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Fabriqué au Québec

Il ne pouvait y avoir de signal plus clair, de geste plus fort: consacrer une triennale entièrement à l'art d'ici et, qui plus est, lui réserver un traitement d'envergure. C'est le pari qu'a voulu relever le Musée d'art contemporain de Montréal (MACM) avec cette première édition d'un événement qui, sans le prétendre, pourrait faire partie de la solution au manque de visibilité des pratiques artistiques québécoises à l'étranger. Attribuer, localement, une attention exceptionnelle à ces pratiques devrait, à tout le moins, témoigner d'un minimum de confiance en ses moyens.

Cette attention prend forme dans l'aménagement du MACM, lui qui, pour la première fois de son histoire, dédie toutes ses salles à un seul événement. Avec les quelque 135 oeuvres de 38 artistes et collectifs, cette édition en met donc beaucoup à la vue, mais sans surcharger l'espace, qui n'aura jamais apparu aussi vaste et propice à mettre en valeur l'art actuel. La perception du lieu est ainsi transformée, comme celle du MACM à qui la critique a déjà reproché de reléguer la production d'artistes locaux au second plan.

Même en optant franchement pour une triennale toute «québécoise», l'équipe de conservateurs savait qu'elle prêtait aussi le flanc à la critique. Il n'y a qu'à lire les textes du catalogue, signés par Josée Bélisle, Paulette Gagnon, Mark Lanctôt et Pierre Landry, pour y relever les précautions prises par les auteurs pour expliciter la sélection des artistes, évoquant tantôt l'absence ou non de critères, tantôt l'élection d'un titre dans l'après-coup afin de contourner les portées limitatives d'un thème défini à l'avance.

Le catalogue compare aussi l'exercice de la triennale à un instantané photographique ou à un reflet de la création actuelle et de son contexte culturel. Que cette création fonctionne par cadrage ou comme un miroir, le «portrait de groupe» que la triennale défend fournit l'occasion de soulever d'autres questions délicates, comme celle de l'identité nationale, en regard du cosmopolitisme urbain et de la mondialisation. Ces enjeux, Mark Lanctôt les examine habilement dans un texte où il dirige son attention sur les artistes de la triennale qui ne sont pas d'origine franco-québécoise et dont les oeuvres, mais ce ne sont pas les seules, attestent d'une redéfinition de l'identité qui ne se résume pas au lieu géographique.

Îuvres critiques

Chapeautée par le titre Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, l'exposition réunit une diversité de pratiques. Malgré l'absence d'un thème unificateur, l'agencement des salles stimule des liens fructueux entre les pratiques de différents artistes, par exemple autour des miroirs et de la matière en mutation chez Gwenaël Bélanger, David Altmejd, Adad Hannah et Patrick Coutu dans une section importante, et absolument séduisante, du parcours.

Plusieurs oeuvres ressortent de l'ensemble, notamment celles de Raphaëlle de Groot avec son projet Tous ces visages, qui relève le défi de l'adaptation muséale. Des composantes visuelles et sonores rapportent les singulières séances de portrait auxquelles s'est abandonnée l'artiste, et ce, en l'absence des modèles. L'expérience est livrée par fragments; il faut s'y attarder avec la même délicatesse que l'artiste, qui, par ses annotations textuelles, rejoint les affects.

D'autres oeuvres travaillent avec la donne psychologique et sociale. Dans un troublant dispositif qui restitue la dignité et plonge les images dans un climat funeste, les vidéos de Romeo Gongora font parler des détenus repentis. Aussi tournées vers l'autre, les vidéos d'Emanuel Licha partagent l'expérience distanciée du tourisme de guerre. Auschwitz, Tchernobyl ou Sarajevo, les visites commentées font frissonner, rendent complice d'une indécente curiosité, attisée encore davantage dans le cas du Chiapas, résumé dans la photo d'un guide masqué.

De l'humour

L'affiche publicitaire de style rétro des Women with Kitchen Appliances (WWKA) détend un peu l'atmosphère par son humour, avec les captations vidéo de leurs virées déjantées et bruitistes dans quelques cuisines privées.

Des pièces majeures, comme le Black Whole Conference de Michel de Broin, la mosaïque de photos de vieux miroirs retouchées numériquement de Nicolas Baier ou encore la Fantasmagorie lumineuse de Manon de Pauw, qui pousse plus loin des stratégies visuelles explorées auparavant, ponctuent aussi avec force le parcours. Au détour d'une salle marquée par une effusion de couleurs et de motifs, où notamment figurent les sculptures intrigantes de Valérie Blass, se tient la froide et imposante installation des Cooke-Sasseville, devenue l'écrin de quelques peintures de Borduas tirées de la collection du musée.

Il y a encore davantage, bien sûr, et, malgré quelques oeuvres plus faibles, cette première Triennale québécoise s'avère une réussite. Il faudra toutefois attendre les prochaines éditions pour évaluer la capacité de cet événement de se positionner de manière réelle sur la scène artistique et de cerner le renouvellement de la création tous les trois ans.

***

RIEN NE SE PERD, RIEN NE SE CRÉE, TOUT SE TRANSFORME

Musée d'art contemporain de Montréal

Jusqu'au 7 septembre

***

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