Ingmar Bergman (1918-2007) - Le maître suédois rejoint les fantômes de son passé
Photo : Agence Reuters
Ingmar Bergman
Le vieil homme de génie n'arpentera plus les berges de l'île de Farö, sur la mer Baltique, où il vivait quasi reclus depuis la mort de sa dernière épouse il y a douze ans, humant l'air du large et bavardant avec les fantômes de son passé. Le grand défricheur de l'âme humaine, magistral cinéaste et homme de théâtre phare du XXe siècle n'est plus. Ingmar Bergman s'est éteint hier à 89 ans, des suites d'une longue maladie. Il vient de perdre devant la Grande Faucheuse son ultime partie d'échecs.
Mais ni sa lanterne magique, ni son visage creusé et scrutateur ne s'évanouiront des mémoires. Le maître suédois nous aura livré un des plus brillants va-et-vient cinématographiques entre la création, le rêve et la vie que le septième art ait enfantés au cours de sa route. Son nom luit au panthéon des maîtres, aux côtés des Fellini, Kurosawa, Antonioni, Buñuel et des autres géants, ses pairs.
Il fallait voir, lors du cinquantième anniversaire du Festival de Cannes en 1997, son ombre géante flotter sur le Palais. Ingmar Bergman a alors reçu la Palme des palmes, mais on l'aurait cherché en vain parmi l'éblouissant parterre de stars et de cinéastes. Ayant délégué Liv Ullman, qui fut si longtemps sa muse, son actrice et sa compagne, il avait refusé de quitter son repaire suédois, évoquant ses manies, sa sauvagerie, le grand âge. En fait, le vieux sage évoluait désormais loin des honneurs et des paillettes, en dialogue avec ses propres maîtres, sans doute: Shakespeare, Strindberg, Ibsen, qu'il avait tant mis en scène au Théâtre dramatique de Stockholm.
Il fut le cinéaste des tourments modernes et de l'incommunicabilité des êtres qui s'aiment, également un grand peintre de l'âme féminine en son éternel mystère. Le duo de Persona joué en 1966 par Bibi Andersson et Liv Ullman en a offert des profils superposés d'une poésie pure, enfantés par les quêtes de la psychanalyse. Cris et chuchotements, chant choral féminin bouleversant, en 1972, aura exploré aussi tous les remous de l'âme des femmes, tout comme Sonate d'automne, en 1978.
Le prolifique artiste a monté 125 pièces en un demi-siècle, réalisé une quarantaine de films, écrivant aussi des scénarios pour d'autres (Bille August, Liv Ullman). Bergman se sera marié cinq fois, en plus d'avoir multiplié les liaisons amoureuses. Il aura engendré neuf enfants, sans avoir la fibre paternelle si développée pour autant.
Longtemps, il avait fait la navette entre son appartement de Stockholm, près du Théâtre royal dramatique, et son île, ne se repliant définitivement sur ses battures qu'il y a cinq ans, écorché, mais relié à sa famille élargie, à ses rares amis, marchant au grand vent en espérant, de son propre aveu, déjouer les démons qui n'aiment pas l'air frais et se faire oublier aussi, si possible, de la Grande Faucheuse. La voici qui s'est rappelée soudain à ses bons souvenirs.
Max Von Sydow et Erland Josephsson, ses alter ego à l'écran, sont de grands orphelins. Nous aussi.
On prononce le nom de Bergman et des films-phares nous remontent en mémoire, purs chefs-d'oeuvre qui scintillent au firmament du cinéma, du Septième Sceau à Fanny et Alexandre, en passant par Sourires d'une nuit d'été, Persona, Les Fraises sauvages, Sonate d'automne. À chaque cinéphile son oeuvre fétiche.
Destiné d'abord au marché de la télévision et faisant honneur au petit écran, comment oublier aussi Scènes de la vie conjugale, qui décortiquait en 1973 l'enfer matrimonial, multipliant les cruels déchirements entre Erland Josephsson et Liv Ullman. Il en avait réalisé la suite trente ans plus tard avec les mêmes interprètes dans Saraband, en 2003. Le souffle de son génie s'y révélait aussi puissant qu'autrefois. Ses personnages avaient la maturité en plus, mais point l'apaisement.
