L'Entrevue - Les bénéfices de la diplomatie culturelle
Photo : Jacques Grenier
Mechtild Manus
Le Goethe Institut, oui, c'est la langue, mais ce sont aussi des échanges, une meilleure connaissance de l'autre, l'amour même. Mechtild Manus, directrice du Centre culturel allemand à Montréal, s'en sert pour affronter les défis de la planète.
«Deutsch beginnt hier.» L'allemand commence ici, clame le slogan du Goethe Institut. Il pourrait aussi énoncer: «Kunst beginnt hier.» Du moins, c'est ce dont l'antenne montréalaise du célèbre Centre culturel allemand donne l'impression depuis quelque temps, en se faisant l'apôtre de l'art, des arts.
«Kultur beginnt hier», corrige Mechtild Manus. Culture allemande, tente-t-elle même d'ajouter. Comme pour rappeler que la diplomatie culturelle est certainement un domaine large et vaste. Pour elle, qui oeuvre dans le moule Goethe depuis deux décennies, la langue est une vitrine, l'art, un point de rassemblement. Pourquoi s'en passer?
«La promotion de la langue est primordiale. On n'apprend pas seulement une langue, on en apprend, avec elle, sur la culture, sur la pensée, dit-elle. Ainsi, on peut mieux comprendre l'autre. C'est comme ça que j'interprète notre politique culturelle étrangère. On s'intéresse aux gens. On contribue à mieux se connaître, à mieux se comprendre. Et à réfléchir ensemble sur les défis d'aujourd'hui.»
Au moment où le Canada réduit considérablement les dépenses destinées à exporter sa propre culture, le Goethe Institut, largement financé par l'État, demeure un modèle. En comparaison, nos ambassades de ce genre, comme le Centre culturel canadien à Paris, qui a les mains liées depuis que le gouvernement de Stephen Harper a remis en question son existence, font la mine basse — restons polis.
Mais pas question de se mêler de politique interne, surtout pas en période tout juste postélectorale. Mechtild Manus ne commentera pas le débat autour du financement de la culture. Elle espère néanmoins travailler encore avec ses alter ego canadiens basés en Allemagne. Sans eux, dit-elle, les Marie Chouinard et autres Wajdi Mouawad n'auraient pu s'exprimer là-bas.
Un must et un plus
C'est connu, le Goethe, fort de ses 134 bureaux dans 80 pays, est un formidable propagateur du parler allemand. Dans le monde, quelque 200 000 personnes suivent ses cours. C'est deux fois la population du Plateau.
Mechtild Manus est convaincue que l'allemand n'est pas en perte de vitesse. Qu'il n'est pas difficile de convaincre, par exemple, les artistes québécois de s'initier à la langue de Wenders. Et là où l'anglais demeure une priorité comme langue seconde, elle répète un slogan de son cru: «L'anglais, c'est un must, l'allemand, un plus.»
La mission du Goethe, aussi large que celle de «faire mieux connaître et comprendre l'Allemagne», se décline cependant en bien d'autres volets que celui des cours de langue. À Montréal, la majorité de ses 40 000 «visiteurs» annuels le fréquentent en raison des «événements» et non pas pour les cours (pas plus de 1000 inscriptions), affirme sa directrice.
Adresse connue des cinéphiles, le 418, rue Sherbrooke Est à Montréal, ne se limite pas à la diffusion du septième art. Le programme «Bruit et silence», lancé cet été, fait largement la preuve de son ouverture multidisciplinaire. Au menu: art contemporain et musique, mais aussi débats et ateliers.
Sans l'obligation de programmer de l'art, mais encouragée à le faire, dit-elle, Mechtild Manus semble libre de ses mouvements. C'est elle qui est derrière cet étonnant «Bruit et silence», ancré davantage dans l'exploration et les questionnements que dans le divertissement et les réponses toutes faites. Elle en a eu l'idée en visitant l'exposition Sensations urbaines au Centre canadien d'architecture en 2006, séduite par l'expressivité sonore des villes.
