L'entrevue - Un nouveau paradigme comique
Photo : Jacques Grenier
Éric Belley, nouveau responsable de la programmation au Festival Juste pour rire.
Le programmateur du Festival Juste pour rire, Éric Belley, veut conjuguer le grand bal de l'humour avec l'ouverture au monde. Sans blague.
Décalé, absurde, mondialisé, engagé et de plus en plus «mêlé». Dans les prochaines années, le formidable monde de l'humour au Québec pourrait bien mettre en mouvement une importante charnière qui, à terme, est susceptible de redéfinir radicalement ses contours.
C'est du moins ce que pense le nouveau boss de la programmation du Festival Juste pour rire, Éric Belley, qui anticipe d'ailleurs avec plaisir l'arrivée de ce nouveau paradigme comique. Un cadre qui devrait l'aider à mener à bien une délicate mission: conjuguer, à l'avenir, le grand bal de clowns, qui bat son plein actuellement en ville, à l'ère de l'hétéroclite et de l'ouverture au monde.
«Le Québec est international et le Festival Juste pour rire doit l'affirmer plus que jamais», lance, sous l'oeil amusé d'un Charlie Chaplin des Temps modernes, le quarantenaire rencontré il y a quelques semaines dans son bureau du boulevard Saint-Laurent à Montréal. «On m'a donné trois ans pour mettre ma couleur dans cet événement. Et c'est sur cette base que je vais partir.»
Assis depuis septembre dernier au poste de pilotage du plus grand festival d'humour en Amérique du Nord, l'ancien bras droit de Gilbert Rozon, président-fondateur de l'événement et tête pensante du département télévision de l'empire québécois du rire avoue ne pas encore avoir eu le temps d'imprimer sa marque dans le contenu de la cuvée 2008 de l'événement. «Ma principale contribution cette année, c'est le spectacle de Marielle [Jean-Pierre de son prénom, acteur de son état, qui vient en ville lire les correspondances loufoques de Groucho Marx], dit-il. Je l'ai déniché à Paris. Il a fallu travailler fort pour l'avoir, mais c'est un spectacle exceptionnel.»
Sobre et débordant de sagesse, selon lui, cette rencontre théâtrale entre un monstre sacré du cinéma français et les délires épistolaires du plus célèbre des Marx Brothers livrerait finalement sur scène «un humour qui [lui] ressemble» et qui, à terme, pourrait bien donner le ton à la suite des choses.
Mélange des genres
«Je crois que nous entrons, en humour, dans une époque du mélange des genres», poursuit Belley, tout en réfrénant régulièrement l'enthousiasme sonore de son BlackBerry. «Le comique tend de plus en plus à s'éloigner du stand up comic formel [mettant en scène un drôle, ses blagues et un micro] pour présenter des artistes plus multidisciplinaires.»
Cette réalité commence d'ailleurs à faire apparaître, selon lui, des combinaisons pour le moment surprenantes: humour engagé et humour absurde, magie et humour absurde, acrobatie et humour électronique, qui, dans les prochaines années, pourraient bien s'imposer comme des normes, croit-il.
Tout en gardant les yeux ouverts sur l'ensemble de la planète — «Juste pour rire, c'est une entreprise du monde», dit Belley — le jeune créateur qui, dans une autre vie, a créé le Théâtre du Grand Jour, un outil de diffusion placé sous le signe de la révolte et de l'engagement social, souhaite aussi «donner plus de place à la création du Québec. Il y a des talents ici qu'il faut stimuler et canaliser.» Canaliser autour de l'idée de mélange, oui, mais pas nécessairement de la revendication politique, qui n'aurait pas une grande place dans un important festival populaire du rire, estime le programmateur en chef.
«Je suis très sensible aux critiques qui dénoncent le manque d'humour engagé au Québec, dit le spécialiste du contenu, mais elles me font aussi sourire, parfois. Bien sûr, si un humoriste fait réfléchir, on ne peut que s'en réjouir. Mais ce n'est pas sa vocation première. Le rôle de l'humoriste, c'est de divertir, pas de changer le monde, et il est très prétentieux de croire qu'il puisse en être autrement.»
Militantisme sans propagande
Venant de cet ancien éducateur spécialisé qui, pendant 15 ans à Québec et Montréal, a côtoyé la misère et le décrochage scolaire et s'est désolé de la démission de certains parents devant la lourde tâche qu'est l'éducation des enfants, le commentaire laisse forcément perplexe. Sauf pour le principal intéressé, qui ne renie certainement pas son passé militant, mais qui aime aussi faire la part des choses.
