La bibliothèque de Borges
Photo : Agence France-Presse
Maria Kodama ressemble elle-même à une créature de Borges, avec son regard cosmique, aux facettes en oeil de mouche.
Buenos Aires — Pour une admiratrice de Jorge Luis Borges, l'immense écrivain et poète argentin, icône de la littérature du XXe siècle, déambuler au milieu de son univers intime, deviser avec sa veuve, Maria Kodama, c'est replonger dans le maelström de l'oeuvre admirée.
Imaginez une belle demeure du quartier Nord de Buenos Aires (voisine en fait d'une maison où habita longtemps l'écrivain), siège de la Fondation Borges et bientôt musée éponyme par les soins de sa veuve. Un fantôme de génie flotte au milieu des livres, des manuscrits originaux, des objets, des dessins, des miroirs, d'un astrolabe, des cannes de l'écrivain abandonnées dans son sillage. Comme s'il n'était pas mort, en 1986, à Genève. Mort vraiment? Plutôt égaré à travers les méandres de quelque labyrinthe psychique? Ou rêvant qu'il est mort, tout simplement.
Ai-je atterri dans sa Bibliothèque de Babel aux rayons infinis, où un ouvrage sans doute contient tous les autres? Sur les rayons se bousculent surtout des oeuvres de philosophie, de sciences, de religion, d'histoire et de mythologie, en plusieurs langues, latin inclus. Traducteur de Kafka, ami d'Adolfo Bioy Casares, admirateur de Poe, de Shakespeare, de Cervantes, il lisait pourtant peu d'oeuvres de fiction. «Borges n'aimait guère les romans et préférait s'abreuver à d'autres sources. De plus, il trouvait les romanciers contemporains mauvais. Son auteur de prédilection était, depuis l'enfance, Kipling.»
Maria Kodama ressemble elle-même à une créature de Borges, avec son regard cosmique, aux facettes en oeil de mouche. Ancienne étudiante de l'écrivain, puis sa traductrice, sa lectrice, son assistante, sa tout ce qu'on voudra. Aveugle, celui-ci lui dictait ses oeuvres, lui dédiant celles des dernières années. Japonaise par son père, Argentine pur mélange allemand, anglais, espagnol du côté maternel. Borges lui-même, qui descend du fondateur de la ville de Cordoba, en Argentine, est un sang mêlé.
D'où descendent les Argentins? lui demanda-t-on un jour.
— Des bateaux.
Il fut le plus Argentin et le plus internationaliste des auteurs du pays, polyglotte, et profondément porteno. Lui qui réinventa la patrie de son enfance en la peuplant de gauchos à la dague mélancolique et en interrogeant l'âme du tango fit aussi valser à travers sa formidable érudition les grands mythes de l'humanité dans cette veine du réalisme magique, désormais si féconde en Amérique latine, dont il fut l'un des grands fondateurs.
De tigres en labyrinthes (principe de l'existence humaine), de bibliothèques magiques en angoissants miroirs, de fleuves en couteaux sanglants, il a chamboulé par le jeu les frontières des dimensions. Mais comment définir la fulgurance de ses métaphores, où philosophie, science, fantastique, métaphysique ouvrent sur de brillantes bifurcations de perspectives, des anamorphoses, des gouffres temporels et psychiques tissés d'angoisse existentielle? «Les miroirs et la copulation sont abominables car ils multiplient le nombre des hommes», rédigea-t-il dans un accès de misanthropie.
Lui qui écrivit tant sur Dieu (un fascinant concept, à ses yeux), y croyait-il, au fait?
— Peut-être l'hypothèse raisonnable est-elle celle de la réincarnation, confia en fin de parcours l'agnostique à Maria Kodama. Nous nous retrouverons ailleurs.»
L'auteur de L'Aleph, de Fictions et de Histoire de l'infamie, dans sa prose et sa poésie, a privilégié les oeuvres brèves tissées de vertige ouvrant sur l'infini.
«On s'est réunis avec des scientifiques: physiciens quantiques, mathématiciens, etc. Chacun avait lu une nouvelle de Borges écrite au cours des années 40, évoque Maria Kodama. Ces gens-là considèrent que Borges, à l'instar de Jules Verne et d'H.G. Wells, fut un visionnaire. L'hypertexe, l'Internet, il les a préfigurés.»