«Je me suis dit qu'il fallait trouver des liens entre la scène de l'art sonore d'ici et l'allemande. J'ai découvert des gens comme Steve Heimbecker, Jean-Pierre Gauthier et Chantal Dumas. Et je me suis rappelée qu'en Allemagne, il y a aussi une scène très intéressante. Il fallait créer des liens avec tous ces gens-là», explique-t-elle.
Le bruit comme source de conflit et réalité actuelle et universelle est devenu le point d'orgue qu'il lui fallait. «Ce que je connais d'Allemagne et d'ici, ce sont des conflits similaires. Les plaintes de bruits, le projet de l'autoroute Notre-Dame, ça existe aussi là-bas. "Bruit et silence" est une plateforme pour réfléchir aux questions environnementales.»
«Bruit et silence»
Forte de ses principes de collégialité, Mechtild Manus travaille en collaboration, associant des Allemands avec Sylvain Émard autour d'une chorégraphie sur la langue. Elle attire aussi la photographe Etta Gerdes pour parcourir le Canada à la recherche de l'oeuvre de l'architecte paysagiste de Vancouver Cornelia Hahn Oberlander, d'origine allemande.
Pour «Bruit et silence», le centre Oboro et son expertise en art électroacoustique ont été mis à contribution lors des Promenades électriques de Christina Kubisch. Les expositions programmées sont présentées dans différents lieux, y compris Halifax, où ont été parachutés Felix Hubin, artiste électronique de Hambourg, et la vidéaste de Berlin Asli Sungu.
Cette large diffusion de l'art fait en Allemagne contribue certes à la réputation du Goethe Institut. Mais Mechtild Manus est convaincue qu'elle n'est pas bénéfique que pour la culture allemande. «C'est très stimulant de trouver des points communs, de créer des liens entre les artistes et les intellectuels allemands et canadiens. On n'invite pas les gens qu'à donner un concert pour qu'ils repartent, une fois que c'est fini. Dans le domaine du cinéma, le Goethe joue un rôle très important en favorisant les échanges entre réalisateurs et producteurs.»
On gagne à échanger, et pas seulement sur un plan artistique. Puisque, aux yeux de Mechtild Manus, la culture ne se résume pas à l'art, mais englobe aussi «[la manière] dont une société s'exprime, dont elle parle de politique, [la manière] de vivre ensemble», la directrice inclut volontiers des chercheurs dans sa liste d'invités.
«Bruit et silence» a son penseur écolo en la personne du géographe Michael Fitner, qui vient parler de pollution sonore et de trafic aérien au Goethe. Mechtild Manus n'en est pas peu fière, sachant qu'à Dorval on tergiverse sur ces questions. Elle est tout aussi fière de rappeler que, bien avant la commission Bouchard-Taylor, le Goethe offrait un débat sur l'introduction de la charia dans les cours occidentales d'arbitrage.
Une formule gagnante
Dans les années 1980, Mechtild Manus se souvient d'avoir introduit en Indonésie des sujets tabous, comme le sida et la liberté de presse. Tout le monde y gagne, conclut-elle, avec la diplomatie culturelle. Même les Allemands tirent bénéfice du Goethe, grâce aux informations que recueillent leurs compatriotes invités à l'étranger.
Elle cite en exemple le cas de l'écrivain Lothar Baier (1942-2004), qui s'est pourtant suicidé ici, victime de l'exil. Sa description de Montréal lui est très chère. «Il parlait de l'identité bilingue de la ville. Il avait observé comment on cherche constamment à savoir quelle langue parle celui que l'on croise. Ça expliquait, selon lui, pourquoi les gens se dévisagent constamment, partout.»
En poste depuis 2004, Mechtild Manus quittera Montréal d'ici 2010. Non sans laisser deux legs: les Promenades électriques de Kubisch, que l'on pourra faire et refaire (le Goethe a acheté à l'artiste des casques d'écoute), et son fils, tombé amoureux de Montréal... et d'une Montréalaise. C'est aussi ça, la diplomatie culturelle.
