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FrancoFolies de Montréal - Un esprit sain dans un Grand Corps Malade

Grand Corps Malade allie le geste à la parole.
Photo : Pascal Ratthé
Grand Corps Malade allie le geste à la parole.
C'est le spectacle le plus attendu de la semaine francofolle. Celui d'un grand gaillard de la banlieue de Paris, qui s'amène avec sa canne, sa belle voix grave et une pleine besace de rimes déclamées. Les 400 000 exemplaires de son premier disque l'ont bombardé champion d'une forme de poésie orale qui existe depuis 20 ans et qu'on appelle le slam. Rencontre avec un homme de parole.

Mens sana in corpore sano? Pour peu qu'une brèche dans le continuum espace-temps eût permis au poète romain Juvénal de croiser Fabien Marsaud, dit Grand Corps Malade, avant d'écrire la dixième de ses Satires, oeuvre d'où cette fameuse citation est tirée (merci Wikipédia!), gageons un gros vingt qu'il aurait reformulé sa pensée. Ça donnerait quelque chose de moins exclusif. J'ai des suggestions. Un esprit sain dans le corps qu'on peut? Un esprit sain dans un corps démantibulé par un plongeon malheureux? Un esprit sain, peu importe le corps qu'on a, c'est déjà ça? Je dirais même plus: les corps sains peuvent toujours aller courir le Tour de France.

La vérité est que Fabien Marsaud, que sa maman surnommait Petit Chaton Bleu quand il n'était ni grand ni malade, a très stratégiquement choisi de s'appeler Grand Corps Malade. C'est pratique, ça vous flanque le handicap à la figure, c'est comme la silhouette en ombre chinoise qui accueille le visiteur sur son site Internet: on voit tout de suite la canne. Ainsi, le grand corps malade de Grand Corps Malade devient tellement évident qu'il est superflu d'en parler. C'est dire à quel point ce type est futé. C'est dire à quel point il a l'esprit sain. «Une frontière étroite entre souffrance et espérance», récite-t-il sur fond de piano dans 6ème sens, la sixième chanson de son incroyable disque Midi 20: «Ouvre un peu les yeux, c'est surtout un monde de courage / Quand la faiblesse physique devient une force mentale / Quand c'est le plus vulnérable qui sait où, quand, pourquoi et comment / Quand l'envie de sourire redevient un instinct vital [...] Ce 6ième sens qui apparaît, c'est simplement l'envie de vivre.»

Une fois tout ça dit, une fois Grand Corps Malade assis en face de soi sur la terrasse du Hyatt le jour même de ses 30 ans, à la veille de son spectacle en vedette des FrancoFolies de Montréal, eh bien, tout naturellement, on parle d'autre chose. D'écriture, forcément. D'écriture pas ordinaire, d'écriture telle que la pratique Grand Corps Malade, conçue pour être déclamée. Ou plutôt: slamée. Comme dans «slam», «art d'expression populaire oral, déclamatoire, qui se pratique dans des lieux publics comme les bars ou d'autres lieux associatifs, sous forme de rencontres et de joutes oratoires» (deux fois merci, Wikipédia!). Grand Corps Malade nuance. «Le slam, c'est un moment. C'est pas un genre musical, c'est pas une manière d'écrire ou de dire. C'est un moment de partage, d'écoute. C'est l'urgence de dire. Ça peut se passer dans une soirée slam mais aussi dans le métro, n'importe où. Les tournois, la compétition, c'est anecdotique. C'était un alibi.»

Son album, le phénoménal Midi 20, paru l'an dernier, disséminé à quelque 400 000 exemplaires dans l'Hexagone et toute la francophonie, n'est pas du slam pur et dur, l'intéressé tient à le préciser. Même son spectacle n'est pas que slam non plus: «Entre slam a cappella et textes en musique», annonce l'affiche de sa tournée 2006-07. «L'esprit slam est là, mais pas le cadre. J'ai voulu qu'il y ait des musiques qui servent le texte, comme une bande originale de film.» Généralement doux — piano délicat, cordes et percussions pas trop accentuées —, l'accompagnement est un coussin pas trop épais où se déposent les mots. «Mais ce n'est surtout pas un fond sonore. On m'a beaucoup dit qu'on ne peut pas écouter mon disque en mangeant ou en faisant autre chose, et ça me fait très plaisir.»

