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Lettre à un poète mourant

Olivier Gamelin - Doctorant en lettres à l'Université du Québec à Trois-Rivières  26 février 2008  Actualités culturelles
Très cher ami. Voici venu le temps des bousculades, des crochets sur la gueule, des casse-pattes à l'institution littéraire québécoise. Il y a trop longtemps, cher ami, qu'Orphée n'a plus droit de cité au Québec et que sa lyre ne résonne plus qu'au son d'un tiroir-caisse. Vingt ans qu'on écoute murmurer les mêmes chantres, vingt ans de partis pris pour les Bonzes subventionnés, vingt ans qu'elle perdure la grande messe littéraire dans la province de Champlain. C'est assez.

Tu sais, cher ami, combien j'en ai contre tous les marchands du temple qui vendent leurs poésies d'un bout à l'autre du Saint-Laurent sans autre souci que le nombre de barres qui traversent un signe de piastre. Depuis des lustres, pas un poète ne se lève au Québec, sinon à genoux, pour défendre une poésie plus près de l'art que de la culture. Poètes, vos papiers! Voilà le discours des gendarmes du temple. Papiers signés, griffés par la plume d'un bonze, passeports de putes. Nous sommes sans papier, ami, voilà pourquoi nous sommes poètes. Oui, poètes, à la plume comme à l'épée.

Combien osent parler des chemins peu fréquentés — Baudelaire, Crémazie, Rimbaud — sans en avoir fait l'expérience? Tant d'universitaires s'y hasardent. Trop s'y délectent l'alexandrin sans boire à la carte, sans concéder à la poésie son caractère sacré. Qui sont-ils pour juger le maître sans tenir le pinceau? Menuisiers sans marteau? Poètes sans échafaud? Intellectuels sans révolte?

Nous avons choisi l'autre voie, le chemin le plus long, celui où l'on avance seul et où les obstacles sont nombreux, celui de la patience et de la détermination, le seul possible, nous avons rejeté la reconnaissance de nos pairs. L'essentiel, n'est-ce pas de créer, sans souci de diffusion? Sans désir de légitimation? Il faut créer, cher ami, écrire comme on prononce une prière, dans l'intimité de la foi, humble devant la beauté et non en cherchant l'approbation des caméras de 18h. Nous sommes à une époque où la diffusion effrénée et la légitimation à outrance de l'écrit rendent caduc ces deux vecteurs essentiels au développement d'une littérature nationale.

J'entendais récemment une notoriété universitaire affirmer que le grand nombre de publications proposées par nos libraires témoignait de la bonne santé de notre littérature. Certes, le livre y est peut-être Roi, mais la littérature y est son bouffon, le manuel de cuisine y trône en Reine et la cour s'y occupe de bricolage. Souhaiterais-tu, cher ami, voir ta poésie grelotter entre la biographie d'un politicien véreux et celle non moins pénible d'un boxer alcoolique qui s'adonne au soufflet et au soufflé?

La publication littéraire postmoderne, la diffusion de masse d'une culture de masse sont autant de signes qui nous indiquent la superficialité de notre littérature nationale, sa fragilité. Il faut revenir à la base même de la littérature, de la poésie: la création pour la création, cette vieille formule sans souci de couronnement. Pour s'épanouir, pour sortir de la pauvreté, notre littérature nationale devra au préalable générer d'immenses pertes financières. Qu'on se le dise.

Si tu me permets un conseil aux jeunes poètes: retournez chez vous et remettez-vous à la tâche! Tachez de bien soigner vos archives personnelles et lorsque la machine dévorante de talents explosera d'elle-même, lorsque la littérature sortira des magasins à grande surface et des multinationales de l'imprimerie, l'histoire, seule capable de légitimer une oeuvre, vous donnera raison. D'ici-là, à la plume! Le temps encourage l'authenticité, l'impatience la tue.

Malgré notre silence public, cher ami, nous sommes de notre époque, indéniablement de notre époque. Ceux qui marchent dans la marge sont également le reflet de leur époque. Alors que dehors on se flatte le ventre d'avoir «inventé un nouveau genre» littéraire, à l'intérieur nous créons, nous affinons nos plumes et nos pinceaux, solitaires, pauvres, fidèles à la création; là-bas, les flashs médiatiques s'activent et bourdonnent aux oreilles de la gloire.

J'attends ta réponse, cher ami, avec impatience. Ne tarde pas trop, car je pourrais m'irriter et faire suivre la présente d'une seconde beaucoup moins sympathique. Je sais me montrer vitriolique.
 
 
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