrir de nouveau pour les gestes théâtraux, le visage à la couronne blanche. Qui n'a pas besoin de repères dans la vie? Les sociétés sont comme les gens. Tout bouge, tout nous entraîne dans un futur parti en peur et singulièrement amnésique. Vigneault est encore là, sorte de père spirituel d'une nation qu'il n'a pas vu naître, tout en l'appelant de tous ses voeux. Tant d'autres, Félix en tête, ont quitté la piste. On lui est reconnaissant de garder le phare.

    Le chansonnier refuse d'être un monument et ça se conçoit... Pas évident de se voir statufié vivant, condamné à entonner de sa voix éraillée jusqu'à la fin Jack Monoloy et Mon pays, sans renouvellement possible... Monument malgré tout, et qui en tire aussi profit. Les fleurs, les coups de chapeau, le «Mon cher Gilles Vigneault, c'est à ton tour...» entonné sur scène par sa fille, ça flatte dans le sens du poil. Ça dit: non, on ne vous a pas oublié.

    Du velours.

    L'autre soir, au TNM, refusant le seul enfermement du passé, il mêlait tous les répertoires, ancien et nouveau. Avec des mots magnifiques évoquant aussi la longue route parcourue, un oeil en arrière, un oeil en avant: «Mais tous les chemins nous exilent / Soit de demain soit d'autrefois / Les paysages qui défilent / Nous font ressembler à des îles / Qui n'ont pas encore fait leur choix. / Un jour se tenant immobile / Le vrai voyageur s'aperçoit / Que de ses pas... les plus utiles / Le faisaient arriver chez soi.»

    Plus moderne? Oui et non? Même à travers ses chants contemporains, il glisse des «tam ti di lam». L'amour de la terre et du pays d'antan perce ses envolées écologiques. Vigneault est un homme de racines, issu du folklore, lui, le fils du pêcheur qui naviguait sur sa barque plutôt que dans le cyberespace.

    Chacun a marché dans les pas de Vigneault. D'où la gratitude. Et vos références valent bien les miennes.

    Je me souviens du fameux concert à Québec sur les plaines d'Abraham lorsqu'il se tenait aux côtés de Félix Leclerc et de Robert Charlebois: loup, renard et lièvre à l'unisson. Un soir, je l'ai même entendu dans la vieille boîte à chansons de Natashquan, sur son territoire, près du cran rocheux des Galets. Le retrouvant plus tard sur le mont Royal. D'une fois à l'autre, sans l'avoir vraiment cherché, connaissant ses rimes sans les avoir apprises, enregistrées pourtant dans ma mémoire. Il était là, toujours là, en fond sonore de ma vie.

    Moi qui l'écoutais déjà chanter en boucle sur le tourne-disque de mes parents, je m'étais laissée alors envoûter par les mots du voyage, car la route m'aspirait déjà: «Mais si tu veux que je me pende au grand hunier, au grand hunier, raconte-moi que tu as vu l'Irlande.» Ça donnait des frissons. Il l'a chantée l'autre soir, cette chanson...

    Un jour, j'avais même planté le gland d'un chêne dans un champ, sans savoir si j'y perdrais ma peine ou mon temps, juste pour miser sur l'avenir, comme l'y invitait sa chanson...

    Fond sonore de ma vie, oui, le répertoire de Vigneault, comme celui de bien du monde.. Ça prend des poètes pour inventer un Québec plus grand que nature, avec le froid, la poudrerie, qui vous donnent le vague à l'âme du pays mythique, pas encore défiguré, en partie irréel. Mais le réel n'est-il pas un leurre aussi?

    Et dans notre Québec où triomphent les vedettes en cocotte-minute, on songe qu'il doit bien subsister quelque part une âme nationale à ménager, collée à un passé fuyant. Car Vigneault chante encore. Oui, on a bien besoin de repères.

    Comment mesurer la portée sociale de la poésie? Volatile substance... Ça adhère à l'inconscient collectif, ça transforme le regard que posent les gens sur un univers qu'ils croyaient étroit, parce que trop familier: leur société, leurs amours, leur besoin d'autre chose perché plus haut, si difficile à combler. Un barde, on l'écoute, on l'oublie, on le retrouve. Ses chansons collent à vous, et forcément laissent une empreinte.

    Un jour, il cessera de chanter et les hommages afflueront plus nombreux encore qu'aujourd'hui. On dira «Merci! Merci! Merci!» sans trop discerner la part de rêves et d'images qu'il a semés en nous, mais étrangement devenus villageois de Natashquan et amoureux du grand froid. Grâce à qui? Grâce à qui?












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