C'est que, s'il expose sans vergogne une vision plutôt sombre du Québec d'aujourd'hui — «Le Québec ne va pas très bien. Nous sommes mûrs pour un réel changement, mais personne n'ose le dire» — et une réflexion naissante sur les moyens à prendre pour aborder l'avenir avec plus d'optimisme, Éric Belley avoue également ne pas avoir l'intention d'utiliser l'incroyable outil de diffusion entre ses mains, et la force de frappe qui vient avec lui, pour faire avancer sa cause, en mélangeant par exemple humour et propagande.
«Avec l'art, on divertit et on embellit les espaces, dit-il. On ne fait pas changer les choses. Ça fait d'ailleurs des années qu'on chante "Québécois, nous sommes québécois", mais, aux dernières nouvelles, nous sommes toujours canadiens», assène-t-il avec ironie.
La formule est percutante. Elle prouve aussi que, sous sa houlette, le Festival Juste pour rire pourrait certes mettre son offre de produits culturels, comme disent les comptables, au goût du jour, mais qu'il n'est certainement pas susceptible de changer sa mission: «Faire rire les gens et créer du bonheur»... en espérant, ajoute l'ex-militant, que cet état d'esprit les place dans de «bonnes conditions pour poser alors, s'ils le veulent, des gestes individuels pour changer leur monde», estime Éric Belley.
Tant pis, donc, pour les détracteurs de cette grande messe du rire populaire et généralement populiste, qui vont probablement encore déplorer longtemps que cet événement soit toujours sur la même voie. Une constance, toutefois, à laquelle n'aspire pas le jeune programmateur, qui, lui, n'hésite pas à affirmer qu'il pourrait bien changer un jour de vocation. Pour la politique.
«Il est clair que je vais finir en politique dans 10 ans, lance-t-il sérieusement, avec la ferme intention de prendre de front les problèmes de société qui nous affligent.»
Du monde des clowns à celui du Parlement, le virage ne devrait pas être difficile à négocier, pourraient certainement lui lancer des humoristes cyniques et désabusés. Alors que d'autres pourraient bien qualifier ce commentaire de fortement déplacé.
Décalé, absurde, mondialisé, engagé et de plus en plus «mêlé». Dans les prochaines années, le formidable monde de l'humour au Québec pourrait bien mettre en mouvement une importante charnière qui, à terme, est susceptible de redéfinir radicalement ses contours.
C'est du moins ce que pense le nouveau boss de la programmation du Festival Juste pour rire, Éric Belley, qui anticipe d'ailleurs avec plaisir l'arrivée de ce nouveau paradigme comique. Un cadre qui devrait l'aider à mener à bien une délicate mission: conjuguer, à l'avenir, le grand bal de clowns, qui bat son plein actuellement en ville, à l'ère de l'hétéroclite et de l'ouverture au monde.
«Le Québec est international et le Festival Juste pour rire doit l'affirmer plus que jamais», lance, sous l'oeil amusé d'un Charlie Chaplin des Temps modernes, le quarantenaire rencontré il y a quelques semaines dans son bureau du boulevard Saint-Laurent à Montréal. «On m'a donné trois ans pour mettre ma couleur dans cet événement. Et c'est sur cette base que je vais partir.»
Assis depuis septembre dernier au poste de pilotage du plus grand festival d'humour en Amérique du Nord, l'ancien bras droit de Gilbert Rozon, président-fondateur de l'événement et tête pensante du département télévision de l'empire québécois du rire avoue ne pas encore avoir eu le temps d'imprimer sa marque dans le contenu de la cuvée 2008 de l'événement. «Ma principale contribution cette année, c'est le spectacle de Marielle [Jean-Pierre de son prénom, acteur de son état, qui vient en ville lire les correspondances loufoques de Groucho Marx], dit-il. Je l'ai déniché à Paris. Il a fallu travailler fort pour l'avoir, mais c'est un spectacle exceptionnel.»
Sobre et débordant de sagesse, selon lui, cette rencontre théâtrale entre un monstre sacré du cinéma français et les délires épistolaires du plus célèbre des Marx Brothers livrerait finalement sur scène «un humour qui [lui] ressemble» et qui, à terme, pourrait bien donner le ton à la suite des choses.