***
Collaborateur du Devoir
«Deutsch beginnt hier.» L'allemand commence ici, clame le slogan du Goethe Institut. Il pourrait aussi énoncer: «Kunst beginnt hier.» Du moins, c'est ce dont l'antenne montréalaise du célèbre Centre culturel allemand donne l'impression depuis quelque temps, en se faisant l'apôtre de l'art, des arts.
«Kultur beginnt hier», corrige Mechtild Manus. Culture allemande, tente-t-elle même d'ajouter. Comme pour rappeler que la diplomatie culturelle est certainement un domaine large et vaste. Pour elle, qui oeuvre dans le moule Goethe depuis deux décennies, la langue est une vitrine, l'art, un point de rassemblement. Pourquoi s'en passer?
«La promotion de la langue est primordiale. On n'apprend pas seulement une langue, on en apprend, avec elle, sur la culture, sur la pensée, dit-elle. Ainsi, on peut mieux comprendre l'autre. C'est comme ça que j'interprète notre politique culturelle étrangère. On s'intéresse aux gens. On contribue à mieux se connaître, à mieux se comprendre. Et à réfléchir ensemble sur les défis d'aujourd'hui.»
Au moment où le Canada réduit considérablement les dépenses destinées à exporter sa propre culture, le Goethe Institut, largement financé par l'État, demeure un modèle. En comparaison, nos ambassades de ce genre, comme le Centre culturel canadien à Paris, qui a les mains liées depuis que le gouvernement de Stephen Harper a remis en question son existence, font la mine basse — restons polis.
Mais pas question de se mêler de politique interne, surtout pas en période tout juste postélectorale. Mechtild Manus ne commentera pas le débat autour du financement de la culture. Elle espère néanmoins travailler encore avec ses alter ego canadiens basés en Allemagne. Sans eux, dit-elle, les Marie Chouinard et autres Wajdi Mouawad n'auraient pu s'exprimer là-bas.
Un must et un plus
C'est connu, le Goethe, fort de ses 134 bureaux dans 80 pays, est un formidable propagateur du parler allemand. Dans le monde, quelque 200 000 personnes suivent ses cours. C'est deux fois la population du Plateau.
Mechtild Manus est convaincue que l'allemand n'est pas en perte de vitesse. Qu'il n'est pas difficile de convaincre, par exemple, les artistes québécois de s'initier à la langue de Wenders. Et là où l'anglais demeure une priorité comme langue seconde, elle répète un slogan de son cru: «L'anglais, c'est un must, l'allemand, un plus.»
La mission du Goethe, aussi large que celle de «faire mieux connaître et comprendre l'Allemagne», se décline cependant en bien d'autres volets que celui des cours de langue. À Montréal, la majorité de ses 40 000 «visiteurs» annuels le fréquentent en raison des «événements» et non pas pour les cours (pas plus de 1000 inscriptions), affirme sa directrice.
Adresse connue des cinéphiles, le 418, rue Sherbrooke Est à Montréal, ne se limite pas à la diffusion du septième art. Le programme «Bruit et silence», lancé cet été, fait largement la preuve de son ouverture multidisciplinaire. Au menu: art contemporain et musique, mais aussi débats et ateliers.
Sans l'obligation de programmer de l'art, mais encouragée à le faire, dit-elle, Mechtild Manus semble libre de ses mouvements. C'est elle qui est derrière cet étonnant «Bruit et silence», ancré davantage dans l'exploration et les questionnements que dans le divertissement et les réponses toutes faites. Elle en a eu l'idée en visitant l'exposition Sensations urbaines au Centre canadien d'architecture en 2006, séduite par l'expressivité sonore des villes.
