Le temps des essais - Un programme estival de lecture pour les vrais, c'est-à-dire ceux qui ne confondent pas le plaisir avec l'absence de réflexion
Renversons, si vous le voulez bien, la pers-pective habituelle. Puis-que plusieurs n'ont pas le temps, pendant la saison du travail, de lire les ouvrages exigeants qui les tentent parfois, on ne va quand même pas leur suggérer de lire léger alors que l'été et son temps libre leur offriront enfin la chance de se frotter à la substance. Voici donc un programme estival de lecture pour les vrais, c'est-à-dire ceux qui ne confondent pas le plaisir avec l'absence de réflexion.
Les lecteurs d'essais, en général, sont des gens qui ont des idées et qui aiment en débattre. Ils ont donc expérimenté, un jour ou l'autre, cette frustration engendrée par un solide échange d'arguments qui laisse néanmoins les débatteurs campés sur leur position. Comment se fait-il, se sont-ils alors demandé, que même de bons arguments n'arrivent pas à convaincre? Dans Dialogues de sourds (Mille et une nuits), l'essai le plus éclairant paru cette saison, le spécialiste du discours social Marc Angenot explore avec brio ce mystère. Lumineux traité de rhétorique, cet essai démontre que le domaine de la logique informelle (qui inclut tous les débats qui ne relèvent pas de la science dure) est condamné, par sa nature même, à des bricolages argumentatifs qui tentent d'approcher le vraisemblable, faute d'être en mesure d'établir une vérité universelle. Angenot y illustre avec force que les critères de validité d'une argumentation sont toujours flous et contestables et que cela explique la permanence des désaccords, de même que la compulsion rhétorique. Un ouvrage indispensable pour débattre en toute lucidité.
Pour illustrer de façon très concrète la thèse d'Angenot, on ne peut trouver mieux que le Qui a raison? (Boréal) du duo Joseph Facal et André Pratte. Voilà, en effet, deux débatteurs intelligents et redoutables. Le premier est souverainiste et le second, fédéraliste. Leurs arguments respectifs sont solides et pertinents. Pourtant, sur la question en litige, c'est-à-dire le débat national, ils s'opposent radicalement l'un à l'autre. Impossible, donc, qu'ils aient tous les deux raison. J'accorde la victoire, pour ma part, à Facal. Son bricolage, pour parler comme Angenot, me semble plus vraisemblable. Les répliques de son adversaire, toutefois, me restent nécessaires pour éviter le dogmatisme et mieux affûter ma position. Richesse pédagogique du débat, donc.
Pour être formateur, cela étant, l'exercice de l'art de convaincre exige honnêteté et transparence de la part de ceux qui s'y adonnent. Dans Propaganda. Comment manipuler l'opinion en démocratie (Lux), Edward Bernays, neveu de Freud et un des principaux créateurs de l'industrie des relations publiques aux États-Unis, fournit les clés d'une propagande au service de l'élite et visant à diriger le comportement des masses. Bernays, en toute candeur, plaide la nécessité de cette ingénierie sociale en vue d'un bien commun dont la définition appartiendrait aux classes dirigeantes. Dans cette logique, ce qu'il appelle «démocratie» s'apparente à du despotisme éclairé. Cet élitisme, qui réduit les gens du peuple au statut de récepteurs d'une argumentation, est donc à combattre parce qu'il nie la nature du débat démocratique au profit d'une propagande à sens unique. Bernays, en chantant ses vertus, nous permet au moins de le connaître et de mieux s'y opposer.
La valeur d'une argumentation se mesure donc au respect d'une certaine éthique de la discussion, mais elle se mesure aussi à la richesse de son contenu. Sans culture générale, en ce sens, il est impossible de bien penser et de bien débattre. Aussi, puisque plusieurs des plus importants débats actuels (environnement, santé, éducation) ont trait, de près ou de loin, à la science, un ouvrage comme Une brève histoire des idées de Galilée à Einstein (Fides), de Claude Boucher, devient un outil indispensable pour tout citoyen consciencieux. Brillant exercice de vulgarisation scientifique, cet essai présente la vie et l'oeuvre de six génies occidentaux — Galilée, Harvey, Pascal, Darwin, Freud et Einstein — qui ont transformé notre rapport au monde. Fort d'une renversante culture générale et d'un remarquable enthousiasme pédagogique, Boucher nous réconcilie avec le plaisir de la science en nous montrant que tous y sont conviés.
Pour des considérations plus actuelles sur la méthode scientifique, sur les controverses qui animent cet univers et sur les rapports tendus entre les sciences et les religions, Parlons sciences (Boréal), l'essai d'Yves Gingras réalisé en collaboration avec Yanick Villedieu, constitue un excellent complément de programme. Divisé en courts chapitres qui peuvent se lire séparément au gré des temps libres, ce livre est le compagnon idéal des lecteurs occupés, même en vacances.
Aurai-je l'audace d'insérer dans ce menu estival les Îuvres complètes de Fernand Dumont (PUL)? Disons que, pour la plage, il ne s'agit pas du choix idéal. Pour les soirs tranquilles, toutefois, le plus grand intellectuel québécois du XXe siècle pourrait être un interlocuteur privilégié. Ce n'est pas en novembre, en effet, en revenant du travail et en préparant le repas pour les enfants, que les idées du penseur de Montmorency trouveront leur meilleur terreau d'accueil.
Vous tenez absolument à du plus léger, sans pour autant souhaiter vous gaver de malbouffe intellectuelle? Il y aura alors, pour vous, Le Bonheur philosophe. De Pythagore à Al Gore (Liber), un essai dans lequel Jacques Sénécal présente la conception du bonheur des plus grands philosophes de l'histoire. Par une journée ensoleillée, au bord de la rivière L'Assomption, j'en relirai sûrement des extraits. On n'est jamais trop savant et trop heureux. Trop philosophe, quoi!
