vendredi 25 mai 2012 Dernière mise à jour 01h44
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

En aparté - ¡ Cuba, si !

Qu'était Cuba avant l'arrivée de Castro au pouvoir en 1959? Un paradis pour les touristes bien nantis, un lieu où l'as-souplissement général des restrictions permettait le jeu, les cabarets et les fêtes autorisées par les pouvoirs de l'argent, nom de code comme on le sait des États-Unis. C'est entre autres ce que rappelle par la bande la riche exposition que consacre ces jours-ci le Musée des beaux-arts de Montréal à l'art cubain.

L'image de l'île d'avant Castro est associée à celle des amours pour esprits licencieux en quête de nuits folles autant qu'à un régime corrompu et violent. Les plaisirs sont savamment liés à des archétypes bien entretenus, celui entre autres de la belle mulâtre, fille d'une société où les gens sont souriants et courtois, religieux et généreux de surcroît.

Quand on y songe, ce Cuba ressemble assez au Montréal corrompu dénoncé à la même époque par Pax Plante, la chaleur des rayons verticaux du soleil en moins, évidemment.

Montréal aussi est alors une capitale du sexe, des tripots et des nuits folles pour touristes américains et notables crapuleux. Ici, les mulâtres sont remplacés dans l'imaginaire par des «nègres blancs» ayant au moins l'élégance exotique de parler français, tout en étant soumis aussi à l'Église et à l'argent.

L'époque est symbolisée par les strip-teases de Marie Van Schaack, alias Lili St-Cyr, une Américaine francisée pour la scène qui sera plus connue que Bettie Page. Au milieu du Red Light, le florissant quartier montréalais du crime organisé, «The Faboulous Female Lili St. Cyr» se produit au Gaiety, aujourd'hui devenu le chic et bien verni Théâtre du Nouveau Monde.

La liste des lieux de plaisirs montréalais est alors bien longue, très longue. Elle compte des cabarets florissants autant que des lieux plus sombres connus et tolérés. Entre 1942 et 1944 seulement, alors que Montréal ne compte pas même encore un million d'habitants, on fait 1494 descentes de police dans ces endroits! Le plus souvent, ces visites sont annoncées et servent moins à assurer l'ordre public qu'à en préserver les apparences.

Kalatozov ne tourna pas de film sur Montréal, mais il aurait très bien pu. Son remarquable Soy Cuba — j'en ai toujours été persuadé — aurait pu être un Soy Québec. La fascination des Québécois pour Cuba tient d'ailleurs peut-être en partie aux similitudes profondes de notre histoire populaire avec celle de ce peuple des Antilles.

Mais l'esprit proprement révolutionnaire qui explosait sans cesse à Cuba faisait plutôt défaut ici. Ceux-là mêmes que l'on accusait chez nous de fomenter des changements radicaux se donnèrent parfois la peine de démontrer qu'ils ne conspiraient pas le moins du monde! Quant à vouloir confondre René Lévesque avec un révolutionnaire cubain, comme on le fit au début des années 1960, c'était bien sûr pour le moins exagéré. Au sortir des années Duplessis, il ne pouvait guère survenir ici autre chose qu'une révolution bien tranquille.

Il y a cinquante ans, que proposaient Guevara et Castro au-delà de l'espoir de jours meilleurs? Pour mieux le comprendre, il faut dépasser l'image du rebelle humaniste du Che, image déclinée aujourd'hui en une multitude de produits commerciaux, depuis l'appareil photo Leica jusqu'aux montres Swatch, en passant par les cahiers d'écoliers.

Dans les Souvenirs de la guerre révolutionnaire cubaine du Che, dont une édition française vient de reparaître avec la bénédiction du Centre d'études Che Guevara de La Havane, on découvre d'abord et avant tout un chef de guerre.

De ce livre, on retient souvent l'histoire de la mort d'un petit chien de chasse qui devint, un jour de mouvement de troupes, la mascotte des hommes du Che. Mais les jappements du petit animal menacèrent vite la sécurité de son peloton. Le Che ordonna donc qu'on l'étrangle sans plus attendre. Le soir, tandis qu'un des hommes du révolutionnaire caresse la tête d'un chien adulte, celui-là bien tranquille, un malaise plane sur la troupe... Est-ce là, mis en forme dans une allégorie toute canine, l'expression du dilemme humaniste qui se pose à tout être qui souhaite changer le monde? Quel sacrifice en effet faut-il faire ou ne pas faire lorsqu'on est en lutte?

Dans ce livre de souvenirs, ce sont en tout cas les exécutions sommaires qui dominent plutôt que les considérations morales. Le Che n'a guère de scrupules lorsqu'il s'agit d'exécuter des opposants ou des sympathisants jugés soudain douteux aux yeux de la Révolution, c'est-à-dire à ses propres yeux. Les combattants capturés sont éliminés sans grand état d'âme, jour après jour. Après des aveux arrachés à un prisonnier, Guevara trouve ainsi pathétique de voir un homme se refuser à être exécuté! Il applique sans cesse et partout la logique de la révolution, qui est mortelle pour qui s'y oppose. «Lorsque la révolution relâchait, ne fût-ce qu'une minute, sa surveillance», écrit-il dans une prose semblable à Saint-Just, ses collaborateurs «commettaient des erreurs qui les menaient droit au crime, suivant une logique implacable.» La logique de la punition qui s'ensuit est presque toujours aussi directe que la trajectoire d'une balle. Dans ce monde où l'arbitraire de la justice expéditive règne, on fusille au mieux «symboliquement».

Le gouvernement de Batista procédait-il autrement? Sans doute que non. Mais là n'est pas la question.

Avait-on besoin de découvrir une nouvelle inédite du Che, il y a quelques années, nouvelle dans laquelle il narrait la trajectoire d'une balle dans la tête d'un adversaire politique, pour se douter que ce personnage n'était pas un Christ de bonté humaine tel que l'imagerie populaire tend à le représenter depuis un demi-siècle?

Notons enfin que les Souvenirs de la guerre révolutionnaire cubaine du Che, comme d'autres livres du révolutionnaire cubain, sont publiés désormais à des enseignes éditoriales du groupe Hachette-Lagardère, un important pôle financier qui doit une bonne partie de ses succès à la vente d'armements. Ce qu'il y a tout à la fois d'extraordinaire et de décourageant dans le capitalisme que combattait le Che est qu'il réussit à s'emparer puis à faire son miel même de ses soi-disant opposants.

jfnadeau@ledevoir.com
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Cet article vous intéresse?
0 réaction
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012