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Un no man's land à visage humain

La cure de jeunesse prévue pour l'échangeur Turcot saura-t-elle préserver l'esprit urbain de l'immense structure?

Monument de laideur pour les uns, cathédrale splendide pour d’autres, l’échangeur Turcot laisse peu de gens indifférents, et surtout pas les graffiteurs: une galerie d’art à ciel ouvert se déploit depuis quelques années sous ses bretelles de
Monument de laideur pour les uns, cathédrale splendide pour d’autres, l’échangeur Turcot laisse peu de gens indifférents, et surtout pas les graffiteurs: une galerie d’art à ciel ouvert se déploit depuis quelques années sous ses bretelles de
L'échangeur Turcot sera démoli puis reconstruit. Quelques voix témoignent de la sculpture urbaine qu'évoque l'immense spaghetti routier suspendu entre ciel et terre.

On a célébré les 40 ans de l'Expo, du «Vive le Québec libre» du général de Gaulle. À l'échangeur Turcot, l'un des plus importants projets routiers de l'histoire de la métropole lui aussi quarantenaire, on a fait le cadeau de sa démolition prochaine et de sa reconstruction, après modification, pour 2012. La cure de jeunesse de 1,5 milliard qui prévoit réduire les structures aériennes de 65 % saura-t-elle préserver l'esprit urbanistique et esthétique qui a traversé la première vie de l'échangeur?

Sous le spaghetti de béton du gigantesque échangeur, c'est un autre monde qui s'ouvre, parfois glauque et inhospitalier, parfois lumineux, toujours vertigineux.

«Quand on est en dessous, c'est une cathédrale splendide», indique l'urbaniste à la retraite Jean Décarie, en remettant le monstre de béton dans son contexte tout aussi monumental: entre la falaise Saint-Jacques et l'ancien lit du lac à la Loutre, aujourd'hui recouvert par la cour de triage ferroviaire du Canadien National (CN).

En 1967, on a érigé les bretelles à 20 m, voire 30 m de hauteur, à cause de la navigation commerciale sur le canal Lachine, laquelle, ironie du sort, s'est arrêtée deux ans plus tard. Les 7,7 km de voies perchées dans le ciel ont beau avoir suscité des grimaces de dégoût, multiplier les coûts d'entretien et les risques pour la sécurité, elles constituaient un chef-d'oeuvre d'ingénierie à l'époque de leur construction. Elles incarnaient l'avenir des villes.

«Si on les abaisse, on perd l'ampleur, on perd la cathédrale», croit M. Décarie, qui reprend les propos de son collègue Jean-Claude Marsan à l'égard d'un autre échangeur montréalais: il faut en conserver l'esprit «parce que c'est un témoignage de l'ère automobile, un ouvrage emblématique des années 50 même si c'est over design.»

Galerie à ciel ouvert

À défaut d'y voir une cathédrale des temps modernes, on peut imaginer les peintures fantasques et colorées que le collectif Méandres urbains voulait réaliser sur les 223 piliers en 2002. Le projet est mort au feuilleton, mais une galerie d'art à ciel ouvert s'y est déployée malgré tout. Depuis quelques années, des graffiteurs ont entrepris de donner à ce no man's land un visage humain.

«C'est ma galerie», lance en souriant Monk-e, qui a investi les lieux il y a quatre ans avant d'être rejoint par d'autres adeptes de la bombe aérosol. Une quinzaine de ses oeuvres s'affichent encore sur la trentaine qu'il y a réalisées.

L'espace ouvert, peu fréquenté, à l'abri des policiers inquisiteurs, et le jeu de perspective des structures en étages en font un lieu idéal pour exprimer librement leur art et le photographier.

«C'est un endroit parfait pour faire de trucs figuratifs, et les piliers, ça me fait plein de petites toiles, qui créent comme un petit musée», commente l'artiste autodidacte qui a trouvé dans la culture hip hop l'esprit d'un art qui n'arrivait pas à s'exprimer dans le carcan du système scolaire.