Il est né en 1918 à Uppsala, au nord de Stockholm. Tout jeune, dans la demeure austère d'un père pasteur luthérien et d'une mère dominatrice, il rêvait de théâtre devant son castelet de marionnettiste. Cette maison sombre, qui prétendait refouler tous les instincts de vie mais en attisait la ferveur, sera la matrice de son univers fantasmatique, celui de Fanny et Alexandre entre autres, aux enfants blonds entre rêves et tourments. Rarement oeuvre entière aura été aussi marquée par le premier âge, source jamais tarie pour des chagrins jamais consolés. Le carcan religieux ne fut pas complètement fracassé non plus, guère plus que la quête rageuse d'un Dieu absent.
S'il commença à tourner à la fin des années 40 avec Bateau pour les Indes et Prison, après un bain de théâtre, c'est Sourires d'une nuit d'été, vaudeville scintillant couronnée en 1956 du Prix spécial du jury à Cannes, qui lui ouvrit les portes de la planète cinéma et lui permit d'obtenir carte banche pour réaliser son surréaliste Septième Sceau, allégorie métaphysique sur la mort, qui éblouit la scène internationale et précéda d'autres chefs-d'oeuvre, dont Les Fraises sauvages, sur le thème de la vieillesse, et La Source, campée dans un Moyen Âge cruel.
Ceux qui ont lu sa remarquable autobiographie Laterna Magica (1987) s'inclinent aussi devant ses dons littéraires, tant il parvenait à maîtriser la langue des évocations. La vie d'Ingmar Bergman connut un terrible contrecoup en 1976, lorsque le fisc suédois lui fit la vie dure, l'accusant de fraude. Suivirent une dépression, l'internement du maître dans un établissement psychiatrique pour pulsions suicidaires et l'exil à Munich. Exonéré en 1979, il ne retrouvera sa patrie que deux ans plus tard pour tourner Fanny et Alexandre, mais il ne s'y réinstalla qu'en 1988. Curieusement, la Suède ne fut pas tendre envers son créateur de génie, où il comptait son lot de détracteurs, sans doute pour y avoir occupé trop de terrain. Hier, les drapeaux étaient pourtant en berne devant la Cinémathèque de Stockholm. Tardif et posthume coup de chapeau au plus grand nom artistique qu'enfanta le pays nordique.
***
Télé-Québec rendra hommage au maître suédois ce dimanche 5 août à 20h30, à travers le documentaire Bergman et le cinéma, de Marie Nyreröd, et Cris et chuchotements, un des plus grands chefs-d'oeuvre du cinéaste disparu.
Mais ni sa lanterne magique, ni son visage creusé et scrutateur ne s'évanouiront des mémoires. Le maître suédois nous aura livré un des plus brillants va-et-vient cinématographiques entre la création, le rêve et la vie que le septième art ait enfantés au cours de sa route. Son nom luit au panthéon des maîtres, aux côtés des Fellini, Kurosawa, Antonioni, Buñuel et des autres géants, ses pairs.
Il fallait voir, lors du cinquantième anniversaire du Festival de Cannes en 1997, son ombre géante flotter sur le Palais. Ingmar Bergman a alors reçu la Palme des palmes, mais on l'aurait cherché en vain parmi l'éblouissant parterre de stars et de cinéastes. Ayant délégué Liv Ullman, qui fut si longtemps sa muse, son actrice et sa compagne, il avait refusé de quitter son repaire suédois, évoquant ses manies, sa sauvagerie, le grand âge. En fait, le vieux sage évoluait désormais loin des honneurs et des paillettes, en dialogue avec ses propres maîtres, sans doute: Shakespeare, Strindberg, Ibsen, qu'il avait tant mis en scène au Théâtre dramatique de Stockholm.
Il fut le cinéaste des tourments modernes et de l'incommunicabilité des êtres qui s'aiment, également un grand peintre de l'âme féminine en son éternel mystère. Le duo de Persona joué en 1966 par Bibi Andersson et Liv Ullman en a offert des profils superposés d'une poésie pure, enfantés par les quêtes de la psychanalyse. Cris et chuchotements, chant choral féminin bouleversant, en 1972, aura exploré aussi tous les remous de l'âme des femmes, tout comme Sonate d'automne, en 1978.