***
Note: cet été, comme d'habitude, les lecteurs du Devoir me retrouveront chaque samedi dans cette chronique.
Les lecteurs d'essais, en général, sont des gens qui ont des idées et qui aiment en débattre. Ils ont donc expérimenté, un jour ou l'autre, cette frustration engendrée par un solide échange d'arguments qui laisse néanmoins les débatteurs campés sur leur position. Comment se fait-il, se sont-ils alors demandé, que même de bons arguments n'arrivent pas à convaincre? Dans Dialogues de sourds (Mille et une nuits), l'essai le plus éclairant paru cette saison, le spécialiste du discours social Marc Angenot explore avec brio ce mystère. Lumineux traité de rhétorique, cet essai démontre que le domaine de la logique informelle (qui inclut tous les débats qui ne relèvent pas de la science dure) est condamné, par sa nature même, à des bricolages argumentatifs qui tentent d'approcher le vraisemblable, faute d'être en mesure d'établir une vérité universelle. Angenot y illustre avec force que les critères de validité d'une argumentation sont toujours flous et contestables et que cela explique la permanence des désaccords, de même que la compulsion rhétorique. Un ouvrage indispensable pour débattre en toute lucidité.
Pour illustrer de façon très concrète la thèse d'Angenot, on ne peut trouver mieux que le Qui a raison? (Boréal) du duo Joseph Facal et André Pratte. Voilà, en effet, deux débatteurs intelligents et redoutables. Le premier est souverainiste et le second, fédéraliste. Leurs arguments respectifs sont solides et pertinents. Pourtant, sur la question en litige, c'est-à-dire le débat national, ils s'opposent radicalement l'un à l'autre. Impossible, donc, qu'ils aient tous les deux raison. J'accorde la victoire, pour ma part, à Facal. Son bricolage, pour parler comme Angenot, me semble plus vraisemblable. Les répliques de son adversaire, toutefois, me restent nécessaires pour éviter le dogmatisme et mieux affûter ma position. Richesse pédagogique du débat, donc.
Pour être formateur, cela étant, l'exercice de l'art de convaincre exige honnêteté et transparence de la part de ceux qui s'y adonnent. Dans Propaganda. Comment manipuler l'opinion en démocratie (Lux), Edward Bernays, neveu de Freud et un des principaux créateurs de l'industrie des relations publiques aux États-Unis, fournit les clés d'une propagande au service de l'élite et visant à diriger le comportement des masses. Bernays, en toute candeur, plaide la nécessité de cette ingénierie sociale en vue d'un bien commun dont la définition appartiendrait aux classes dirigeantes. Dans cette logique, ce qu'il appelle «démocratie» s'apparente à du despotisme éclairé. Cet élitisme, qui réduit les gens du peuple au statut de récepteurs d'une argumentation, est donc à combattre parce qu'il nie la nature du débat démocratique au profit d'une propagande à sens unique. Bernays, en chantant ses vertus, nous permet au moins de le connaître et de mieux s'y opposer.
La valeur d'une argumentation se mesure donc au respect d'une certaine éthique de la discussion, mais elle se mesure aussi à la richesse de son contenu. Sans culture générale, en ce sens, il est impossible de bien penser et de bien débattre. Aussi, puisque plusieurs des plus importants débats actuels (environnement, santé, éducation) ont trait, de près ou de loin, à la science, un ouvrage comme Une brève histoire des idées de Galilée à Einstein (Fides), de Claude Boucher, devient un outil indispensable pour tout citoyen consciencieux. Brillant exercice de vulgarisation scientifique, cet essai présente la vie et l'oeuvre de six génies occidentaux — Galilée, Harvey, Pascal, Darwin, Freud et Einstein — qui ont transformé notre rapport au monde. Fort d'une renversante culture générale et d'un remarquable enthousiasme pédagogique, Boucher nous réconcilie avec le plaisir de la science en nous montrant que tous y sont conviés.
Pour des considérations plus actuelles sur la méthode scientifique, sur les controverses qui animent cet univers et sur les rapports tendus entre les sciences et les religions, Parlons sciences (Boréal), l'essai d'Yves Gingras réalisé en collaboration avec Yanick Villedieu, constitue un excellent complément de programme. Divisé en courts chapitres qui peuvent se lire séparément au gré des temps libres, ce livre est le compagnon idéal des lecteurs occupés, même en vacances.
Aurai-je l'audace d'insérer dans ce menu estival les Îuvres complètes de Fernand Dumont (PUL)? Disons que, pour la plage, il ne s'agit pas du choix idéal. Pour les soirs tranquilles, toutefois, le plus grand intellectuel québécois du XXe siècle pourrait être un interlocuteur privilégié. Ce n'est pas en novembre, en effet, en revenant du travail et en préparant le repas pour les enfants, que les idées du penseur de Montmorency trouveront leur meilleur terreau d'accueil.
Vous tenez absolument à du plus léger, sans pour autant souhaiter vous gaver de malbouffe intellectuelle? Il y aura alors, pour vous, Le Bonheur philosophe. De Pythagore à Al Gore (Liber), un essai dans lequel Jacques Sénécal présente la conception du bonheur des plus grands philosophes de l'histoire. Par une journée ensoleillée, au bord de la rivière L'Assomption, j'en relirai sûrement des extraits. On n'est jamais trop savant et trop heureux. Trop philosophe, quoi!
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Note: cet été, comme d'habitude, les lecteurs du Devoir me retrouveront chaque samedi dans cette chronique.
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