Artistes de l'éphémère habitués à migrer, toujours en quête de nouveaux sites de création spontanée, les graffiteurs n'iront pas se plaindre de la démolition éventuelle de l'échangeur. Mais le jeune homme de 25 ans admet qu'avec la campagne de nettoyage de la Ville, le développement immobilier, la diminution des murs légaux et le renforcement, les lieux se font plus rares.

«C'est difficile de trouver des endroits qu'on peut encore défricher, qui sont encore vierges et qui permettent plein de techniques, note-t-il. On a déjà perdu le T. A. [l'autre galerie sous l'autoroute Ville-Marie] et le Redpath» transformé en lofts de luxe.

Apprendre des erreurs

Érigé entre 1961 et 1967 au coût de 24 millions par la firme Lalonde et Valois (devenue SNC-Lavalin), l'échangeur relie trois autoroutes névralgiques — 20, 720 et 15 — et accueille aujourd'hui 280 000 véhicules par jour. L'usure du temps et de l'achalandage imprévisible à l'époque, visible à l'oeil nu, appelle une cure de rajeunissement majeure, Monk-e et Jean Décarie en conviennent comme tout le monde. Mais faire table rase du passé ne constitue pas la meilleure solution.

«Pourquoi effacer toutes nos erreurs?, demande aussi Dinu Bumbaru d'Héritage Montréal. Il faut se rappeler qu'on en fait parfois.»

Car l'échangeur a aussi été critiqué pour sa laideur et sa masse de béton annihilante. M. Décarie fustige d'ailleurs le puissant lobby du béton qui dicte sa règle au Québec. Pourquoi ne pas reprendre l'esprit de la structure suspendue entre ciel et terre, mais en métal, matière qui dure, à l'instar des oeuvres de l'architecte espagnol Santiago Calatrava, propose l'urbaniste, un brin mégalomane, bien que le contexte d'un gouvernement minoritaire et des finances publiques à vau-l'eau ne s'y prêtent pas.

Le ministère des Transports du Québec (MTQ) privilégiera plutôt quelques bretelles de béton en nombre réduit, hissées à 10 m ou 15 m, des routes en remblais et au niveau du sol pour «faciliter l'entretien» et en «diminuer les coûts», réduire les coûts de construction et «améliorer l'aspect visuel», selon la porte-parole Josée Séguin. Des objectifs qui se défendent, mais peu porteurs de vision...

Les travaux toucheront le complexe Turcot dans son ensemble, y compris les quatre échangeurs — de la Vérendrye, Angrignon et Montréal-Ouest — qui le composent. La fin des activités de la cour de triage ferroviaire du CN en 2003, acquise depuis par le MTQ, permettra de désenclaver un vaste territoire de 100 hectares en repoussant la voie ferrée et l'autoroute 20 plus près de la falaise Saint-Jacques.

Les perspectives de développement urbain que brandissent les autorités inquiètent un peu Jean Décarie. «Ce sont des éléments [la falaise et la cour de triage] d'une ampleur considérable, et il ne faut pas les diminuer, insiste l'urbaniste. Construire des petites maisons est complètement imbécile par rapport au potentiel du site. Si on construit des tours, on va masquer complètement et absorber la falaise, et ça, c'est dangereux. Il faudrait penser à une fonction collective à cet endroit-là.»

C'est pourquoi il applaudit à l'idée des candidats conservateurs Jean Fortier et Allen McKenzie d'exhumer l'ancien lac à la Loutre et de l'intégrer dans un Central Park à la new-yorkaise. Le projet restituerait au site les qualités qui en font, de l'avis de l'urbaniste, «une entrée de ville fabuleuse.»
 
 
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  • Legault Gaétan
    Inscrit
    mardi 7 août 2007 06h40
    repenser la ville
    Ce qui est bien avec la reconstruction de l'échangeur c'est que pendant les travaux de démolition, il faudra prévoir des voies alternatives a la circulation. L'organisation des voies alternatives démontreront alors qu'il est possible de repenser la ville sans ce gros monstre autoroutier qui coupe la ville.

