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    Pays à la carte

    Les Lieux invisibles, un projet d'interventions d'Andrée Anne Vien dans sept restos dits exotiques

    Vous n'entrerez peut-être plus jamais dans un restaurant dit exotique avec les mêmes yeux. Avez-vous déjà pensé, en franchissant la porte d'un de ces établissements, que c'est comme si vous vous apprêtiez à lire un livre? De fiction? Non? Eh bien, c'est à cette vérité que vous convie un projet artistique développé à sept adresses du Montréal culinaire.

    Les Lieux invisibles se veut une rencontre avec une culture, certes. Mais le projet développé par Andrée Anne Vien, avec le soutien du centre Dare-Dare, invite aussi à fabuler et à apprécier toutes ces fabulations. C'est un voyage dans l'imaginaire à la manière des Villes invisibles d'Italo Calvino, périple littéraire à travers des villes fictives.

    Un pays, c'est l'hiver, chante à peu près Vigneault. Un resto, c'est un pays, clame Andrée Anne Vien. Votre pays, celui que vous voulez bien imaginer. Pour elle, tout juste sortie de la maîtrise en arts visuels et médiatiques de l'UQAM, il s'agissait de questionner l'idée qu'on se fait d'un pays à travers la cuisine et l'univers d'un restaurant.

    «Chaque propriétaire donne l'image d'un pays qu'il veut bien nous donner, dit-elle. Son resto est d'abord et avant tout à son image.» Ne vous fiez pas aux idées reçues, ne prenez rien pour du béton, poursuit-elle. Le Vietnam que vous visitez au vietnamien du coin n'est qu'un point de vue. La bouffe, les odeurs, l'ambiance, les décors sont tout aussi authentiques que la neige est éternelle au Québec.

    Les Lieux invisibles reste d'abord un festin d'odeurs, de saveurs, de musique. Un voyage menant de l'Haïti de la rue Jarry au Tibet de la rue Saint-Denis, en passant par le Vietnam de Villeray et le Brésil du Mile-End. Autres pays visités: la Mauritanie, la Colombie et l'Inde.

    «C'est important de dire que ce sont des restos de pays que je ne connais pas», dit celle qui a séjourné en France, au Mexique et au Burkina Faso. «Car c'est vraiment un projet sur des pays fictifs, qui habitent notre imaginaire. Et peu importe que ces idées soient fausses, elles nous aident à interpréter le monde, à comprendre sa réalité.»

    Andrée Anne Vien a choisi ces sept restaurants, où elle intervient discrètement au moyen d'une bande sonore et d'une photo-dessin, parce que ce sont ceux qu'elle fréquente. L'idée ne consiste pas à reprocher à qui que ce soit sa manière de vendre un pays. Au contraire, ce sont des lieux qu'elle aime. Gourmande de son propre aveu, elle s'est donné une raison pour entretenir sa palette et son imaginaire. Deux fois par mois, elle donne rendez-vous aux gens pour un souper dans un de ces restos.

    «Ce n'est qu'un repas, précise-t-elle. Je ne fais pas de performance et il ne s'agit pas non plus d'une rencontre avec l'artiste. J'oblige seulement les gens à venir manger.»

    Une touriste à distance

    Sur les bandes-son, disponibles sur place et sur Internet (www.leslieuxinvisibles.ca), on entend des clients, des représentants des «diasporas» commenter les restaurants visités. Ces témoignages sont révélateurs de la subjectivité culturelle, selon l'artiste. «Les gens qui arrivent avec leur culture, c'est déjà une manière d'interpréter.»

    À ces subjectivités, elle oppose la sienne, celle d'une touriste à distance. Dans chaque restaurant, elle expose une photo des lieux qu'elle a minutieusement retouchée, transformée. «C'est une image fictive au chapitre de la représentation. Ce n'est pas le restaurant en photo mais comment je l'imagine.»

    Son imaginaire et sa compréhension du Brésil ont ainsi donné, dans cette photo-dessin, un resto bondé, à l'ambiance bruyante et festive. Il fait chaud, le jus à base de lait de coco semble fort approprié. Et puis à gauche, en lieu et place de la rue de l'Esplanade, il y a la plage, invitante et rêveuse.

    «Quelqu'un m'a dit que dans ses souvenirs, au Brésil, il y avait toujours quelqu'un qui payait avec une carte de crédit. Le voici», dit-elle en pointant un personnage fictif pour ce resto de la rue Bernard.

    Malgré ses recherches et ses multiples entrevues, Andrée Anne Vien est consciente des limites des connaissances qu'elle se fait à propos d'un pays où elle n'a jamais mis les pieds. Elle reconnaît volontiers ses «erreurs», comme celle qu'on lui a reprochée au restaurant colombien. «Sur la boîte de pailles, j'ai ajouté, pour vouloir faire plus authentique, le mot "popote", explique-t-elle. Sauf qu'en Colombie, on ne verra jamais ça. On dit "pitillo".»

    Impossible d'être authentique. Les restaurants ne seront qu'une représentation, jamais la réalité. D'ailleurs, glisse-t-elle discrètement, le propriétaire du resto brésilien où on s'est donné rendez-vous n'est pas brésilien. Les employés non plus.

    Une autre réalité

    Horreur? Non, juste une autre réalité. L'homme n'est pas moins épris du Brésil, visiblement fasciné par sa culture et les souvenirs qu'il a bien voulu en garder, tel ce berimbau, instrument de la capoeira, qui trône au-dessus de la cuisine. La représentation supposément objective devient décor...

    «Au Shambala, par exemple, tout est tibétain, dit Andrée Anne Vien. Il y a une volonté de faire connaître le Tibet. C'est un pays essentiellement carnivore mais impossible à respecter totalement. Leur viande, c'est le yack.»

    Vous ne mangerez pas du yack au Shambala, mais vous en rêverez.

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    Les Lieux invisibles

    Andrée Anne Vien, Dans sept restaurants de Montréal, Jusqu'au 8 mai

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    Collaborateur du Devoir












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