En aparté - Borremans, hors de l'ombre
Chaque jour, depuis le décès de sa femme, le photographe Guy Borremans parcourt le même trajet à pied, dans les paysages de Sutton, accompagné par son chien.
À chacune de ses sorties quotidiennes, un petit appareil numérique ultra-compact lui permet de réaliser une vingtaine de clichés. Le même espace est ainsi sans cesse revisité par un oeil aguerri à toutes les lumières par cinquante ans de pratique de la photographie. «C'est un projet très différent de ceux que j'ai réalisés par le passé, beaucoup plus près de la nature, évidemment. Je vois — et j'entends montrer — que tout change autour de nous, près de nous... »
Le photographe Edward Steichen, à la fin de sa vie, s'intéressait sans cesse aux mêmes arbres, près de sa propriété au Connecticut, convaincu qu'ils évoquaient, au coeur des saisons, dans leurs mouvements lents et amples, l'expression complète du souffle de la vie qui vient et passe. Comme d'autres photographes encore, dont Paul Strand et Edward Weston, Guy Borremans semble lui aussi avoir fait d'une certaine proximité retrouvée avec la nature son dernier terrain d'explorations fertiles. «Il est vrai qu'on manque parfois de cette activité de la ville en région, mais pour l'essentiel je me suis permis de découvrir autre chose.»
«La photographie a toujours été l'expression d'un mouvement de la vie. Elle a toujours été en mouvement elle-même. Mais tout le monde prend tellement de photos aujourd'hui qu'on semble désormais incapable de prêter de la valeur et du sens aux images», explique Borremans au téléphone.
Contre la course aux apparences
En cette ère du soupçon, nous avons quitté depuis un moment le monde où l'écrit et son rôle agissant étaient valorisés sur la place publique comme les garants de nos relations entre citoyens. Notre monde apparaît de plus en plus tel un espace fictif, dématérialisé, troublant et tremblant, qui s'accroche aux surfaces des images au point où il n'est même plus capable de les lire et de les apprécier. Peut-être est-ce en partie à force d'en ingurgiter autant, de gré ou de force?
Les photographes, les vrais, peuvent-ils nous aider à mieux voir, dire, nommer et juger cette course aux apparences qui se superposent de plus en plus aux mots? Peut-être que oui, après tout. Sous ce rapport, et sous bien d'autres encore, le témoignage d'un photographe tel Guy Borremans apparaît d'emblée précieux, très précieux même, pour comprendre un monde où l'image se multiplie au point de ne plus savoir quoi en faire.
Vient de paraître, aux Éditions Varia, un petit essai consacré à Borremans. Un étudiant en histoire de l'art, Sébastien Hudon, a d'abord passé plusieurs jours chez le photographe afin de l'aider à classer au mieux ses 250 000 négatifs ainsi que ses tirages. Au fil de cette rencontre privilégiée, Hudon a compris qu'il fallait témoigner de l'importance de cet artiste grâce à un livre. Bien vu.
Borremans n'est pas que photographe. Né en Belgique, arrivé au Québec en 1951, il est une sorte d'ombre qui flotte depuis cinquante ans sur un large pan de la culture québécoise. Au milieu des années 1950, lié à Claude Gauvreau, il gravite de près autour des automatistes et du milieu des arts non figuratifs. Marié à la comédienne Luce Guilbault, correspondant pour Paris Match, il se retrouve sur nombre de plateaux de tournage, à titre de caméraman, de photographe ou de producteur. À l'ONF, il est entre autres derrière la caméra des Bûcherons de la Manouane et de Golden Gloves. Il travaille aussi avec Hubert Aquin. On le trouve, encore récemment, sur les scènes montréalaises de la danse contemporaine où son art, tout en mouvements et en finesse, traduit au mieux l'univers des danseurs. Professeur, critique, Borremans est un peu partout, souvent dans l'ombre, à offrir sa lumière. C'est là qu'il faut le chercher, derrière les apparences, patiemment.
Mais devant une vie aux ramifications si nombreuses, on se demande pourquoi Sébastien Hudon n'a pas senti le besoin de plonger plus à fond dans l'univers de son sujet plutôt que de simplement l'effleurer dans une mince plaquette habitée surtout de manières trop scolaires. Peut-être fera-t-il mieux plus tard à partir de cette riche matière? Il faut l'espérer. Ce livre, si imparfait soit-il, constitue à tout le moins un point de départ pour visiter la vie et l'oeuvre d'un artiste accompli.
