Beautépolis
SubUrb, Jelena Porovic: le complexe «démontre que l’on peut bénéficier des bienfaits de la banlieue tout en profitant d’une véritable solitude en communion avec six millions de Montréalais».
Mêmes couleurs, même configuration: le métro est vite reconnaissable. Une ligne et plusieurs stations de plus, peut-être, mais pas de doute, il s'agit bel et bien de Montréal. La représentation est assez sommaire, quoique singulière, avec de drôles de structures faisant acte de bâtiments et nommées «beautés étranges». Nous voici dans 100 ans, devant une ville et sa banlieue imaginées par un groupe de recherche de l'Université de Montréal, l'Ouvroir de projets potentiels.
Si le métro demeure un trait distinctif de Montréal, voire de n'importe quelle ville (on ne change pas une silhouette souterraine à chaque siècle), la surface, elle, semble métamorphosée. Ne demandons pas non plus à des plombiers de configurer l'alimentation électrique: ces seize Beautés étranges, titre de la nouvelle exposition de la toujours audacieuse galerie Monopoli, sont la création d'architectes et non d'urbanistes.
Si Québec a son Urbanopolis au Musée de la civilisation, voici «l'architecture de Montréal en 2108». Utopie ou pragmatisme?
«Ce n'est pas de la science-fiction», répond Sophie Gironnay, directrice de la petite galerie encastrée dans le Palais des congrès. «L'idée, c'est de penser ce qui se passe en cent ans. Ce n'est donc pas une utopie. Disons... une science-fiction rétrospective.»
Science-fiction ou non, l'exposition est une affaire bien concrète née sur les bancs d'école. Les bancs d'une maîtrise dirigée par Jean-Pierre Chupin, un féru d'imaginaire, qui sera des deuxièmes Archi-fictions de Monopoli, projet liant architecture et littérature. Avant d'être une expo, ce Montréal du futur est d'abord un exercice pédagogique visant à développer l'esprit critique. Les futurs architectes devaient concevoir leurs bâtiments en ayant conscience des problèmes de demain, déjà présents aujourd'hui: fragilité de l'environnement, surpopulation, vieillissement...
Pour Sophie Gironnay, c'est une belle manière de «pousser la réflexion théorique», d'être à la fois pratique et imaginatif. Les 16 étrangetés — belles ou pas, chacun ses goûts — ne seront peut-être jamais construites, mais elles n'expriment pas moins des soucis bien réels.
Au métro «Carrière Miron», les Montréalais du XXIIe siècle voient une plateforme translucide. Ce sont les Chambres à usages flottants (de Jacques Martin), «un abri d'identité, une prothèse habitable», écrit l'auteur. «Tel un poumon, la chambre filtre les polluants extérieurs et nous protège du froid et du soleil.»
Au métro «Accommodements-Raisonnables», résultat de la phobie d'une troisième guerre mondiale en 2077, prend racine le Quartier souterrain fortifié (Mélanie Ouellet). Ses résidants bénéficient (enfin?) du «vivre ultra sécurisé».
À Laval, métro Saint-Martin, Fast-Track City (Marc Despaties), autre territoire autosuffisant, celui-ci aérien, est la solution à une banlieue saturée et vite planifiée. «Saturée de vide: autoroutes, stationnements et espaces tampons», précise l'étudiant. Ses immenses corridors surplombent l'autoroute 15 et permettent aux piétons et aux cyclistes de se moquer des erreurs du passé.
Les 16 projets se déploient sur la table figurant le métro et ses désormais cinq lignes colorées. L'idée n'étant pas de jouer les cohérents, les maquettes ne sont ni à l'échelle ni selon la logique de la cohabitation. Voici 16 individualités, oubliez la collectivité.
«Ce sont des objets à être pris individuellement. Ils ont leur propre fiction. Ce sont des fragments d'une ville, pas des projets véritables», dit Nathalie Héroux, qui s'est laissée inspirer par le vieillissement de la population, par le «pouvoir gris». Son OMCA (pour Old Men's City-Center Association), une coque blanche de 18 étages, est un ensemble multifonctionnel. Toutefois, aussi théorique soit-il, son objet, comme tous les autres, est bien matériel. Dans son cas, il résulte de son plaisir à explorer les choses tactilement. «Je travaille avec de petits objets, dit-elle, pour en explorer la séquence. L'objet qui se modifie au fur et à mesure. Ça me permet d'étudier ensuite la spatialité, la relation de l'un à l'autre.»
Cire, bois, métal, béton, textiles: toute matière a été bonne à explorer dans ces fictions architecturales. Même les objets usinés sont de la partie, telle la machine à coudre renversée de Ramzi Bosha. Sa Nécronée, imaginée en plein centre-ville, propose une relecture du cycle de la vie. Et la structure se veut complexe, influencée par «la haute couture de l'architecture».
Cette inévitable mort est aussi présente au square Philips, rebaptisé Square Necropolis par Daphnee Touloumis. La rareté de l'eau a soufflé à Marlène Bourque un temple troué en briques, le Groundwater. La densification urbaine, elle, est combattue par Jelena Porovic au moyen de tours colorées aux formes séduisantes, à voir au métro Outremont. Le complexe SurUrb, écrit-elle, «démontre que l'on peut bénéficier des bienfaits de la banlieue tout en profitant d'une véritable solitude en communion avec six millions de Montréalais». Et si l'avenir devenait aussi simple que ça?
