Quand l'art illumine la nuit - La lumière sort des théâtres
Sous l’effet de la lumière, le Théâtre du Nouveau Monde, à Montréal, se transforme en oeuvre d’art nocturne. Source: Axel Morgenthaler
L'ersatz du soleil a pris du lustre. La lumière, devenue art à part entière, sort des théâtres et envahit les boulevards. Comme d'autres villes, Montréal se fait reluquer... Lumière sur un art en plein essor.
Symbole de la grandeur et de la déchéance des cités modernes, la lumière dépasse aujourd'hui volontiers sa seule fonction d'éclairer pour faire jaillir une personnalité, une ambiance, voire une oeuvre à part entière. Si bien que Paris devra se trouver un nouveau sobriquet: d'autres cités contemporaines, dont Montréal, pourraient s'arroger le titre de Ville lumière.
«Il y a une prise de conscience de l'importance de la lumière, affirme Axel Morgenthaler, dont les oeuvres récentes ornent la station de métro Henri-Bourassa et le corridor des arrivées internationales de l'aéroport Pierre-Elliott-Trudeau. C'est la base de la vie. Ce n'est pas seulement éclairer les choses, c'est la recherche d'un sens.»
Aussi auteur de la signature lumineuse du Quartier des spectacles (QdS) en devenir, il témoigne de l'éclosion actuelle de cette forme d'art, qui tend à sortir des boîtes noires des théâtres et à s'inscrire dans le tissu urbain. «Il y a plein de projets permanents qui se sont développés à Montréal dernièrement», note-t-il.
D'abord concepteur d'éclairages pour la scène (notamment de la danse), Axel Morgenthaler a rapidement traité la lumière comme une architecture, une mise en espace. De simple accessoire, la lumière est devenue un sujet d'exploration, puis un objet à part entière. Ce qui l'a amené à des projets d'envergure publique, comme Obsolescence, sa mise en lumière du silo no 5 au bord du canal Lachine en 2005.
«[La lumière] n'est pas seulement faite pour éclairer ou afficher un "branding", c'est aussi fait pour communiquer, guider, confie-t-il. Il faut une réflexion derrière: que fait la lumière dans l'espace urbain?»
Le Vieux-Montréal en exemple
Entre-temps, l'éclairage urbain montréalais a lui aussi fait des pas de géant, passant de la cacophonie éblouissante à la mise en lumière conçue comme un tout organique — sans faire l'économie de la sécurité (il faut bien voir où l'on met les pieds!). Le plan lumière du Vieux-Montréal, signé Groupe Cardinal Hardy, démarré en 1996, adopté en 1999, a d'ailleurs mis la métropole sur la carte des «cités lumière». Celui tout récent du QdS l'a propulsée sous les projecteurs du monde.
«Quand vous vous baladez dans le Vieux-Montréal, c'est quelque chose d'unique en Amérique du Nord. Même chose place Jacques-Cartier et dans le Quartier international, estime Frédéric Bove, directeur général de l'association LUCI (Lighting Urban Community International) qui vient d'installer ses pénates ici, mais continue de diriger l'association basée à Lyon. Montréal a la chance d'avoir un patrimoine historique avec une identité propre à chaque quartier. L'éclairage urbain met en valeur un patrimoine qui a déjà une identité.»
Réputée pour ses Fêtes de la lumière, l'avant-gardiste Ville de Lyon a donné un sens à l'expression «plan lumière» en réalisant le sien en 1989-90. «Il s'agit de donner une vision de la ville la nuit; ce n'est plus une simple juxtaposition de concepts d'éclairage», indique M. Bove. Pas étonnant que plusieurs grands noms de l'art lumineux viennent de France, comme Yann Kersale, Louis Guillot et Louis Clair — nom prédestiné entre tous! —, dont certains ont oeuvré ici.
Fondé en 2002, LUCI se veut un pont entre les villes lumière, une mise en commun des connaissances, des expériences et des expertises. Elle réunit aujourd'hui une cinquantaine de membres, dont Montréal, une des premières villes signataires.
«Montréal a été une des premières à reconnaître l'importance de développer la lumière urbaine», note M. Bove, qui fait l'éloge de l'identité lumineuse conçue par le QdS, un travail salué par la presse spécialisée internationale.
Éco-nanomètres
L'essor de cette forme d'art est d'autant plus justifié qu'aujourd'hui, progrès de l'art lumineux urbain et préoccupations écologiques «ne sont plus mutuellement exclusifs», notamment grâce aux nouvelles technologies comme les LED (en français, diodes électroluminescentes), souligne Axel Morgenthaler.
«Cette composante électronique [et non électrique, donc moins énergivore] existe depuis longtemps», explique-t-il en référence aux petits voyants rouges des chaînes stéréo et des téléviseurs et aux lumières de circulation. Son efficacité actuelle dépasse le simple usage signalétique et lui permettrait de remplacer les ampoules Tungsten traditionnelles et les halogènes. Un choix brillant, selon l'artiste, même si le LED reste pour l'instant plus cher et légèrement moins efficace que les ampoules fluorescentes compactes dont on vante actuellement les mérites écolo.