Le prolifique artiste a monté 125 pièces en un demi-siècle, réalisé une quarantaine de films, écrivant aussi des scénarios pour d'autres (Bille August, Liv Ullman). Bergman se sera marié cinq fois, en plus d'avoir multiplié les liaisons amoureuses. Il aura engendré neuf enfants, sans avoir la fibre paternelle si développée pour autant.
Longtemps, il avait fait la navette entre son appartement de Stockholm, près du Théâtre royal dramatique, et son île, ne se repliant définitivement sur ses battures qu'il y a cinq ans, écorché, mais relié à sa famille élargie, à ses rares amis, marchant au grand vent en espérant, de son propre aveu, déjouer les démons qui n'aiment pas l'air frais et se faire oublier aussi, si possible, de la Grande Faucheuse. La voici qui s'est rappelée soudain à ses bons souvenirs.
Max Von Sydow et Erland Josephsson, ses alter ego à l'écran, sont de grands orphelins. Nous aussi.
On prononce le nom de Bergman et des films-phares nous remontent en mémoire, purs chefs-d'oeuvre qui scintillent au firmament du cinéma, du Septième Sceau à Fanny et Alexandre, en passant par Sourires d'une nuit d'été, Persona, Les Fraises sauvages, Sonate d'automne. À chaque cinéphile son oeuvre fétiche.
Destiné d'abord au marché de la télévision et faisant honneur au petit écran, comment oublier aussi Scènes de la vie conjugale, qui décortiquait en 1973 l'enfer matrimonial, multipliant les cruels déchirements entre Erland Josephsson et Liv Ullman. Il en avait réalisé la suite trente ans plus tard avec les mêmes interprètes dans Saraband, en 2003. Le souffle de son génie s'y révélait aussi puissant qu'autrefois. Ses personnages avaient la maturité en plus, mais point l'apaisement.
Il est né en 1918 à Uppsala, au nord de Stockholm. Tout jeune, dans la demeure austère d'un père pasteur luthérien et d'une mère dominatrice, il rêvait de théâtre devant son castelet de marionnettiste. Cette maison sombre, qui prétendait refouler tous les instincts de vie mais en attisait la ferveur, sera la matrice de son univers fantasmatique, celui de Fanny et Alexandre entre autres, aux enfants blonds entre rêves et tourments. Rarement oeuvre entière aura été aussi marquée par le premier âge, source jamais tarie pour des chagrins jamais consolés. Le carcan religieux ne fut pas complètement fracassé non plus, guère plus que la quête rageuse d'un Dieu absent.
S'il commença à tourner à la fin des années 40 avec Bateau pour les Indes et Prison, après un bain de théâtre, c'est Sourires d'une nuit d'été, vaudeville scintillant couronnée en 1956 du Prix spécial du jury à Cannes, qui lui ouvrit les portes de la planète cinéma et lui permit d'obtenir carte banche pour réaliser son surréaliste Septième Sceau, allégorie métaphysique sur la mort, qui éblouit la scène internationale et précéda d'autres chefs-d'oeuvre, dont Les Fraises sauvages, sur le thème de la vieillesse, et La Source, campée dans un Moyen Âge cruel.
Ceux qui ont lu sa remarquable autobiographie Laterna Magica (1987) s'inclinent aussi devant ses dons littéraires, tant il parvenait à maîtriser la langue des évocations. La vie d'Ingmar Bergman connut un terrible contrecoup en 1976, lorsque le fisc suédois lui fit la vie dure, l'accusant de fraude. Suivirent une dépression, l'internement du maître dans un établissement psychiatrique pour pulsions suicidaires et l'exil à Munich. Exonéré en 1979, il ne retrouvera sa patrie que deux ans plus tard pour tourner Fanny et Alexandre, mais il ne s'y réinstalla qu'en 1988. Curieusement, la Suède ne fut pas tendre envers son créateur de génie, où il comptait son lot de détracteurs, sans doute pour y avoir occupé trop de terrain. Hier, les drapeaux étaient pourtant en berne devant la Cinémathèque de Stockholm. Tardif et posthume coup de chapeau au plus grand nom artistique qu'enfanta le pays nordique.
***
Télé-Québec rendra hommage au maître suédois ce dimanche 5 août à 20h30, à travers le documentaire Bergman et le cinéma, de Marie Nyreröd, et Cris et chuchotements, un des plus grands chefs-d'oeuvre du cinéaste disparu.
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