D'un château à l'autre
Paris veut ravoir ses Tuileries. Berlin va reconstruire l'ancien château royal des Hohenzollern. Les deux chantiers coûteront 1,5 milliard. Mais à quoi bon?
Photo : Agence Reuters
Un sculpteur taille un bloc de pierre à l’extérieur de l’hôtel de la Marine, un bâtiment néo-classique du XVIIIe siècle surplombant la place de la Concorde à Paris. Le bâtiment a été construit entre 1757 et 1774 par l’architecte Jacques-A
Construire, détruire et reconstruire. L'Europe, en guerre contre elle-même depuis des siècles et des siècles, a l'habitude de ce cycle infernal. Dresde, la Florence du Nord, fut souvent ravagée, notamment pendant la guerre de Sept Ans (1756-63) et lors des dernières grandes victoires napoléoniennes (1813). Les avions alliés (dont plusieurs équipages canadiens) y ont largué 7000 tonnes de bombes incendiaires en quelques jours, vers la fin de la Deuxième Guerre mondiale. La cité baroque a encore une fois été rebâtie et Dresde est à nouveau aussi splendide
qu'autrefois.
Les enjeux théoriques et pratiques à l'oeuvre dans cette obsession européenne pour la reconstruction se concentrent maintenant autour de deux nouveaux projets qui visent à redonner forme à des résidences royales au coeur de Paris et de Berlin. Le premier concerne le palais des Tuileries, détruit par la Commune de Paris en 1871. Le second a pour but de redonner corps à l'ancien château royal de Berlin, disparu, ou tout comme, avec la capitale du Reich nazi en 1945.
La folie iconoclaste européenne a atteint son paroxysme entre ces deux tragédies, soit en moins de 75 ans. Au total, les deux renaissances combinées coûteront environ 1,5 milliard de dollars.
«La vieille Europe s'est autodétruite plusieurs fois et doit maintenant construire et reconstruire de grandes choses», dit Alain Boumier, président du Comité national pour la reconstruction des Tuileries. «Les projets du palais et du château sont des projets frères de deux pays frères, deux pays qui ont longtemps été en lutte fratricide mais qui participent maintenant à la construction d'une nouvelle Europe.»
Une avenue, un boulevard
Bien noté. Seulement, le Vieux Continent compte des milliers et des milliers de châteaux et de palais, alors pourquoi en reconstruire deux, même beaux? Et surtout, pourquoi redonner vie à ces deux-là?
Les explications se bousculent et se recoupent. Les deux monuments occuperont à nouveau des emplacements stratégiques en plein coeur des métropoles. Le palais des Tuileries refermera la cour carrée du Louvre et la perspective de l'avenue des Champs-Élysées. Le Berliner Stadtschloss bouchera l'axe de la porte de Brandebourg et du boulevard Unter den Linden.
Ces deux projets rappellent aussi le noble passé des deux capitales. L'érection du palais parisien débute en 1564, sous la gouverne de Catherine de Médicis, sur un site autrefois occupé par une fabrique de tuiles. Les ajouts successifs à la résidence royale (les derniers Louis) puis impériale (Napoléon III) étendent sa façade sur 266 mètres de longueur.
L'incendie fatal est allumé par les communards le 23 mai 1871, les vandales ayant préalablement badigeonné les murs et les planchers de térébenthine et de goudron. L'enfer dure trois jours et ne laisse que des ruines noircies.
Heureusement, les plans, les meubles et les oeuvres d'art ont échappé à la destruction: ces trésors avaient été déplacés par crainte des bombardements pendant la guerre franco-allemande. «On craignait l'ennemi extérieur, mais la rage dévastatrice est venue de l'intérieur», résume M. Boumier.
Une pétition pour reconstruire les Tuileries est lancée dès 1872. Plusieurs gouvernements vont multiplier les promesses. Même Charles de Gaule aurait songé à rebâtir le palais. En février 2007, une commission d'étude dirigée par l'académicien Maurice Druon a rendu au ministre de la Culture un ultime avis favorable à la résurrection du lieu.
«Nous recommandons de refaire l'extérieur à l'identique et d'aménager l'intérieur selon des critères modernes», résume le président Boumier, qui siégeait à cette commission. Son comité national a été fondé en 2005 à l'initiative de l'Académie du Second Empire, une vieille société savante. Son groupe revendique maintenant 1500 membres. Le projet prévoit ériger 20 000 mètres carrées en cinq ans. Les lieux serviraient au Louvre et au Musée des arts décoratifs, toujours à l'étroit, et abriteraient aussi un centre de conférences internationales, un auditorium de 600 places et même les services de la Francophonie.
