Médias: qui contrôle quoi?
L'Institut d'études canadiennes de l'université McGill organise à compter de jeudi prochain une grande conférence sur le rôle des médias
Janvier 2000. Une entreprise dynamique, symbole de la nouvelle génération Internet, America On Line (AOL), achète Time-Warner, énorme et prestigieux empire des communications traditionnelles. C'est le choc partout: dans le monde des affaires, dans celui des communications, dans celui de la culture. Le signal est donné: les fusions et les rachats entre les empires s'accélèrent partout dans le monde.
La norme est établie: pour survivre, il faut maintenant marier télécommunications, médias et Internet. Le mot clé: convergence. La méthode: une concentration accrue de la propriété des médias, avec un nombre de plus en plus réduit de propriétaires. Tout cela pour le plus grand bienfait du consommateur — auquel on fait miroiter des lendemains radieux — qui aura accès à tous les divertissements du monde d'un simple clic de sa télécommande ou de sa souris d'ordinateur.
Janvier 2003. On apprend qu'AOL, en 2002, a enregistré une perte hallucinante de 100 milliards de dollars. Les erreurs se sont accumulées, le public n'a pas suivi, AOL ne vaut presque plus rien. Entre les deux dates, la plupart des grands empires qui se sont engouffrés dans la mode de la convergence ont connu de graves difficultés. Mais les médias, eux, demeurent tout aussi «concentrés».
En plus de l'éclatement de la bulle Internet, les médias souffrent de maux multiples. Au pays, CanWest Global a essuyé de violentes critiques pour avoir tenté d'imposer une voix unique à ses journaux à propos de certains enjeux. Les journalistes eux-mêmes se remettent en question et s'interrogent sur leur rôle. La télévision publique doute de son avenir. Les gouvernements sont de plus en plus sollicités pour intervenir sur le plan législatif.
Beaucoup de pain sur la planche, donc, pour l'Institut d'études canadiennes de l'université McGill, qui organise à compter de jeudi prochain une grande conférence de deux jours et demi sur le rôle des médias, intitulée «Qui contrôle les médias au Canada?».
Cet institut a été créé en 1994 grâce à l'aide de la famille Bronfman avec l'objectif de mieux étudier le Canada. Chaque année, il organise une conférence sur un sujet d'intérêt public. L'année dernière, c'était l'avenir des soins de santé au pays. Cette année, ce sont les médias.
La liste des invités est prestigieuse: on pourra y croiser le président de Radio-Canada, la présidente de Télé-Québec, le vice-président de Bell Globemedia, l'éditeur du Soleil, le président de Médias Transcontinental, la ministre québécoise de la Culture et des Communications, la gouverneure générale du Canada, le président du Conseil de presse du Québec, des universitaires renommés, des journalistes connus, et j'en passe.
Notons toutefois que la grande entreprise y est fortement représentée. Notons surtout que les organisateurs n'ont pas cru bon d'inviter à un groupe de discussion un représentant du seul journal indépendant au Québec, Le Devoir, qui a par ailleurs beaucoup écrit sur la concentration des médias à une époque où il était à peu près le seul à le faire...
Cette conférence entend soulever de nombreuses questions qu'ont peut regrouper autour de cinq grands axes, histoire de tracer un portrait très rapide de l'état des médias en ce début d'année 2003.
1- La concentration est-elle soluble dans la convergence?
Lancer un média indépendant aujourd'hui relève de l'utopie. Les médias existants sont regroupés dans quelques grands empires qui ont des intérêts économiques partout, et pas seulement dans l'industrie des communications. Ces empires possèdent de plus en plus de médias différents dans les mêmes marchés. Au Québec, l'exemple de Quebecor est probant: l'entreprise possède les quotidiens les plus lus, le réseau de télévision le plus écouté, des dizaines de magazines et d'hebdomadaires, et elle caresse des projets pour envahir le champ de la radio, ce qui lui permettrait de mettre en place une machine promotionnelle d'une ampleur inégalée autour de certains produits (attendez de voir comment les divers médias de Quebecor feront bientôt la promotion de l'émission Star Académie... ). Le CRTC tente de conserver des balises, par exemple en imposant des codes de déontologie pour maintenir la séparation entre les salles de nouvelles des différents médias d'une même entreprise, mais les interrogations subsistent sur l'effet de ces barrières.
2- Trop d'information mène-t-il à la paralysie?
