Sartre, reporter à Cuba
19 août 2008
Actualités culturelles
Photo : Agence France-Presse
Jean-Paul Sartre, en 1970
Saint-Domingue — Quand Carlos Franqui, alors directeur du journal Revolución, invite Jean-Paul Sartre à se rendre à Cuba, au début de 1960, le philosophe hésite. Il a conservé un goût amer d'une visite effectuée dans l'île dix ans plus tôt. Cuba lui est alors apparu comme «une belle de nuit, très louche, probablement vérolée».
S'il accepte finalement, c'est pour «s'arracher au cynisme orthodoxe» d'une France où l'on torture depuis cinq ans, espérant que les jeunes révolutionnaires barbus le persuaderont «qu'on peut encore changer la vie».
De ce voyage de près d'un mois, en février-mars 1960, en compagnie de Simone de Beauvoir, naît un long reportage, Ouragan sur le sucre, que Sartre a voulu publier dans France-Soir, en 16 articles, pour faire connaître au plus grand nombre la révolution cubaine.
Ce texte, longtemps enfoui, vient d'être republié dans le magazine Les Temps modernes, suivi des notes inédites qui devaient donner naissance à un livre sur Cuba, que Sartre n'a toutefois jamais écrit.
La gaieté louche
La révolution n'a que quatorze mois lorsque Sartre débarque à La Havane. Il consacre d'amples développements à la radiographie de l'île avant 1959 pour expliquer la victoire des jeunes barbudos. «Un pays semi-colonisé», qui, à peine libéré de l'Espagne, tombe sous la coupe des États-Unis. Il décrit l'île étranglée par «l'implacable déesse Canne», le sucre omniprésent qui fait la fortune d'une minorité et la misère des masses paysannes, l'analphabétisme et la prostitution, «l'opulence flétrie et la gaieté louche» de La Havane.
Pour comprendre le triomphe de la révolution et son refus de pactiser avec le parlementarisme, il faut relire ses pages sur la «gangrène» des régimes qui l'ont précédée. Seule une rupture radicale était possible devant la misère, la corruption généralisée et ce «mélange instable de cynisme et de honte».
Durant 48 heures, Sartre et Beauvoir accompagnent Fidel Castro en tournée dans l'île. Du «petit dur» révolté au mythe symbolisant l'unité et la souveraineté retrouvées du peuple cubain, Sartre raconte avec intelligence la genèse et la complexité du personnage, qui n'aurait pu vaincre sans son «orgueil impitoyable» et «son courage de l'intransigeance».
«Je suis révolutionnaire par vocation», confie Castro au philosophe, qui le compare au grand mystique Jean de la Croix. Sartre constate l'immense popularité de Castro, à qui chacun veut exposer ses doléances. «Fidel pense en parlant ou plutôt il repense tout ce qu'il va dire; il le sait et pourtant il l'improvise», observe-t-il.
La grande affaire de ces premiers mois de révolution est la réforme agraire. Un demi-siècle plus tard, l'agriculture est l'un des plus cuisants échecs du régime. Déjà la menace vient des «puritains du Nord», comme Sartre appelle les États-Unis. «Les Yankees ont une certaine idée de la démocratie: elle subordonne — sinon dans la pratique, du moins dans la théorie — l'économie à la politique... Castro et ses amis ont justement l'idée inverse.»
S'il accepte finalement, c'est pour «s'arracher au cynisme orthodoxe» d'une France où l'on torture depuis cinq ans, espérant que les jeunes révolutionnaires barbus le persuaderont «qu'on peut encore changer la vie».
De ce voyage de près d'un mois, en février-mars 1960, en compagnie de Simone de Beauvoir, naît un long reportage, Ouragan sur le sucre, que Sartre a voulu publier dans France-Soir, en 16 articles, pour faire connaître au plus grand nombre la révolution cubaine.
Ce texte, longtemps enfoui, vient d'être republié dans le magazine Les Temps modernes, suivi des notes inédites qui devaient donner naissance à un livre sur Cuba, que Sartre n'a toutefois jamais écrit.
La gaieté louche
La révolution n'a que quatorze mois lorsque Sartre débarque à La Havane. Il consacre d'amples développements à la radiographie de l'île avant 1959 pour expliquer la victoire des jeunes barbudos. «Un pays semi-colonisé», qui, à peine libéré de l'Espagne, tombe sous la coupe des États-Unis. Il décrit l'île étranglée par «l'implacable déesse Canne», le sucre omniprésent qui fait la fortune d'une minorité et la misère des masses paysannes, l'analphabétisme et la prostitution, «l'opulence flétrie et la gaieté louche» de La Havane.
Pour comprendre le triomphe de la révolution et son refus de pactiser avec le parlementarisme, il faut relire ses pages sur la «gangrène» des régimes qui l'ont précédée. Seule une rupture radicale était possible devant la misère, la corruption généralisée et ce «mélange instable de cynisme et de honte».
Durant 48 heures, Sartre et Beauvoir accompagnent Fidel Castro en tournée dans l'île. Du «petit dur» révolté au mythe symbolisant l'unité et la souveraineté retrouvées du peuple cubain, Sartre raconte avec intelligence la genèse et la complexité du personnage, qui n'aurait pu vaincre sans son «orgueil impitoyable» et «son courage de l'intransigeance».
«Je suis révolutionnaire par vocation», confie Castro au philosophe, qui le compare au grand mystique Jean de la Croix. Sartre constate l'immense popularité de Castro, à qui chacun veut exposer ses doléances. «Fidel pense en parlant ou plutôt il repense tout ce qu'il va dire; il le sait et pourtant il l'improvise», observe-t-il.
La grande affaire de ces premiers mois de révolution est la réforme agraire. Un demi-siècle plus tard, l'agriculture est l'un des plus cuisants échecs du régime. Déjà la menace vient des «puritains du Nord», comme Sartre appelle les États-Unis. «Les Yankees ont une certaine idée de la démocratie: elle subordonne — sinon dans la pratique, du moins dans la théorie — l'économie à la politique... Castro et ses amis ont justement l'idée inverse.»
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