En attendant mieux, il faut néanmoins regretter aussi, et avec plus de sévérité cette fois, le travail déficient de l'éditeur tant Une saison chez Guy Borremans apparaît mal conçu: impression grossière, mise en page d'amateur, travail d'édition sommaire. C'est d'autant plus navrant que même les photos de Borremans souffrent de ce manque d'attention: des trames trop visibles gâchent complètement la douceur des tirages noir et blanc du photographe. L'éditeur aurait très certainement avantage à s'appuyer au plus vite sur des gens capables de lui offrir des avis techniques qui lui éviteraient des ratés pareils, incongrus à l'heure où la photographie prend l'allure d'une mosaïque qui couvre le monde de ses illusions, pour le meilleur et pour le pire.
jfnadeau@ledevoir.com
À chacune de ses sorties quotidiennes, un petit appareil numérique ultra-compact lui permet de réaliser une vingtaine de clichés. Le même espace est ainsi sans cesse revisité par un oeil aguerri à toutes les lumières par cinquante ans de pratique de la photographie. «C'est un projet très différent de ceux que j'ai réalisés par le passé, beaucoup plus près de la nature, évidemment. Je vois — et j'entends montrer — que tout change autour de nous, près de nous... »
Le photographe Edward Steichen, à la fin de sa vie, s'intéressait sans cesse aux mêmes arbres, près de sa propriété au Connecticut, convaincu qu'ils évoquaient, au coeur des saisons, dans leurs mouvements lents et amples, l'expression complète du souffle de la vie qui vient et passe. Comme d'autres photographes encore, dont Paul Strand et Edward Weston, Guy Borremans semble lui aussi avoir fait d'une certaine proximité retrouvée avec la nature son dernier terrain d'explorations fertiles. «Il est vrai qu'on manque parfois de cette activité de la ville en région, mais pour l'essentiel je me suis permis de découvrir autre chose.»
«La photographie a toujours été l'expression d'un mouvement de la vie. Elle a toujours été en mouvement elle-même. Mais tout le monde prend tellement de photos aujourd'hui qu'on semble désormais incapable de prêter de la valeur et du sens aux images», explique Borremans au téléphone.
Contre la course aux apparences
En cette ère du soupçon, nous avons quitté depuis un moment le monde où l'écrit et son rôle agissant étaient valorisés sur la place publique comme les garants de nos relations entre citoyens. Notre monde apparaît de plus en plus tel un espace fictif, dématérialisé, troublant et tremblant, qui s'accroche aux surfaces des images au point où il n'est même plus capable de les lire et de les apprécier. Peut-être est-ce en partie à force d'en ingurgiter autant, de gré ou de force?
Les photographes, les vrais, peuvent-ils nous aider à mieux voir, dire, nommer et juger cette course aux apparences qui se superposent de plus en plus aux mots? Peut-être que oui, après tout. Sous ce rapport, et sous bien d'autres encore, le témoignage d'un photographe tel Guy Borremans apparaît d'emblée précieux, très précieux même, pour comprendre un monde où l'image se multiplie au point de ne plus savoir quoi en faire.
Vient de paraître, aux Éditions Varia, un petit essai consacré à Borremans. Un étudiant en histoire de l'art, Sébastien Hudon, a d'abord passé plusieurs jours chez le photographe afin de l'aider à classer au mieux ses 250 000 négatifs ainsi que ses tirages. Au fil de cette rencontre privilégiée, Hudon a compris qu'il fallait témoigner de l'importance de cet artiste grâce à un livre. Bien vu.
Borremans n'est pas que photographe. Né en Belgique, arrivé au Québec en 1951, il est une sorte d'ombre qui flotte depuis cinquante ans sur un large pan de la culture québécoise. Au milieu des années 1950, lié à Claude Gauvreau, il gravite de près autour des automatistes et du milieu des arts non figuratifs. Marié à la comédienne Luce Guilbault, correspondant pour Paris Match, il se retrouve sur nombre de plateaux de tournage, à titre de caméraman, de photographe ou de producteur. À l'ONF, il est entre autres derrière la caméra des Bûcherons de la Manouane et de Golden Gloves. Il travaille aussi avec Hubert Aquin. On le trouve, encore récemment, sur les scènes montréalaises de la danse contemporaine où son art, tout en mouvements et en finesse, traduit au mieux l'univers des danseurs. Professeur, critique, Borremans est un peu partout, souvent dans l'ombre, à offrir sa lumière. C'est là qu'il faut le chercher, derrière les apparences, patiemment.
Mais devant une vie aux ramifications si nombreuses, on se demande pourquoi Sébastien Hudon n'a pas senti le besoin de plonger plus à fond dans l'univers de son sujet plutôt que de simplement l'effleurer dans une mince plaquette habitée surtout de manières trop scolaires. Peut-être fera-t-il mieux plus tard à partir de cette riche matière? Il faut l'espérer. Ce livre, si imparfait soit-il, constitue à tout le moins un point de départ pour visiter la vie et l'oeuvre d'un artiste accompli.
En attendant mieux, il faut néanmoins regretter aussi, et avec plus de sévérité cette fois, le travail déficient de l'éditeur tant Une saison chez Guy Borremans apparaît mal conçu: impression grossière, mise en page d'amateur, travail d'édition sommaire. C'est d'autant plus navrant que même les photos de Borremans souffrent de ce manque d'attention: des trames trop visibles gâchent complètement la douceur des tirages noir et blanc du photographe. L'éditeur aurait très certainement avantage à s'appuyer au plus vite sur des gens capables de lui offrir des avis techniques qui lui éviteraient des ratés pareils, incongrus à l'heure où la photographie prend l'allure d'une mosaïque qui couvre le monde de ses illusions, pour le meilleur et pour le pire.
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