La vitesse de l'information s'est accrue de façon exponentielle depuis dix ans. Les chaînes d'information continue ainsi qu'Internet créent une pression en vue d'aller toujours plus vite, avec ce que cela implique de dérapages, d'erreurs et d'approximations. Mais du strict point de vue technologique, il est impossible de revenir en arrière. Et sous d'autres aspects, Internet est vu comme un système qui permet aussi de faire entendre des voix divergentes et alternatives. Le débat reste donc toujours animé sur les effets réels de l'instantanéité de l'information.
3- Plus d'État ou moins d'État?
Au Canada, le gouvernement a établi un ensemble de mesures pour limiter la propriété étrangère des médias alors que la pression mondiale pour créer de grandes ensembles transnationaux s'accroît. En même temps, les gouvernements sont actuellement plongés dans une réflexion sur leur rôle réglementaire. Un comité de la Chambre des communes parcourt le pays depuis des mois en prévision d'une refonte complète de la Loi sur la radiodiffusion. Au Québec, la ministre Diane Lemieux a promis depuis l'automne dernier un projet de loi sur la concentration de la presse. Voeux pieux ou intérêt réel? En tout cas, les grandes entreprises médiatiques sont toujours prêtes à défendre l'idée que la masse critique nécessaire au développement doit être toujours plus grosse...
4- La télévision publique pleure-t-elle ses beaux restes?
Les télévisions publiques sont en pleine remise en question. Télé-Québec arrive à imposer une image claire, distincte et de qualité même si certains politiciens s'interrogent encore sur son utilité. Par contre, Radio-Canada vit une sorte de blues existentiel avec des cotes d'écoute à la baisse et une programmation qui peine à se distinguer entre chaînes commerciales et chaînes spécialisées qui répondent maintenant à des besoins spécifiques. Le président de Radio-Canada travaille justement ces jours-ci à un «repositionnement» de la télévision publique.
5- Des médias trop superficiels ou trop incisifs?
Journaux et bulletins de nouvelles sont très suivis par la population... mais également très critiqués. La baisse de crédibilité des journalistes est régulièrement scrutée dans les sondages. On fustige souvent la superficialité et la culture du spectacle qui envahit le secteur de l'information. Mais en même temps, certains observateurs se demandent si les médias ne cultivent pas le cynisme envers la politique. Où placer la limite?
Conclusion: «plus que jamais, le rôle des médias doit être débattu sur la place publique», explique la directrice de l'Institut d'études canadiennes, Antonia Maioni. «En organisant un tel événement, nous n'avons pas d'agenda caché. Nous n'avons pas toutes les réponses: nous voulons simplement poser les bonnes questions.»
La norme est établie: pour survivre, il faut maintenant marier télécommunications, médias et Internet. Le mot clé: convergence. La méthode: une concentration accrue de la propriété des médias, avec un nombre de plus en plus réduit de propriétaires. Tout cela pour le plus grand bienfait du consommateur — auquel on fait miroiter des lendemains radieux — qui aura accès à tous les divertissements du monde d'un simple clic de sa télécommande ou de sa souris d'ordinateur.
Janvier 2003. On apprend qu'AOL, en 2002, a enregistré une perte hallucinante de 100 milliards de dollars. Les erreurs se sont accumulées, le public n'a pas suivi, AOL ne vaut presque plus rien. Entre les deux dates, la plupart des grands empires qui se sont engouffrés dans la mode de la convergence ont connu de graves difficultés. Mais les médias, eux, demeurent tout aussi «concentrés».
En plus de l'éclatement de la bulle Internet, les médias souffrent de maux multiples. Au pays, CanWest Global a essuyé de violentes critiques pour avoir tenté d'imposer une voix unique à ses journaux à propos de certains enjeux. Les journalistes eux-mêmes se remettent en question et s'interrogent sur leur rôle. La télévision publique doute de son avenir. Les gouvernements sont de plus en plus sollicités pour intervenir sur le plan législatif.
Beaucoup de pain sur la planche, donc, pour l'Institut d'études canadiennes de l'université McGill, qui organise à compter de jeudi prochain une grande conférence de deux jours et demi sur le rôle des médias, intitulée «Qui contrôle les médias au Canada?».
Cet institut a été créé en 1994 grâce à l'aide de la famille Bronfman avec l'objectif de mieux étudier le Canada. Chaque année, il organise une conférence sur un sujet d'intérêt public. L'année dernière, c'était l'avenir des soins de santé au pays. Cette année, ce sont les médias.