«Je me suis dit qu'il fallait trouver des liens entre la scène de l'art sonore d'ici et l'allemande. J'ai découvert des gens comme Steve Heimbecker, Jean-Pierre Gauthier et Chantal Dumas. Et je me suis rappelée qu'en Allemagne, il y a aussi une scène très intéressante. Il fallait créer des liens avec tous ces gens-là», explique-t-elle.
Le bruit comme source de conflit et réalité actuelle et universelle est devenu le point d'orgue qu'il lui fallait. «Ce que je connais d'Allemagne et d'ici, ce sont des conflits similaires. Les plaintes de bruits, le projet de l'autoroute Notre-Dame, ça existe aussi là-bas. "Bruit et silence" est une plateforme pour réfléchir aux questions environnementales.»
«Bruit et silence»
Forte de ses principes de collégialité, Mechtild Manus travaille en collaboration, associant des Allemands avec Sylvain Émard autour d'une chorégraphie sur la langue. Elle attire aussi la photographe Etta Gerdes pour parcourir le Canada à la recherche de l'oeuvre de l'architecte paysagiste de Vancouver Cornelia Hahn Oberlander, d'origine allemande.
Pour «Bruit et silence», le centre Oboro et son expertise en art électroacoustique ont été mis à contribution lors des Promenades électriques de Christina Kubisch. Les expositions programmées sont présentées dans différents lieux, y compris Halifax, où ont été parachutés Felix Hubin, artiste électronique de Hambourg, et la vidéaste de Berlin Asli Sungu.
Cette large diffusion de l'art fait en Allemagne contribue certes à la réputation du Goethe Institut. Mais Mechtild Manus est convaincue qu'elle n'est pas bénéfique que pour la culture allemande. «C'est très stimulant de trouver des points communs, de créer des liens entre les artistes et les intellectuels allemands et canadiens. On n'invite pas les gens qu'à donner un concert pour qu'ils repartent, une fois que c'est fini. Dans le domaine du cinéma, le Goethe joue un rôle très important en favorisant les échanges entre réalisateurs et producteurs.»
On gagne à échanger, et pas seulement sur un plan artistique. Puisque, aux yeux de Mechtild Manus, la culture ne se résume pas à l'art, mais englobe aussi «[la manière] dont une société s'exprime, dont elle parle de politique, [la manière] de vivre ensemble», la directrice inclut volontiers des chercheurs dans sa liste d'invités.
«Bruit et silence» a son penseur écolo en la personne du géographe Michael Fitner, qui vient parler de pollution sonore et de trafic aérien au Goethe. Mechtild Manus n'en est pas peu fière, sachant qu'à Dorval on tergiverse sur ces questions. Elle est tout aussi fière de rappeler que, bien avant la commission Bouchard-Taylor, le Goethe offrait un débat sur l'introduction de la charia dans les cours occidentales d'arbitrage.
Une formule gagnante
Dans les années 1980, Mechtild Manus se souvient d'avoir introduit en Indonésie des sujets tabous, comme le sida et la liberté de presse. Tout le monde y gagne, conclut-elle, avec la diplomatie culturelle. Même les Allemands tirent bénéfice du Goethe, grâce aux informations que recueillent leurs compatriotes invités à l'étranger.
Elle cite en exemple le cas de l'écrivain Lothar Baier (1942-2004), qui s'est pourtant suicidé ici, victime de l'exil. Sa description de Montréal lui est très chère. «Il parlait de l'identité bilingue de la ville. Il avait observé comment on cherche constamment à savoir quelle langue parle celui que l'on croise. Ça expliquait, selon lui, pourquoi les gens se dévisagent constamment, partout.»
En poste depuis 2004, Mechtild Manus quittera Montréal d'ici 2010. Non sans laisser deux legs: les Promenades électriques de Kubisch, que l'on pourra faire et refaire (le Goethe a acheté à l'artiste des casques d'écoute), et son fils, tombé amoureux de Montréal... et d'une Montréalaise. C'est aussi ça, la diplomatie culturelle.
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Collaborateur du Devoir
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