Pour le président Boumier, il ne s'agit pas de pasticher l'ancien palais, ni même de simplement proposer une belle copie. «Le comité propose une reprise à l'identique dans l'esprit de la Charte internationale de Venise de 1965 sur la conservation et la restauration des monuments et sites. Il apparaît même moralement inacceptable de ne pas reconstruire les Tuileries. Le palais va rééquilibrer une part essentielle de Paris et redonner au Louvre son harmonie et son unité. Le Louvre est une enceinte et n'a jamais été pensé comme un lieu ouvert.»
Une ville palimpseste
Le cas du Berliner Stadtschloss, datant de la fin du XVIIe siècle, s'inscrit dans un contexte historique et esthétique beaucoup plus complexe. La résidence principale des Hohenzollern jusqu'à la fin de l'empire, en 1918, sort très endommagée de la Deuxième Guerre mondiale. La RDA détruit ce qui en reste et érige à sa place, en 1976, un Palast des Republik monumental en verre fumé.
La découverte d'amiante dans le hideux colosse socialiste donne une raison supplémentaire aux partisans de son démantèlement. En 2002, une commission internationale de 17 experts recommande la réincarnation du château, à tout le moins celle des façades baroques. Le reste du site, baptisé Forum Humboldt, sera occupé par un hôtel, des galeries marchandes et des salles de spectacle. Un grand centre culturel consacré aux civilisations extra-européennes réunira une partie des collections scientifiques de l'université Humboldt.
«Le château était un grand chef-d'oeuvre du baroque allemand, il n'y a pas à discuter», note Ares Kalandides, directeur du groupe InPolis, spécialiste de l'architecture de la capitale allemande. «Il faut maintenant se poser la question suivante: comment conçoit-on l'histoire? Comment la manipule-t-on? Peut-on vraiment la changer au gré des destructions et des reconstructions?»
Pour M. Kalandides, la liquidation du palais de la République et la réapparition du vieux château des Hohenzollern ont pour visée de mettre sous le boisseau une période détestée de l'histoire récente pour en revaloriser une autre, jugée plus appréciable. Il ne parle pas de «façadisme» historique mais c'est tout comme, lui qui décrit l'architecture comme la matérialisation d'idées conflictuelles. «Il s'agit de créer un pont entre le passé démocratique et le passé prussien en gommant au passage ce qui ne plaît pas. Pourtant, la monarchie prussienne aussi a d'immenses torts. On ne peut pas purifier le passé ainsi.»
Rien ne semble jamais simple dans cette ville palimpseste. Le château berlinois renaîtra à proximité de l'île aux Musées, un site du patrimoine mondial de l'UNESCO, en chantier depuis des années. À terme, le complexe insulaire comprenant cinq institutions muséales constituera un des ensembles consacrés à l'art parmi les plus vastes du monde.
Le Neues Museum vient tout juste de rouvrir 60 ans après sa destruction. L'architecte britannique David Chipperfield a conservé et intégré les vestiges en l'état, sans même nettoyer les pierres noircies par les incendies. «L'histoire se transmet par la matière», a-t-il dit pour justifier sa réalisation, critiquée pour excès de pathos. «Construire quelque chose ayant l'air complètement neuf aurait été une étrange conception de l'histoire.»
24 kilomètres d'autoroute
L'État fédéral allemand a donné son accord le 4 juillet pour la réapparition du fantôme des Hohenzollern tout à côté de l'île. Le chantier pourrait ouvrir en 2010, avec une inauguration en 2013.
En France, le récent changement de gouvernement repousse les échéances. L'ex-président Jacques Chirac appuyait le projet et le nouveau chef d'État voudra peut-être se démarquer du dossier. Interrogée après un colloque organisé avant-hier à Paris sur le projet, la nouvelle ministre de la Culture, Christine Albanel, a répondu qu'il y avait «plusieurs urgences patrimoniales en France» et qu'elle ne croyait «pas du tout que la première urgence soit la reconstruction des Tuileries».
Dans les deux cas, à Berlin comme à Paris, la question du financement demeure cruciale. Le budget initial du château dépassait les 675 millions de dollars, dont une portion de 15 % fournie par le secteur privé. Il frise maintenant le milliard, et il faudra de nouvelles discussions au Bundestag pour donner le feu vert final.