Un mythe, Borges en fut incarné, longtemps directeur aveugle de la Bibliothèque nationale, à Buenos Aires (il inspira le personnage du moine bibliothécaire frappé de cécité dans Le Nom de la rose, d'Umberto Eco). Après avoir vécu pour les livres, souffrant d'un glaucome congénital, il perdit la vue au milieu des années 40, tout en contemplant encore quelque temps les ombres de la vie. Puis le voile noir se fit opaque, peuplé de ses songes, de ses lectures, nourri par sa mémoire phénoménale. Il saluait la maîtrise de Dieu, "dont la merveilleuse ironie/À la fois me fit don des livres et de la nuit".
Presque un enfant du siècle, né en 1899 à Buenos Aires dans un milieu libéral et aisé, Borges séjourna adolescent en Suisse et en Espagne. À la suite de la disparition de sa mère, qui mourut centenaire en 1975, après avoir longtemps partagé sa vie, il voyagea en Europe et partout aux côtés de Maria Kodama jusqu'à son décès, en 1986.
Née en 1945, Maria Kodama avait 46 ans de moins que lui, mais elle affirme que ses yeux voyaient en Borges un être jeune, splendide et capable de tout faire. Jamais un vieil homme handicapé. Aujourd'hui, elle parcourt le monde en portant l'âme et l'oeuvre de l'écrivain dans sa besace, mais la dame est controversée. Plusieurs lui reprochent d'avoir accaparé l'héritage littéraire du maître à son profit. Elle a refusé une réédition des écrits complets de Borges dans la chic Pléiade. Bien des procès ont jalonné sa route de légataire universelle des droits de l'écrivain. Certains remettent en cause la validité de son mariage.
Mais Maria Kodama , qui connaît manifestement par coeur l'oeuvre de Borges, évoque le musée qu'elle met sur pied et se défend de garder la mémoire du monstre sacré juste pour elle.
Les rapports de Borges avec l'Argentine, même après l'énorme reconnaissance internationale qui commença à déferler sur lui au cours des années 60, le comblant d'honneurs (qu'il goûtait, tout en les trouvant suspects), furent également houleux. Certains de ses compatriotes l'accusaient de privilégier des thèmes anciens dans une Argentine en ébullition. Anti-péroniste notoire, il se fit beaucoup reprocher d'avoir peu ou prou endossé l'infâme junte militaire des années 70, qui fit tant de martyrs. Une décoration reçue au Chili des mains de Pinochet contribua à lui créer de nouveaux ennemis et à lui faire rater, dit-on, le Nobel, qu'il méritait cent fois mais qu'il dut laisser en 1970 aux mains de Soljenitsyne. «Borges était un génie littéraire et un imbécile politique», écrivit sans pitié l'écrivain mexicain Carlos Fuentes. Borges s'excusa publiquement pour ses erreurs mais son oeuvre plane bien au delà de la sphère politique.
«Il n'a jamais été en contact avec aucun gouvernement, n'appuya aucune tyrannie, proteste sa veuve, mais paya cher sa liberté d'esprit. À ses yeux, tout passait par l'éducation du peuple, une arme pour combattre toute tyrannie.»
Tigres
Au mur de la chambre reconstituée de Borges, des tigres malhabiles encadrés, dessinés jadis par un enfant de quatre ans: lui-même. L'écrivain était fou des tigres, qui se glissent à travers les pages de ses écrits.
En cours d'entrevue, Maria Kodama nous montre une photo de Borges au sourire éblouissant dans les bras d'une tigresse nommée Rosie. Ce jour-là, le couple avait été invité au zoo de Buenos Aires. Le dresseur de la tigresse expliqua posément à l'animal qu'un homme sollicitait l'honneur de la rencontrer, un honneur réciproque. Or au lieu de se laisser un peu caresser, après lui avoir léché la tête, le fauve lui sauta littéralement au cou, procurant à Borges un des moment les plus heureux de sa vie. «Ensuite, nous avons été manger entourés de six tigres du Bengale dont il percevait les ombres dans le soleil couchant», précise sa veuve.