«C'est une économie d'échelle: le LED dure cinq à dix fois plus longtemps que les fluorescentes compactes», fait valoir l'artiste, qui craint de voir les autorités tuer le marché LED en choisissant les fluocompactes comme seule option de remplacement des ampoules conventionnelles.
Toronto vient d'ailleurs de prendre le virage LED, selon le LEDs magazine de juillet, en intégrant cette source d'énergie à toutes ses infrastructures urbaines et en en faisant la promotion.
«La question environnementale est maintenant cruciale dans l'éclairage public, indique M. Bove. Je n'organise plus une réunion sans qu'on parle du développement durable de la lumière urbaine et du problème de la pollution lumineuse — la lumière inutile, perdue.»
Un meilleur design de lumière peut combattre celle-ci, croit M. Morgenthaler. En utilisant des sources lumineuses plus efficaces, en dirigeant mieux leur faisceau, bref en accordant plus d'importance à cette étape d'un projet architectural.
Une lumière évolutive
On doit aussi le développement de l'art lumineux urbain au décloisonnement des tâches habituellement du ressort des architectes, et à l'essor récent du design au-delà des formes.
«La mise en espace n'est plus seulement le travail de l'architecte, note Jean Beaudoin, designer qui travaille avec Rudi Bauer, architecte de la mise en lumière du QdS. Peut-être qu'il y a un plus grand respect des champs de pratique de chacun.» Axel Morgenthaler vient de l'univers des arts de la scène, Louis Clair vient du cinéma.
Le QdS a conçu une «identité lumineuse dynamique» pour «créer un paysage évolutif», note M. Beaudoin, qui rappelle que l'éclairage des façades des théâtres est conçu de manière à s'intensifier quand un spectacle s'y déroule. Cette souplesse de la matière électromagnétique offre le grand avantage de pouvoir se transformer au fil du temps et des événements. «Ce qu'on met en lumière, ce n'est pas tant une architecture que ce qui se passe dans le quartier», précise le designer.
Le hic en retour, c'est que ce genre de créations lumineuses requiert un entretien, un suivi, principal problème que rencontrent les villes lumière, selon M. Bove. Mais au-delà de la contrainte fonctionnelle, le caractère évolutif de cette nouvelle forme d'éclairage urbain permet aux artistes d'élargir leur vision dans le temps.
«Je veux rendre matériel l'immatériel, rendre visible la lumière, dit Axel Morgenthaler. Notre cerveau s'est habitué à reconnaître les objets par la lumière. Un aveugle de naissance à qui tu donnes soudainement la vue ne reconnaîtra pas l'objet qu'on lui présente, il voit un flou lumineux. On n'a pas les outils mentaux pour décrire comment fonctionne la lumière. C'est mon terrain de jeu.» Et le QdS lui offre toute une scène.
Symbole de la grandeur et de la déchéance des cités modernes, la lumière dépasse aujourd'hui volontiers sa seule fonction d'éclairer pour faire jaillir une personnalité, une ambiance, voire une oeuvre à part entière. Si bien que Paris devra se trouver un nouveau sobriquet: d'autres cités contemporaines, dont Montréal, pourraient s'arroger le titre de Ville lumière.
«Il y a une prise de conscience de l'importance de la lumière, affirme Axel Morgenthaler, dont les oeuvres récentes ornent la station de métro Henri-Bourassa et le corridor des arrivées internationales de l'aéroport Pierre-Elliott-Trudeau. C'est la base de la vie. Ce n'est pas seulement éclairer les choses, c'est la recherche d'un sens.»
Aussi auteur de la signature lumineuse du Quartier des spectacles (QdS) en devenir, il témoigne de l'éclosion actuelle de cette forme d'art, qui tend à sortir des boîtes noires des théâtres et à s'inscrire dans le tissu urbain. «Il y a plein de projets permanents qui se sont développés à Montréal dernièrement», note-t-il.
D'abord concepteur d'éclairages pour la scène (notamment de la danse), Axel Morgenthaler a rapidement traité la lumière comme une architecture, une mise en espace. De simple accessoire, la lumière est devenue un sujet d'exploration, puis un objet à part entière. Ce qui l'a amené à des projets d'envergure publique, comme Obsolescence, sa mise en lumière du silo no 5 au bord du canal Lachine en 2005.
«[La lumière] n'est pas seulement faite pour éclairer ou afficher un "branding", c'est aussi fait pour communiquer, guider, confie-t-il. Il faut une réflexion derrière: que fait la lumière dans l'espace urbain?»
Le Vieux-Montréal en exemple
Entre-temps, l'éclairage urbain montréalais a lui aussi fait des pas de géant, passant de la cacophonie éblouissante à la mise en lumière conçue comme un tout organique — sans faire l'économie de la sécurité (il faut bien voir où l'on met les pieds!). Le plan lumière du Vieux-Montréal, signé Groupe Cardinal Hardy, démarré en 1996, adopté en 1999, a d'ailleurs mis la métropole sur la carte des «cités lumière». Celui tout récent du QdS l'a propulsée sous les projecteurs du monde.