Le budget du palais des Tuileries oscille autour de 500 millions de dollars. Les principaux défenseurs du projet promettent un financement entièrement privé et misent sur un montage juridique pour un protocole d'exploitation à long terme, puis une rétrocession du palais à l'État. «Il ne manque pas d'argent en Europe, a dit le président Boumier, interrogé bien avant le colloque. L'État en manque? Soit. La France est riche et beaucoup de mécènes étrangers seront sollicités.»
Alain Boumier promet même d'amasser les fonds en 18 mois une fois donné le feu vert de la renaissance monumentale. «350 millions d'euros, ce n'est pas grand-chose quand on y pense. C'est le quart de ce qu'a coûté le chantier du Grand Louvre. C'est l'équivalent de 24 kilomètres d'autoroute... »
qu'autrefois.
Les enjeux théoriques et pratiques à l'oeuvre dans cette obsession européenne pour la reconstruction se concentrent maintenant autour de deux nouveaux projets qui visent à redonner forme à des résidences royales au coeur de Paris et de Berlin. Le premier concerne le palais des Tuileries, détruit par la Commune de Paris en 1871. Le second a pour but de redonner corps à l'ancien château royal de Berlin, disparu, ou tout comme, avec la capitale du Reich nazi en 1945.
La folie iconoclaste européenne a atteint son paroxysme entre ces deux tragédies, soit en moins de 75 ans. Au total, les deux renaissances combinées coûteront environ 1,5 milliard de dollars.
«La vieille Europe s'est autodétruite plusieurs fois et doit maintenant construire et reconstruire de grandes choses», dit Alain Boumier, président du Comité national pour la reconstruction des Tuileries. «Les projets du palais et du château sont des projets frères de deux pays frères, deux pays qui ont longtemps été en lutte fratricide mais qui participent maintenant à la construction d'une nouvelle Europe.»
Une avenue, un boulevard
Bien noté. Seulement, le Vieux Continent compte des milliers et des milliers de châteaux et de palais, alors pourquoi en reconstruire deux, même beaux? Et surtout, pourquoi redonner vie à ces deux-là?
Les explications se bousculent et se recoupent. Les deux monuments occuperont à nouveau des emplacements stratégiques en plein coeur des métropoles. Le palais des Tuileries refermera la cour carrée du Louvre et la perspective de l'avenue des Champs-Élysées. Le Berliner Stadtschloss bouchera l'axe de la porte de Brandebourg et du boulevard Unter den Linden.
Ces deux projets rappellent aussi le noble passé des deux capitales. L'érection du palais parisien débute en 1564, sous la gouverne de Catherine de Médicis, sur un site autrefois occupé par une fabrique de tuiles. Les ajouts successifs à la résidence royale (les derniers Louis) puis impériale (Napoléon III) étendent sa façade sur 266 mètres de longueur.
L'incendie fatal est allumé par les communards le 23 mai 1871, les vandales ayant préalablement badigeonné les murs et les planchers de térébenthine et de goudron. L'enfer dure trois jours et ne laisse que des ruines noircies.
Heureusement, les plans, les meubles et les oeuvres d'art ont échappé à la destruction: ces trésors avaient été déplacés par crainte des bombardements pendant la guerre franco-allemande. «On craignait l'ennemi extérieur, mais la rage dévastatrice est venue de l'intérieur», résume M. Boumier.
Une pétition pour reconstruire les Tuileries est lancée dès 1872. Plusieurs gouvernements vont multiplier les promesses. Même Charles de Gaule aurait songé à rebâtir le palais. En février 2007, une commission d'étude dirigée par l'académicien Maurice Druon a rendu au ministre de la Culture un ultime avis favorable à la résurrection du lieu.
«Nous recommandons de refaire l'extérieur à l'identique et d'aménager l'intérieur selon des critères modernes», résume le président Boumier, qui siégeait à cette commission. Son comité national a été fondé en 2005 à l'initiative de l'Académie du Second Empire, une vieille société savante. Son groupe revendique maintenant 1500 membres. Le projet prévoit ériger 20 000 mètres carrées en cinq ans. Les lieux serviraient au Louvre et au Musée des arts décoratifs, toujours à l'étroit, et abriteraient aussi un centre de conférences internationales, un auditorium de 600 places et même les services de la Francophonie.
Pour le président Boumier, il ne s'agit pas de pasticher l'ancien palais, ni même de simplement proposer une belle copie. «Le comité propose une reprise à l'identique dans l'esprit de la Charte internationale de Venise de 1965 sur la conservation et la restauration des monuments et sites. Il apparaît même moralement inacceptable de ne pas reconstruire les Tuileries. Le palais va rééquilibrer une part essentielle de Paris et redonner au Louvre son harmonie et son unité. Le Louvre est une enceinte et n'a jamais été pensé comme un lieu ouvert.»
