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Saule - Jeanne Cherhal - Pierre Lapointe - À trois, pas question d'abdiquer

Jeanne Cherhal porte bien haut le flambeau de la nouvelle chanson française. Photo: Valérie Archeno
Jeanne Cherhal porte bien haut le flambeau de la nouvelle chanson française. Photo: Valérie Archeno
Le théâtre Maisonneuve était bien vide samedi soir. Parterre occupé aux deux tiers, corbeille et balcon fermés. Avait-on mal évalué le potentiel de ce plateau chanson, pourtant d'exceptionnelle valeur? Presque tout l'effort de remplir la salle incombait en effet aux seuls Saule et Jeanne Cherhal, la part annoncée de Pierre Lapointe étant réduite, dans le libellé de la programmation, à une simple «participation». Saule a beau être le plus fortiche Belge du moment et Cherhal porter bien haut le flambeau de la nouvelle chanson française depuis cinq bonnes années en France (elle a été la découverte 2001 de la revue Chorus - les cahiers de la chanson, entre autres distinctions), leurs auditoires locaux, fussent-ils conjugués, demeurent relativement modestes.

Mais avoir su que Lapointe en ferait tant? Et qu'il se montrerait comme jamais auparavant? Et qu'il quitterait la scène en plein milieu de Pointant le nord, incapable d'aller plus loin? Ceux qui, parmi les dizaines de milliers d'inconditionnels de Lapointe, auront raté ces trois quarts d'heure de performance à fleur de peau s'en mortifieront à jamais, tels les convulsionnaires de l'église Saint-Médard au XIIIe siècle. Wilfrid même ne contiendrait pas les repentants.

Déjà, lorsque Jeanne Cherhal et lui ont rejoint Saule en fin de première partie pour La Chanson de Prévert, Lapointe n'affichait pas sa morgue habituelle: il suivait à grand-peine, visiblement peu concentré, pas tout à fait là. Il est revenu de l'entracte en état de fébrilité extrême, se lançant à l'eau comme dans le fleuve du haut du pont Jacques-Cartier: «Je vais faire quelque chose que je n'ai jamais fait de toute ma vie, un spectacle de plus de dix minutes seul au piano...» Deux par deux rassemblés, sans son habillement pop virevoltant, était révélée pour ce qu'elle est vraiment: une prière. Une magnifique prière. Les chansons suivantes étaient toutes pareillement magnifiques et terrifiantes de douleur nue: Tel un seul homme, Au 27-100 rue des Partances, Maman dis-moi pourquoi, Plaisirs dénudés, Au pays des fleurs de la transe étaient plus intenses l'une que l'autre, comme autant de petites tragédies mises bout à bout.

Entre les chansons, Lapointe accusait le coup. «C'est un bon exercice, je me suis dit ça», offrait-il pour justifier la suite ininterrompue de chansons qu'il avouait «déprimantes». «C'est beau quand c'est déprimant, c'est bien d'être triste, ça fait du bien...» Et puis vint le rappel: Lapointe ne se rendit jamais plus loin que «tout déboule», au deuxième couplet de Pointant le nord. Trois fois il s'arrêta, les mots et les notes frappant un mur invisible. Fatigue du décalage horaire après la tournée des festivals en Europe? Drame personnel? Trop grande intensité du moment? Crise d'angoisse? Allez savoir. Toujours-est il qu'à la troisième chute, pour parler biblique, Lapointe renonça. «C'est la première fois de ma vie, je vais arrêter là.» Il a salué et s'en est allé. Malaise.

Il est tout de même revenu, pimpant et dansant, en compagnie de Saule à la toute fin du spectacle de Cherhal: réédition du rappel à gogo de leur spectacle à trois des FrancoFolies de La Rochelle, Ces bottes sont faites pour marcher, bébête mais chouette adaptation française du tube de Nancy Sinatra, était sans danger pour notre traumatisé et lui permettait de conclure sur le mode ludique. À trois, pas question d'abdiquer. On est quand même sorti inquiet de Maisonneuve. Comment cela se passera-t-il pour Lapointe dimanche, au grand spectacle de clôture des FrancoFolies, avec Yannick Nézet-Séguin et l'Orchestre métropolitain du Grand Montréal? Chose certaine, il ne sera pas seul.

Quelques mots à propos de Saule et Jeanne Cherhal, tout de même: leurs spectacles à eux étaient complets et d'indéniable qualité, également appréciés par un public qui s'y connaissait. La distance était grande entre l'univers à la fois tendre et farceur du Belge, champion de la simplicité volontaire, qui déclinait la plupart de ses chansons en reggae acoustique ou en p'tit ragtime pas énervant, et le monde nettement plus complexe de la Française, forte en «sparages», moitié danseuse de ballet, moitié sauterelle, qui passait avec aisance d'une chanson jazzy légère et sophistiquée à un rock étonnamment pesant, avec des ballades au piano entre les deux. L'écart de ton était pareillement vertigineux: Saule célébrait les petits riens heureux et moins heureux de la vie (Tu dors, Le Temps passe, Le Baiser), alors que Cherhal visitait une usine d'épuration (La Station), dénonçait la prison textile des femmes voilées (Le Tissu) et honnissait son (improbable) passé d'obèse (Une tonne). J'avouerai préférer la candeur belge au cynisme français, mais je constatais néanmoins l'évidence: la nouvelle chanson française a le dos large. Et son public est capable d'en prendre.

***

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