De quoi parle Grand Corps Malade? De la vie à Saint-Denis, banlieue nord de Paris. De ce qu'il voit par sa fenêtre. De Paris le matin. Du corps humain. De misère et de dignité. D'amour et d'amitié, comme tout le monde (mais pas du tout comme tout le monde). D'écriture, aussi, dans Chercheur de phases, où il «soulève chaque syllabe pour voir ce qu'il y a en dessous». Le processus est heureux. «Très heureux. Je ne suis pas comme ces poètes, ces écrivains qui vivent un moment de calvaire dans la création. Je ne dis pas que j'y arrive facilement, mais il y a un plaisir. Quand je bloque, je bloque dix minutes, pas plus. J'écris souvent les phrases deux par deux, ou quatre par quatre, et je les retouche peu. C'est peut-être parce que j'écris à l'oral. Dès que j'ai mes deux phrases, je les dis, pour voir comment les mots roulent, claquent. Je n'écris que pour être dit, à haute voix.»

Et quelle voix! Ce timbre chaud et grave, quelque part entre MC Solaar et Pierre Brasseur, est liquéfiant. Même en entrevue, on est tout chose. Sacré pouvoir. L'an dernier, en showcase au Lido de Spa, durant les Francos, on était tous subjugués. Malgré les conditions, plutôt mauvaises. «C'était un truc de dernière minute, on a failli ne pas le faire. Je suis content que vous ayez à Montréal l'occasion de voir un meilleur spectacle. Franchement, à Spa, c'était le moins bon.» Il y a eu plus de 90 concerts depuis, en plus des soirées slam que Grand Corps Malade continue de fréquenter quand il le peut, et des ateliers d'écriture qu'il anime encore et toujours au Café culturel à Saint-Denis, pour les enfants et les retraités.

«On a vécu de grands moments dans cette tournée. Au Paléo [de Nyon, en Suisse], c'était la folie! Aux Vieilles Charrues [à Carhaix, en Bretagne], il y avait 60 000 personnes. Je ne pensais pas un jour slammer devant 60 000 personnes!» Ni que 60 000 personnes entonneraient ses mille millions de mots. «Au Paléo, les gens finissaient les phrases. C'est très impressionnant. Ça n'arrive pas tout le temps. Parfois, les gens restent dans l'écoute, comme s'ils n'avaient pas le droit de me déranger. Moi, j'aime bien qu'on me dérange, qu'on me prenne la parole.» Message reçu. «On verra comment c'est dans votre Place des Arts.» Si c'est sage, pas grave, il reviendra quand même. Une tournée québécoise est déjà prévue pour l'an prochain. «Je veux aller dans vos soirées slam.»

Il veut aussi passer du temps chez lui. De fait, il n'a jamais cessé de passer du temps chez lui. «J'ai eu une année incroyable, c'est vrai, mais la vie est la même, finalement, là où ça compte. Chez moi, c'est toujours Saint-Denis. Je vais toujours boire un coup ou manger au café en bas de chez moi. Je vois les mêmes amis. On ne tourne pas non-stop. On fait huit à dix dates par mois, une fréquence calme. Ça correspond à ce que je suis. Je ne me soumets pas à une pression invivable, même si je sais par exemple que les attentes sont grandes pour le deuxième album. Je suis quelqu'un d'assez positif. J'ai une bonne nature. J'ai conscience de toutes les galères que la vie peut charrier, mais la confiance demeure.»

L'entrevue est terminée. Une autre l'attend. Grand Corps Malade tend le bras vers un grand machin en long, déposé sur le mur de la terrasse. Ah oui, la canne. Juré craché, j'avais oublié. L'esprit sain, c'est contagieux?

***

Grand Corps Malade, au théâtre Maisonneuve de la PdA, ce soir à 20h.

***

Collaborateur du Devoir






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  • rowena agouri
    Inscrite
    mercredi 1 août 2007 15h45
    un artiste inspiré et inspirant
    « J'ai découvert grand corps malade il y a environ un an et je suis très heureuse de pouvoir le voir en personne ce soir aux francos. ses textes sont empreints d'une sensibilité comme on en voit (ou entend!) que très rarement, et la justesse de ses propos est désarmante... longue vie au grand corps »

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