La liste des invités est prestigieuse: on pourra y croiser le président de Radio-Canada, la présidente de Télé-Québec, le vice-président de Bell Globemedia, l'éditeur du Soleil, le président de Médias Transcontinental, la ministre québécoise de la Culture et des Communications, la gouverneure générale du Canada, le président du Conseil de presse du Québec, des universitaires renommés, des journalistes connus, et j'en passe.
Notons toutefois que la grande entreprise y est fortement représentée. Notons surtout que les organisateurs n'ont pas cru bon d'inviter à un groupe de discussion un représentant du seul journal indépendant au Québec, Le Devoir, qui a par ailleurs beaucoup écrit sur la concentration des médias à une époque où il était à peu près le seul à le faire...
Cette conférence entend soulever de nombreuses questions qu'ont peut regrouper autour de cinq grands axes, histoire de tracer un portrait très rapide de l'état des médias en ce début d'année 2003.
1- La concentration est-elle soluble dans la convergence?
Lancer un média indépendant aujourd'hui relève de l'utopie. Les médias existants sont regroupés dans quelques grands empires qui ont des intérêts économiques partout, et pas seulement dans l'industrie des communications. Ces empires possèdent de plus en plus de médias différents dans les mêmes marchés. Au Québec, l'exemple de Quebecor est probant: l'entreprise possède les quotidiens les plus lus, le réseau de télévision le plus écouté, des dizaines de magazines et d'hebdomadaires, et elle caresse des projets pour envahir le champ de la radio, ce qui lui permettrait de mettre en place une machine promotionnelle d'une ampleur inégalée autour de certains produits (attendez de voir comment les divers médias de Quebecor feront bientôt la promotion de l'émission Star Académie... ). Le CRTC tente de conserver des balises, par exemple en imposant des codes de déontologie pour maintenir la séparation entre les salles de nouvelles des différents médias d'une même entreprise, mais les interrogations subsistent sur l'effet de ces barrières.
2- Trop d'information mène-t-il à la paralysie?
La vitesse de l'information s'est accrue de façon exponentielle depuis dix ans. Les chaînes d'information continue ainsi qu'Internet créent une pression en vue d'aller toujours plus vite, avec ce que cela implique de dérapages, d'erreurs et d'approximations. Mais du strict point de vue technologique, il est impossible de revenir en arrière. Et sous d'autres aspects, Internet est vu comme un système qui permet aussi de faire entendre des voix divergentes et alternatives. Le débat reste donc toujours animé sur les effets réels de l'instantanéité de l'information.
3- Plus d'État ou moins d'État?
Au Canada, le gouvernement a établi un ensemble de mesures pour limiter la propriété étrangère des médias alors que la pression mondiale pour créer de grandes ensembles transnationaux s'accroît. En même temps, les gouvernements sont actuellement plongés dans une réflexion sur leur rôle réglementaire. Un comité de la Chambre des communes parcourt le pays depuis des mois en prévision d'une refonte complète de la Loi sur la radiodiffusion. Au Québec, la ministre Diane Lemieux a promis depuis l'automne dernier un projet de loi sur la concentration de la presse. Voeux pieux ou intérêt réel? En tout cas, les grandes entreprises médiatiques sont toujours prêtes à défendre l'idée que la masse critique nécessaire au développement doit être toujours plus grosse...
4- La télévision publique pleure-t-elle ses beaux restes?
Les télévisions publiques sont en pleine remise en question. Télé-Québec arrive à imposer une image claire, distincte et de qualité même si certains politiciens s'interrogent encore sur son utilité. Par contre, Radio-Canada vit une sorte de blues existentiel avec des cotes d'écoute à la baisse et une programmation qui peine à se distinguer entre chaînes commerciales et chaînes spécialisées qui répondent maintenant à des besoins spécifiques. Le président de Radio-Canada travaille justement ces jours-ci à un «repositionnement» de la télévision publique.
5- Des médias trop superficiels ou trop incisifs?
Journaux et bulletins de nouvelles sont très suivis par la population... mais également très critiqués. La baisse de crédibilité des journalistes est régulièrement scrutée dans les sondages. On fustige souvent la superficialité et la culture du spectacle qui envahit le secteur de l'information. Mais en même temps, certains observateurs se demandent si les médias ne cultivent pas le cynisme envers la politique. Où placer la limite?
Conclusion: «plus que jamais, le rôle des médias doit être débattu sur la place publique», explique la directrice de l'Institut d'études canadiennes, Antonia Maioni. «En organisant un tel événement, nous n'avons pas d'agenda caché. Nous n'avons pas toutes les réponses: nous voulons simplement poser les bonnes questions.»
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