Une ville palimpseste
Le cas du Berliner Stadtschloss, datant de la fin du XVIIe siècle, s'inscrit dans un contexte historique et esthétique beaucoup plus complexe. La résidence principale des Hohenzollern jusqu'à la fin de l'empire, en 1918, sort très endommagée de la Deuxième Guerre mondiale. La RDA détruit ce qui en reste et érige à sa place, en 1976, un Palast des Republik monumental en verre fumé.
La découverte d'amiante dans le hideux colosse socialiste donne une raison supplémentaire aux partisans de son démantèlement. En 2002, une commission internationale de 17 experts recommande la réincarnation du château, à tout le moins celle des façades baroques. Le reste du site, baptisé Forum Humboldt, sera occupé par un hôtel, des galeries marchandes et des salles de spectacle. Un grand centre culturel consacré aux civilisations extra-européennes réunira une partie des collections scientifiques de l'université Humboldt.
«Le château était un grand chef-d'oeuvre du baroque allemand, il n'y a pas à discuter», note Ares Kalandides, directeur du groupe InPolis, spécialiste de l'architecture de la capitale allemande. «Il faut maintenant se poser la question suivante: comment conçoit-on l'histoire? Comment la manipule-t-on? Peut-on vraiment la changer au gré des destructions et des reconstructions?»
Pour M. Kalandides, la liquidation du palais de la République et la réapparition du vieux château des Hohenzollern ont pour visée de mettre sous le boisseau une période détestée de l'histoire récente pour en revaloriser une autre, jugée plus appréciable. Il ne parle pas de «façadisme» historique mais c'est tout comme, lui qui décrit l'architecture comme la matérialisation d'idées conflictuelles. «Il s'agit de créer un pont entre le passé démocratique et le passé prussien en gommant au passage ce qui ne plaît pas. Pourtant, la monarchie prussienne aussi a d'immenses torts. On ne peut pas purifier le passé ainsi.»
Rien ne semble jamais simple dans cette ville palimpseste. Le château berlinois renaîtra à proximité de l'île aux Musées, un site du patrimoine mondial de l'UNESCO, en chantier depuis des années. À terme, le complexe insulaire comprenant cinq institutions muséales constituera un des ensembles consacrés à l'art parmi les plus vastes du monde.
Le Neues Museum vient tout juste de rouvrir 60 ans après sa destruction. L'architecte britannique David Chipperfield a conservé et intégré les vestiges en l'état, sans même nettoyer les pierres noircies par les incendies. «L'histoire se transmet par la matière», a-t-il dit pour justifier sa réalisation, critiquée pour excès de pathos. «Construire quelque chose ayant l'air complètement neuf aurait été une étrange conception de l'histoire.»
24 kilomètres d'autoroute
L'État fédéral allemand a donné son accord le 4 juillet pour la réapparition du fantôme des Hohenzollern tout à côté de l'île. Le chantier pourrait ouvrir en 2010, avec une inauguration en 2013.
En France, le récent changement de gouvernement repousse les échéances. L'ex-président Jacques Chirac appuyait le projet et le nouveau chef d'État voudra peut-être se démarquer du dossier. Interrogée après un colloque organisé avant-hier à Paris sur le projet, la nouvelle ministre de la Culture, Christine Albanel, a répondu qu'il y avait «plusieurs urgences patrimoniales en France» et qu'elle ne croyait «pas du tout que la première urgence soit la reconstruction des Tuileries».
Dans les deux cas, à Berlin comme à Paris, la question du financement demeure cruciale. Le budget initial du château dépassait les 675 millions de dollars, dont une portion de 15 % fournie par le secteur privé. Il frise maintenant le milliard, et il faudra de nouvelles discussions au Bundestag pour donner le feu vert final.
Le budget du palais des Tuileries oscille autour de 500 millions de dollars. Les principaux défenseurs du projet promettent un financement entièrement privé et misent sur un montage juridique pour un protocole d'exploitation à long terme, puis une rétrocession du palais à l'État. «Il ne manque pas d'argent en Europe, a dit le président Boumier, interrogé bien avant le colloque. L'État en manque? Soit. La France est riche et beaucoup de mécènes étrangers seront sollicités.»
Alain Boumier promet même d'amasser les fonds en 18 mois une fois donné le feu vert de la renaissance monumentale. «350 millions d'euros, ce n'est pas grand-chose quand on y pense. C'est le quart de ce qu'a coûté le chantier du Grand Louvre. C'est l'équivalent de 24 kilomètres d'autoroute... »
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