Mélange des genres
«Je crois que nous entrons, en humour, dans une époque du mélange des genres», poursuit Belley, tout en réfrénant régulièrement l'enthousiasme sonore de son BlackBerry. «Le comique tend de plus en plus à s'éloigner du stand up comic formel [mettant en scène un drôle, ses blagues et un micro] pour présenter des artistes plus multidisciplinaires.»
Cette réalité commence d'ailleurs à faire apparaître, selon lui, des combinaisons pour le moment surprenantes: humour engagé et humour absurde, magie et humour absurde, acrobatie et humour électronique, qui, dans les prochaines années, pourraient bien s'imposer comme des normes, croit-il.
Tout en gardant les yeux ouverts sur l'ensemble de la planète — «Juste pour rire, c'est une entreprise du monde», dit Belley — le jeune créateur qui, dans une autre vie, a créé le Théâtre du Grand Jour, un outil de diffusion placé sous le signe de la révolte et de l'engagement social, souhaite aussi «donner plus de place à la création du Québec. Il y a des talents ici qu'il faut stimuler et canaliser.» Canaliser autour de l'idée de mélange, oui, mais pas nécessairement de la revendication politique, qui n'aurait pas une grande place dans un important festival populaire du rire, estime le programmateur en chef.
«Je suis très sensible aux critiques qui dénoncent le manque d'humour engagé au Québec, dit le spécialiste du contenu, mais elles me font aussi sourire, parfois. Bien sûr, si un humoriste fait réfléchir, on ne peut que s'en réjouir. Mais ce n'est pas sa vocation première. Le rôle de l'humoriste, c'est de divertir, pas de changer le monde, et il est très prétentieux de croire qu'il puisse en être autrement.»
Militantisme sans propagande
Venant de cet ancien éducateur spécialisé qui, pendant 15 ans à Québec et Montréal, a côtoyé la misère et le décrochage scolaire et s'est désolé de la démission de certains parents devant la lourde tâche qu'est l'éducation des enfants, le commentaire laisse forcément perplexe. Sauf pour le principal intéressé, qui ne renie certainement pas son passé militant, mais qui aime aussi faire la part des choses.
C'est que, s'il expose sans vergogne une vision plutôt sombre du Québec d'aujourd'hui — «Le Québec ne va pas très bien. Nous sommes mûrs pour un réel changement, mais personne n'ose le dire» — et une réflexion naissante sur les moyens à prendre pour aborder l'avenir avec plus d'optimisme, Éric Belley avoue également ne pas avoir l'intention d'utiliser l'incroyable outil de diffusion entre ses mains, et la force de frappe qui vient avec lui, pour faire avancer sa cause, en mélangeant par exemple humour et propagande.
«Avec l'art, on divertit et on embellit les espaces, dit-il. On ne fait pas changer les choses. Ça fait d'ailleurs des années qu'on chante "Québécois, nous sommes québécois", mais, aux dernières nouvelles, nous sommes toujours canadiens», assène-t-il avec ironie.
La formule est percutante. Elle prouve aussi que, sous sa houlette, le Festival Juste pour rire pourrait certes mettre son offre de produits culturels, comme disent les comptables, au goût du jour, mais qu'il n'est certainement pas susceptible de changer sa mission: «Faire rire les gens et créer du bonheur»... en espérant, ajoute l'ex-militant, que cet état d'esprit les place dans de «bonnes conditions pour poser alors, s'ils le veulent, des gestes individuels pour changer leur monde», estime Éric Belley.
Tant pis, donc, pour les détracteurs de cette grande messe du rire populaire et généralement populiste, qui vont probablement encore déplorer longtemps que cet événement soit toujours sur la même voie. Une constance, toutefois, à laquelle n'aspire pas le jeune programmateur, qui, lui, n'hésite pas à affirmer qu'il pourrait bien changer un jour de vocation. Pour la politique.
«Il est clair que je vais finir en politique dans 10 ans, lance-t-il sérieusement, avec la ferme intention de prendre de front les problèmes de société qui nous affligent.»
Du monde des clowns à celui du Parlement, le virage ne devrait pas être difficile à négocier, pourraient certainement lui lancer des humoristes cyniques et désabusés. Alors que d'autres pourraient bien qualifier ce commentaire de fortement déplacé.
Haut de la page