«Quand vous vous baladez dans le Vieux-Montréal, c'est quelque chose d'unique en Amérique du Nord. Même chose place Jacques-Cartier et dans le Quartier international, estime Frédéric Bove, directeur général de l'association LUCI (Lighting Urban Community International) qui vient d'installer ses pénates ici, mais continue de diriger l'association basée à Lyon. Montréal a la chance d'avoir un patrimoine historique avec une identité propre à chaque quartier. L'éclairage urbain met en valeur un patrimoine qui a déjà une identité.»
Réputée pour ses Fêtes de la lumière, l'avant-gardiste Ville de Lyon a donné un sens à l'expression «plan lumière» en réalisant le sien en 1989-90. «Il s'agit de donner une vision de la ville la nuit; ce n'est plus une simple juxtaposition de concepts d'éclairage», indique M. Bove. Pas étonnant que plusieurs grands noms de l'art lumineux viennent de France, comme Yann Kersale, Louis Guillot et Louis Clair — nom prédestiné entre tous! —, dont certains ont oeuvré ici.
Fondé en 2002, LUCI se veut un pont entre les villes lumière, une mise en commun des connaissances, des expériences et des expertises. Elle réunit aujourd'hui une cinquantaine de membres, dont Montréal, une des premières villes signataires.
«Montréal a été une des premières à reconnaître l'importance de développer la lumière urbaine», note M. Bove, qui fait l'éloge de l'identité lumineuse conçue par le QdS, un travail salué par la presse spécialisée internationale.
Éco-nanomètres
L'essor de cette forme d'art est d'autant plus justifié qu'aujourd'hui, progrès de l'art lumineux urbain et préoccupations écologiques «ne sont plus mutuellement exclusifs», notamment grâce aux nouvelles technologies comme les LED (en français, diodes électroluminescentes), souligne Axel Morgenthaler.
«Cette composante électronique [et non électrique, donc moins énergivore] existe depuis longtemps», explique-t-il en référence aux petits voyants rouges des chaînes stéréo et des téléviseurs et aux lumières de circulation. Son efficacité actuelle dépasse le simple usage signalétique et lui permettrait de remplacer les ampoules Tungsten traditionnelles et les halogènes. Un choix brillant, selon l'artiste, même si le LED reste pour l'instant plus cher et légèrement moins efficace que les ampoules fluorescentes compactes dont on vante actuellement les mérites écolo.
«C'est une économie d'échelle: le LED dure cinq à dix fois plus longtemps que les fluorescentes compactes», fait valoir l'artiste, qui craint de voir les autorités tuer le marché LED en choisissant les fluocompactes comme seule option de remplacement des ampoules conventionnelles.
Toronto vient d'ailleurs de prendre le virage LED, selon le LEDs magazine de juillet, en intégrant cette source d'énergie à toutes ses infrastructures urbaines et en en faisant la promotion.
«La question environnementale est maintenant cruciale dans l'éclairage public, indique M. Bove. Je n'organise plus une réunion sans qu'on parle du développement durable de la lumière urbaine et du problème de la pollution lumineuse — la lumière inutile, perdue.»
Un meilleur design de lumière peut combattre celle-ci, croit M. Morgenthaler. En utilisant des sources lumineuses plus efficaces, en dirigeant mieux leur faisceau, bref en accordant plus d'importance à cette étape d'un projet architectural.
Une lumière évolutive
On doit aussi le développement de l'art lumineux urbain au décloisonnement des tâches habituellement du ressort des architectes, et à l'essor récent du design au-delà des formes.
«La mise en espace n'est plus seulement le travail de l'architecte, note Jean Beaudoin, designer qui travaille avec Rudi Bauer, architecte de la mise en lumière du QdS. Peut-être qu'il y a un plus grand respect des champs de pratique de chacun.» Axel Morgenthaler vient de l'univers des arts de la scène, Louis Clair vient du cinéma.
Le QdS a conçu une «identité lumineuse dynamique» pour «créer un paysage évolutif», note M. Beaudoin, qui rappelle que l'éclairage des façades des théâtres est conçu de manière à s'intensifier quand un spectacle s'y déroule. Cette souplesse de la matière électromagnétique offre le grand avantage de pouvoir se transformer au fil du temps et des événements. «Ce qu'on met en lumière, ce n'est pas tant une architecture que ce qui se passe dans le quartier», précise le designer.
Le hic en retour, c'est que ce genre de créations lumineuses requiert un entretien, un suivi, principal problème que rencontrent les villes lumière, selon M. Bove. Mais au-delà de la contrainte fonctionnelle, le caractère évolutif de cette nouvelle forme d'éclairage urbain permet aux artistes d'élargir leur vision dans le temps.
«Je veux rendre matériel l'immatériel, rendre visible la lumière, dit Axel Morgenthaler. Notre cerveau s'est habitué à reconnaître les objets par la lumière. Un aveugle de naissance à qui tu donnes soudainement la vue ne reconnaîtra pas l'objet qu'on lui présente, il voit un flou lumineux. On n'a pas les outils mentaux pour décrire comment fonctionne la lumière. C'est mon terrain de jeu.» Et le QdS lui offre toute une scène.
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