Cet instant inoubliable, Maria Kodama le conserve en elle comme un trésor précieux. «Quand la vie est trop dure, je revois cette étreinte et je me dis: "Tant pis! J'ai mon tigre."»
Imaginez une belle demeure du quartier Nord de Buenos Aires (voisine en fait d'une maison où habita longtemps l'écrivain), siège de la Fondation Borges et bientôt musée éponyme par les soins de sa veuve. Un fantôme de génie flotte au milieu des livres, des manuscrits originaux, des objets, des dessins, des miroirs, d'un astrolabe, des cannes de l'écrivain abandonnées dans son sillage. Comme s'il n'était pas mort, en 1986, à Genève. Mort vraiment? Plutôt égaré à travers les méandres de quelque labyrinthe psychique? Ou rêvant qu'il est mort, tout simplement.
Ai-je atterri dans sa Bibliothèque de Babel aux rayons infinis, où un ouvrage sans doute contient tous les autres? Sur les rayons se bousculent surtout des oeuvres de philosophie, de sciences, de religion, d'histoire et de mythologie, en plusieurs langues, latin inclus. Traducteur de Kafka, ami d'Adolfo Bioy Casares, admirateur de Poe, de Shakespeare, de Cervantes, il lisait pourtant peu d'oeuvres de fiction. «Borges n'aimait guère les romans et préférait s'abreuver à d'autres sources. De plus, il trouvait les romanciers contemporains mauvais. Son auteur de prédilection était, depuis l'enfance, Kipling.»
Maria Kodama ressemble elle-même à une créature de Borges, avec son regard cosmique, aux facettes en oeil de mouche. Ancienne étudiante de l'écrivain, puis sa traductrice, sa lectrice, son assistante, sa tout ce qu'on voudra. Aveugle, celui-ci lui dictait ses oeuvres, lui dédiant celles des dernières années. Japonaise par son père, Argentine pur mélange allemand, anglais, espagnol du côté maternel. Borges lui-même, qui descend du fondateur de la ville de Cordoba, en Argentine, est un sang mêlé.
D'où descendent les Argentins? lui demanda-t-on un jour.
— Des bateaux.
Il fut le plus Argentin et le plus internationaliste des auteurs du pays, polyglotte, et profondément porteno. Lui qui réinventa la patrie de son enfance en la peuplant de gauchos à la dague mélancolique et en interrogeant l'âme du tango fit aussi valser à travers sa formidable érudition les grands mythes de l'humanité dans cette veine du réalisme magique, désormais si féconde en Amérique latine, dont il fut l'un des grands fondateurs.
De tigres en labyrinthes (principe de l'existence humaine), de bibliothèques magiques en angoissants miroirs, de fleuves en couteaux sanglants, il a chamboulé par le jeu les frontières des dimensions. Mais comment définir la fulgurance de ses métaphores, où philosophie, science, fantastique, métaphysique ouvrent sur de brillantes bifurcations de perspectives, des anamorphoses, des gouffres temporels et psychiques tissés d'angoisse existentielle? «Les miroirs et la copulation sont abominables car ils multiplient le nombre des hommes», rédigea-t-il dans un accès de misanthropie.
Lui qui écrivit tant sur Dieu (un fascinant concept, à ses yeux), y croyait-il, au fait?
— Peut-être l'hypothèse raisonnable est-elle celle de la réincarnation, confia en fin de parcours l'agnostique à Maria Kodama. Nous nous retrouverons ailleurs.»
L'auteur de L'Aleph, de Fictions et de Histoire de l'infamie, dans sa prose et sa poésie, a privilégié les oeuvres brèves tissées de vertige ouvrant sur l'infini.
«On s'est réunis avec des scientifiques: physiciens quantiques, mathématiciens, etc. Chacun avait lu une nouvelle de Borges écrite au cours des années 40, évoque Maria Kodama. Ces gens-là considèrent que Borges, à l'instar de Jules Verne et d'H.G. Wells, fut un visionnaire. L'hypertexe, l'Internet, il les a préfigurés.»