    La mise en place des voies alternatives sur plusieurs années, démontrent qu'en planifiant mieux le réseau routier urbain avec le transport en commun, les autoroutes en ville, comme l'autoroute Note-Dame, sont un concept passéiste

    Gaétan

  • Gilles Bousquet
    Inscrit
    mardi 7 août 2007 07h18
    Méchante cathédrale!
    «Quand on est en dessous, c'est une cathédrale splendide», indique l'urbaniste à la retraite Jean Décarie».

    Ça prend bien un urbaniste pour dire ça. C'est assez difficile de comparer cet horreur là ça aux cathédrales Notre-Dame-de-Paris ou Marie-Reine-du-Monde de Montréal.

  • Pierre-Yves Pau
    Inscrit
    mardi 7 août 2007 09h19
    Le musée des horreurs
    Montréal est tellement traumatisée par la vague de destruction du patrimoine des années 60-70 qu'elle n'ose aujourd'hui plus toucher à rien: après l'embaumement des silos à grain du vieux port, voici maintenant la sacralisation de cette monstruosité d'échangeur Turcot. C'est plus du conservatisme, c'est de l'autisme urbanistique. Laissez aller une couple de grand manitous comme Mr. Marsan et vous vivrez bientôt dans un musée des horreurs, déjà que la métropole fait assez dur...

  • Jerome Camus
    Inscrit
    mardi 7 août 2007 09h21
    La Chasse à la bêtise
    Pourquoi s'en faire avec des monuments à l'automobile? Qui a dit qu'elle doit être la patronne? Les argumentaires aux oeillères frisent parfois le ridicule... Rendons aux intervenants ce qu'ils méritent!

    Les automobilistes ne sont intéressés qu'à arriver plus vite à leur gris-gris quotidien. Ils polluent aussi. Alors pourquoi ne pas faire le tronçon pour parc auto enterré avec 'scrubbers'?

    Et faire l'entrée 'verte' à la ville pour véhicules de transport en commun, 2 roues etc. seulement. Ceux-ci gagneront en vitesse et pourraient être plus attrayants. Sans compter les nouvelles opportunités de commerce en zones plus acceuillantes!

  • Richard Dupuis
    Inscrit
    mardi 7 août 2007 19h01
    Pourquoi ne pas en profiter pour améliorer la fonctionnalité de l'échangeur?
    J'imagine déjà ces "bien-pensants" me traiter de malade, d'ignoble pollueur, et de plein d'autres quolibets tirés de leur argumentaire du "bien beau monde tout égal". Je veux bien croire que certains automobilistes sont du genre individualiste, mais il n'y a pas que des individualistes, à chaque matin, sur les routes et rues du grand Montréal.

    Il y a aussi des livreurs, parce que si l'utilisateur de l'autobus veut obtenir ce qu'il y a de mieux dans des commerces situés à proximité de sa demeure, il ne doit pas oublier que ce qu'il y a de mieux doit y être livré! Et les livraisons ne se font pas par miracle! C'est ainsi que plus de trois-quart de milliard de dollars sont perdus dans l'économie du grand Montréal, à cause des retards engendrés par les bouchons de circulation. Si le réseau routier supérieur du grand Montréal était dûment complété, il y aurait probablement beaucoup moins de pertes de temps à cause des bouchons, parce que tout le trafic en transit pourrait vraiment contourner l'île, laissant des tonnes de gaz à effet de serre autour de Montréal, et non dedans. Sans compter tout l'espace gagné sur les routes elles-mêmes, facilitant la circulation.