***
16 beautés étranges L'architecture de Montréal en 2108
Galerie Monopoli, 181, rue Sainte-Antoine Ouest, Montréal, Jusqu'au 8 mars
Collaborateur du Devoir
Si le métro demeure un trait distinctif de Montréal, voire de n'importe quelle ville (on ne change pas une silhouette souterraine à chaque siècle), la surface, elle, semble métamorphosée. Ne demandons pas non plus à des plombiers de configurer l'alimentation électrique: ces seize Beautés étranges, titre de la nouvelle exposition de la toujours audacieuse galerie Monopoli, sont la création d'architectes et non d'urbanistes.
Si Québec a son Urbanopolis au Musée de la civilisation, voici «l'architecture de Montréal en 2108». Utopie ou pragmatisme?
«Ce n'est pas de la science-fiction», répond Sophie Gironnay, directrice de la petite galerie encastrée dans le Palais des congrès. «L'idée, c'est de penser ce qui se passe en cent ans. Ce n'est donc pas une utopie. Disons... une science-fiction rétrospective.»
Science-fiction ou non, l'exposition est une affaire bien concrète née sur les bancs d'école. Les bancs d'une maîtrise dirigée par Jean-Pierre Chupin, un féru d'imaginaire, qui sera des deuxièmes Archi-fictions de Monopoli, projet liant architecture et littérature. Avant d'être une expo, ce Montréal du futur est d'abord un exercice pédagogique visant à développer l'esprit critique. Les futurs architectes devaient concevoir leurs bâtiments en ayant conscience des problèmes de demain, déjà présents aujourd'hui: fragilité de l'environnement, surpopulation, vieillissement...
Pour Sophie Gironnay, c'est une belle manière de «pousser la réflexion théorique», d'être à la fois pratique et imaginatif. Les 16 étrangetés — belles ou pas, chacun ses goûts — ne seront peut-être jamais construites, mais elles n'expriment pas moins des soucis bien réels.
Au métro «Carrière Miron», les Montréalais du XXIIe siècle voient une plateforme translucide. Ce sont les Chambres à usages flottants (de Jacques Martin), «un abri d'identité, une prothèse habitable», écrit l'auteur. «Tel un poumon, la chambre filtre les polluants extérieurs et nous protège du froid et du soleil.»
Au métro «Accommodements-Raisonnables», résultat de la phobie d'une troisième guerre mondiale en 2077, prend racine le Quartier souterrain fortifié (Mélanie Ouellet). Ses résidants bénéficient (enfin?) du «vivre ultra sécurisé».
À Laval, métro Saint-Martin, Fast-Track City (Marc Despaties), autre territoire autosuffisant, celui-ci aérien, est la solution à une banlieue saturée et vite planifiée. «Saturée de vide: autoroutes, stationnements et espaces tampons», précise l'étudiant. Ses immenses corridors surplombent l'autoroute 15 et permettent aux piétons et aux cyclistes de se moquer des erreurs du passé.
Les 16 projets se déploient sur la table figurant le métro et ses désormais cinq lignes colorées. L'idée n'étant pas de jouer les cohérents, les maquettes ne sont ni à l'échelle ni selon la logique de la cohabitation. Voici 16 individualités, oubliez la collectivité.
«Ce sont des objets à être pris individuellement. Ils ont leur propre fiction. Ce sont des fragments d'une ville, pas des projets véritables», dit Nathalie Héroux, qui s'est laissée inspirer par le vieillissement de la population, par le «pouvoir gris». Son OMCA (pour Old Men's City-Center Association), une coque blanche de 18 étages, est un ensemble multifonctionnel. Toutefois, aussi théorique soit-il, son objet, comme tous les autres, est bien matériel. Dans son cas, il résulte de son plaisir à explorer les choses tactilement. «Je travaille avec de petits objets, dit-elle, pour en explorer la séquence. L'objet qui se modifie au fur et à mesure. Ça me permet d'étudier ensuite la spatialité, la relation de l'un à l'autre.»
Cire, bois, métal, béton, textiles: toute matière a été bonne à explorer dans ces fictions architecturales. Même les objets usinés sont de la partie, telle la machine à coudre renversée de Ramzi Bosha. Sa Nécronée, imaginée en plein centre-ville, propose une relecture du cycle de la vie. Et la structure se veut complexe, influencée par «la haute couture de l'architecture».
Cette inévitable mort est aussi présente au square Philips, rebaptisé Square Necropolis par Daphnee Touloumis. La rareté de l'eau a soufflé à Marlène Bourque un temple troué en briques, le Groundwater. La densification urbaine, elle, est combattue par Jelena Porovic au moyen de tours colorées aux formes séduisantes, à voir au métro Outremont. Le complexe SurUrb, écrit-elle, «démontre que l'on peut bénéficier des bienfaits de la banlieue tout en profitant d'une véritable solitude en communion avec six millions de Montréalais». Et si l'avenir devenait aussi simple que ça?
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16 beautés étranges L'architecture de Montréal en 2108
Galerie Monopoli, 181, rue Sainte-Antoine Ouest, Montréal, Jusqu'au 8 mars
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