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Arracher la parole au temps

Photo : Jacques Grenier
Il y a eu Babine, l'idiot du village, l'homme fort Esimesac Gélinas et la belle Lurette. Cette fois, c'est une étrangère de Saint-Élie-de-Caxton, la «stroop» comme on l'appelait, parce qu'elle signait S. Troop, pour Stewart Troop, son nom de famille, aussi nommée l'arracheuse de temps, qui est la vedette du nouveau spectacle de Fred Pellerin, qui prend l'affiche au Monument-National à Montréal mardi prochain. La stroop, dans le Saint-Élie-de-Caxton des années 1930, c'était une riche étrangère qui avait acheté le domaine du lac Plaisance, qui n'allait pas à la messe et qui tirait dans les airs quand des pêcheurs venaient lui voler ses truites. On la disait légèrement sorcière, même voyante, lisant l'avenir dans les cartes. Et certains l'ont vue, la nuit, traîner une baignoire sur pattes en laisse... Tout le temps que la stroop est restée à Saint-Élie, soit environ trois ans, il n'y a eu aucune mort au village. «C'est à cause d'elle», lance Fred Pellerin, sur le ton de la confidence. Dès que la stroop est partie, une nouvelle mort s'est déclarée, celle de la mort en personne.

La stroop, donc, toute «femme libre» qu'elle était, prêtait flanc aux ragots, qui font désormais partie de la petite chronique du village. Il y a tant de temps pour jaser à Saint-Élie... Et c'est Méo Gendron et Léo Déziel, le garagiste, qui ont porté ces ragots jusqu'à Pellerin, éternel conteur de Saint-Élie, qui n'a pas tardé à en «beurrer» toute une histoire, puis un spectacle, à son tour.

Un trésor

Le placotage, le commentaire sur le temps qui passe, c'est la belle maladie du village, dit Fred Pellerin, celle de tenir une chronique en continu des événements, quitte à tout mélanger, comme dans un beau grand conte.

Le son d'une sirène s'élève dans la rue qui longe le café Vespa, à Montréal, où se tient l'entrevue. Fred Pellerin s'arrête de parler, regarde de côté, arrive subitement en ville. «Ici, en ville, il y a trop de bruits à la minute, on est surstimulé. Des bruits comme cela, à Saint-Élie, il y en a un par jour, et on a toute la journée pour en parler», dit-il.

Il faut dire que la ville, c'est très peu pour Fred Pellerin, né à Saint-Élie avec la ferme intention d'y rester longtemps. Ce village, il a commencé à le faire connaître à l'âge de dix-huit ans, alors qu'il travaillait comme guide touristique et qu'il avait pour ce faire creusé l'histoire du village. Aujourd'hui, il n'a toujours pas l'intention de quitter Saint-Élie et il se démène comme un beau diable pour le faire savoir. «On est le village avec la croissance démographique la plus forte, dit-il fièrement. Et récemment, il y a eu 22 nouveaux achats de maisons. C'est énorme pour une population de 1500 âmes.»

Mais ces 1500 âmes ne sont pas pour autant au bout de leurs peines, alors que certains villages de la Côte-Nord, par exemple, ferment carrément leurs portes. Il y a trois ou quatre ans, on a même aboli le poste d'un professeur à l'école du village, sous prétexte qu'il n'y avait pas assez d'enfants. «Si on enlève un autre prof, là il va y avoir trop d'enfants. Alors, on va prendre les six de trop pour les envoyer au village de Charette. Et ça, il ne faut pas que ça se passe, parce que si ça baisse encore, ils vont enlever un autre prof, et ils vont envoyer d'autres enfants ailleurs. Et ça veut dire une fermeture d'école dans cinq ans. Parce que les enfants qui vont à l'école à Charette, ils ne vont pas revenir ici après.»

Quand la menace a plané sur Saint-Élie, on a tout de même supprimé un poste, et ce sont les professeurs eux-mêmes qui ont accepté de prendre plus d'enfants par classe, pour sauver leur école.

Le village, c'est un monde, une histoire, un trésor. Un univers sans fond auquel Fred Pellerin a d'abord été initié par sa grand-mère paternelle, Bernadette, décédée en 1994 avant de l'avoir vu monter sur scène. «Elle ramassait des affaires. Il y en avait plein dans son banc de piano. Il y avait des coupons pour acheter du beurre pendant la crise, les couettes de la première fois qu'elle avait coupé les cheveux à Lucette... Les gogosses, je m'en foutais. C'était l'histoire que j'aimais. C'était Proust, c'était les madeleines de Proust. Proust, mais Proust égal», lance-t-il, avec cette façon bien à lui de mêler les genres.

L'orature

Ce parler croquant, rapiécé, phonétique, il l'emprunte en partie aux aînés du village, au dépanneur, au garage, au fil des jasettes et des jours... Dans un calepin qu'il traîne avec lui, puisqu'il n'enregistre rien, il a écrit quelques perles qui pourraient un jour finir dans un spectacle ou un livre: un «dominateur commun», un «congé féerique», ou du «cosmos» à répandre dans le jardin.

Et c'est presque à un travail d'ethnologue que Pellerin se livre depuis des années, sans colliger et sans archiver, juste en écoutant, la tête penchée, attentif, intéressé. Ces récits, ces histoires, ces contes, réels et inventés, on les trouverait partout au Québec, pour peu qu'on veuille les écouter. Mais les conversations ont largement été chassées des salons depuis l'avènement de la télévision en 1952. «C'est là qu'on a tassé le mononcle qui parlait. C'est l'heure de la communication, alors on n'écoute plus», dit-il. Il n'a par ailleurs pas abandonné son idée première de devenir professeur de français, lui qui a étudié la littérature à l'Université de Trois-Rivières.

«C'est l'orature, la littérature orale, qui m'intéresse, dit-il. J'aurais aimé avoir un cours là-dessus à l'université.» L'orature, c'est ce qu'il emprunte à Méo, à Léo, à Bernadette, et qui fait lever la foule dans les spectacles et applaudir à tout rompre. «Si je répète ce que Léo m'a dit et que la foule applaudit, c'est un peu lui qu'ils applaudissent aussi. Cela l'encourage à me conter d'autres choses», note-t-il.

Et c'est ainsi que la parole de Saint-Élie a fait son chemin à travers le monde, par la voix d'un jeune homme amoureux de son village natal, qui donne des spectacles souvent à guichets fermés, ici, mais aussi en Europe. «À Saint-Élie, elle est plus forte que jamais, la vie, autour de cette parole qui était vue comme aliénée. Elle était aliénée parce que les gens parlent mal, ils déparlent, parce qu'on dit que les canots volants, ça n'existe pas, que le diable, c'est une affaire de religion, que les lutins, c'est des niaiseries. Après ça, tu fermes ta gueule.»

Tu fermes ta gueule ou tu prends ton courage et ton amour à deux mains, et tu reprends la parole avant qu'elle ne s'éteigne complètement. «Je suis un espéreur», dit Fred Pellerin. Et s'il trouve que le progrès recule parfois, il n'a qu'une nostalgie, celle des temps immémoriaux d'où tous les contes du monde sont issus.






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