    Dans cet ordre d'idées, la reconstruction complète de l'échangeur Turcot est une occasion formidable d'améliorer la fonctionnalité de cette plaque tournante de la circulation régionale. Quand l'autoroute Décarie fut planifiée, par exemple, on y calculait une circulation totale maximale de 90,000 véhicules par jour, en comptant les six voies en dépression ainsi que les voies de surface. Selon des chiffres qui datent du début des années 2000, c'est plutôt 120,000 véhicules par jour qui l'utilisent, et ce seulement sur les voies en dépression. Aussi, si l'on chiffre actuellement le nombre de véhicules utilisant l'échangeur Turcot à 280,000, pourquoi ne pas en profiter pour le concevoir en fonction du double? D'aucuns diront que c'est totalement démesuré, mais 120,000 véhicules par jour sur les seules voies rapides de Décarie n'était-il pas totalement démesuré, dans les années 1960?

    Compte tenu de la situation financière actuelle de l'état québécois, c'est très bien de réduire le nombre de structures surélevées. Cela réduira les coûts d'entretien. Mais il faudrait également songer à construire l'ouvrage en fonction d'un taux de charge des véhicules - des camions en particuliers - plus élevé que le taux actuel. Après tout, si les structures actuelles tombent en ruines, n'est-ce pas parce qu'on avait calculé un usage autre - lire beaucoup moins intensif - que celui fait actuellement? Les exemples de structures qui ne tiennent pas le coup se multiplient; cela devrait nous faire réfléchir sur l'avenir de nos infrastructures. Car le jour où le pont tombe, les autobus non plus ne peuvent y accéder!

  • André Julien
    Inscrit
    mardi 7 août 2007 19h57
    Le chaos prévisible créé par la destruction du monstre
    Ce complexe n'est pas une piste cyclable on ne peut le traiter comme tel. Si, demain matin, on condamnait complètement la circulation dans ce complexe, on réaliserait son extrême utilité dans les heures qui suivraient. Un échangeur n'a pas à être un oeuvre d'art, tant mieux si l'est, mais c'est avant tout d'être une construction pratique.
    Et il l'est, le nombre de véhicules l'empruntant tous les jours le prouve amplement.
    Avec tous les ponts et toutes les routes défoncées à être réparées à travers toute la province, la mise à terre de l'échangeur et sa reconstruction devraient être au bas de la liste.
    D'autant plus que les supposées routes alternatives n'existent pas et qu'il faudrait encore démolir des pans entiers de quartiers pour les créer.
    Le chaos engendré par un ouvrage d'une telle envergure devrait faire réfléchir toute personne raisonnable.


  • Abonné
    mercredi 8 août 2007 09h51
    Un échangeur, un parc!
    Je suis d'accord avec l'idée de faire un parc avec comme base un lac (qu'on pourrait appeler le lac de la Loutre) et la falaise. On a besoin de la nature pour nous rappeler qu'on est des bêtes issues de la forêt et nous ramener à un peu de raisonnable dans nos vies. Est-il trop tard pour faire valoir cette idée? Que devrions-nous faire pour manifester nos appuis et amener une étude de faisabilité?

    Je suis souvent déçu de voir les espaces gazonnés dans les échangeurs au lieu d'avoir des arbres et autres végétations. Une bonne façon de combattre les changements climatiques est de donner de la place aux arbres d'une part et des endroits aux citoyens pour se reposer, se détendre au lieu de l'obliger à utiliser son auto pour fuir la ville (ajoutant ainsi des GES à l'atmosphère) et aller dans un endroit de villégiature pour relaxer.

  • Ken McLAughlin
    Inscrit
    mercredi 8 août 2007 21h03
    The Plan Is Just Plain Mediocre
    Nice article. I have been discussing the Turcot Interchange on my blog, Walking Turcot Yards (http://neath.wordpress.com) for the past 21 months. Of all the things they could do with the Turcot land, putting a freeway up the middle of it is the most dull, uninspired, absurd idea that could have been thought of. Let Turcot be a great symbol of the city in the 21st Century. It is a remarkable place where the highway and all kinds of good things can co-habitate. It is part of our visual history now. Should we tear down Place Ville Marie to replace it with 12 storeys of condos? Height is good! The Turcot Interchange is truly symbolic of Montreal and we should be thinking of preserving it as part of a world class public space rather than a dull flat highway. Do we really see ourselves as that? I don t think so.

    Ken McLaughlin

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