Un mythe, Borges en fut incarné, longtemps directeur aveugle de la Bibliothèque nationale, à Buenos Aires (il inspira le personnage du moine bibliothécaire frappé de cécité dans Le Nom de la rose, d'Umberto Eco). Après avoir vécu pour les livres, souffrant d'un glaucome congénital, il perdit la vue au milieu des années 40, tout en contemplant encore quelque temps les ombres de la vie. Puis le voile noir se fit opaque, peuplé de ses songes, de ses lectures, nourri par sa mémoire phénoménale. Il saluait la maîtrise de Dieu, "dont la merveilleuse ironie/À la fois me fit don des livres et de la nuit".
Presque un enfant du siècle, né en 1899 à Buenos Aires dans un milieu libéral et aisé, Borges séjourna adolescent en Suisse et en Espagne. À la suite de la disparition de sa mère, qui mourut centenaire en 1975, après avoir longtemps partagé sa vie, il voyagea en Europe et partout aux côtés de Maria Kodama jusqu'à son décès, en 1986.
Née en 1945, Maria Kodama avait 46 ans de moins que lui, mais elle affirme que ses yeux voyaient en Borges un être jeune, splendide et capable de tout faire. Jamais un vieil homme handicapé. Aujourd'hui, elle parcourt le monde en portant l'âme et l'oeuvre de l'écrivain dans sa besace, mais la dame est controversée. Plusieurs lui reprochent d'avoir accaparé l'héritage littéraire du maître à son profit. Elle a refusé une réédition des écrits complets de Borges dans la chic Pléiade. Bien des procès ont jalonné sa route de légataire universelle des droits de l'écrivain. Certains remettent en cause la validité de son mariage.
Mais Maria Kodama , qui connaît manifestement par coeur l'oeuvre de Borges, évoque le musée qu'elle met sur pied et se défend de garder la mémoire du monstre sacré juste pour elle.
Les rapports de Borges avec l'Argentine, même après l'énorme reconnaissance internationale qui commença à déferler sur lui au cours des années 60, le comblant d'honneurs (qu'il goûtait, tout en les trouvant suspects), furent également houleux. Certains de ses compatriotes l'accusaient de privilégier des thèmes anciens dans une Argentine en ébullition. Anti-péroniste notoire, il se fit beaucoup reprocher d'avoir peu ou prou endossé l'infâme junte militaire des années 70, qui fit tant de martyrs. Une décoration reçue au Chili des mains de Pinochet contribua à lui créer de nouveaux ennemis et à lui faire rater, dit-on, le Nobel, qu'il méritait cent fois mais qu'il dut laisser en 1970 aux mains de Soljenitsyne. «Borges était un génie littéraire et un imbécile politique», écrivit sans pitié l'écrivain mexicain Carlos Fuentes. Borges s'excusa publiquement pour ses erreurs mais son oeuvre plane bien au delà de la sphère politique.
«Il n'a jamais été en contact avec aucun gouvernement, n'appuya aucune tyrannie, proteste sa veuve, mais paya cher sa liberté d'esprit. À ses yeux, tout passait par l'éducation du peuple, une arme pour combattre toute tyrannie.»
Tigres
Au mur de la chambre reconstituée de Borges, des tigres malhabiles encadrés, dessinés jadis par un enfant de quatre ans: lui-même. L'écrivain était fou des tigres, qui se glissent à travers les pages de ses écrits.
En cours d'entrevue, Maria Kodama nous montre une photo de Borges au sourire éblouissant dans les bras d'une tigresse nommée Rosie. Ce jour-là, le couple avait été invité au zoo de Buenos Aires. Le dresseur de la tigresse expliqua posément à l'animal qu'un homme sollicitait l'honneur de la rencontrer, un honneur réciproque. Or au lieu de se laisser un peu caresser, après lui avoir léché la tête, le fauve lui sauta littéralement au cou, procurant à Borges un des moment les plus heureux de sa vie. «Ensuite, nous avons été manger entourés de six tigres du Bengale dont il percevait les ombres dans le soleil couchant», précise sa veuve.
Cet instant inoubliable, Maria Kodama le conserve en elle comme un trésor précieux. «Quand la vie est trop dure, je revois cette étreinte et je me dis: "Tant pis! J'ai mon tigre."»
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