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Artcirq - Scènes d'espoir

« Les arts du cirque font déjà partie de la culture traditionnelle inuite »

Le Nunavut détient le triste record canadien du nombre de suicides par habitant. Et force est de constater qu'au fil des années, la tendance ne se résorbe pas. Le nombre de jeunes Inuits qui se donnent la mort augmente en flèche. L'hémorragie sociale est bien réelle et les répercussions sur les communautés du territoire sont notables. Pourtant, des jeunes gardent espoir. Ils combattent le phénomène en enchaînant culbutes, jongleries et sauts périlleux. Quand les arts du cirque sauvent des vies.

Iqaluit — «C'est par l'expression qu'on désire combattre le phénomène. Si les jeunes peuvent se raccrocher à un mode d'expression qu'ils apprécient, cela peut certainement les aider à développer leurs propres intérêts», confie Guillaume Saladin, cofondateur d'Artcirq, une initiative qui a vu le jour en 1998 et qui a pour but d'offrir aux jeunes de la communauté insulaire d'Igloolik la possibilité de s'exprimer à travers les arts du cirque.

Certes, à première vue, Guillaume Saladin n'a rien d'un Inuit. On pourrait se demander ce qui pousse ce grand gaillard athlétique à s'intéresser à ce point au sort des jeunes du Nunavut. Mais voilà, l'ancien acrobate du cirque Éloise entretient un lien tout à fait particulier avec le peuple de l'Arctique.

Appartenance

Fils du respecté anthropologue Bernard Saladin D'Anglure, il a passé plusieurs années de son enfance à Igloolik. Il fait à ce point partie de la communauté qu'il s'y est installé. Lorsqu'il était enfant, les résidants du petit village l'ont affectueusement nommé Ittuksardjuat, ce qui signifie en inuktitut «petit vieux qui deviendra grand».

«J'ai un lien d'appartenance très fort avec la communauté. D'ailleurs, c'est après plusieurs années, lorsque je suis retourné là-bas, que j'ai été frappé par ce qui s'y passait. C'est ça qui m'a donné l'idée de mettre sur pied un projet qui pourrait leur donner la possibilité de se développer. Et comme je suis un artiste de cirque, il allait de soi que les arts du cirque étaient ce que j'avais de mieux à offrir aux jeunes», confie-t-il.

À Igloolik, sur les 13 000 habitants, quatre à six jeunes s'enlèvent la vie chaque année, ce qui représente un pourcentage sept fois plus élevé que celui de Montréal.

Il poursuit: «Igloolik est tellement pauvre. Ce n'est pas comme à Montréal où les jeunes qui restent chez eux à fumer des joints le font par choix. Ici, c'est ça qui t'est proposé, parce que quand tu sors de ta maison, il n'y a rien d'autre. Il n'y a pas d'infrastructure. De ce point de vue, le cirque est devenu une sorte de lieu d'échanges.»

Statistiques mortelles

Au Nunavut, les statistiques liées au suicide ont de quoi faire peur. Elles sont six fois plus élevées que dans le reste du pays. Depuis 1997, 26 personnes s'enlèvent la vie chaque année. Des études estiment que le nombre de suicides au Nunavut a triplé depuis le début des années 1980.

Sur une population de 28 000 personnes, cela n'est pas sans laisser une cicatrice certaine qui pourrait bien au fil du temps se transformer en trou démographique. Car voilà, ce sont les jeunes hommes entre 15 et 29 ans qui s'enlèvent le plus souvent la vie. Et, fait notable: les jeunes de moins de 15 ans représentent 39 % de la population du territoire.

«Ce qu'il faut comprendre, c'est que ce n'est pas uniquement l'investissement d'argent qui sauvera des vies, mais bien le fait que les jeunes aient l'occasion de faire des choses avec des gens passionnés par ce qu'ils font, et cela, peu importe le domaine qui les passionne. Il faut créer du sens», lance-t-il.

Mal de vivre

Extrêmement lucide, Guillaume Saladin avoue qu'il s'agit d'un phénomène qui découle d'un mal de vivre intimement lié aux transformations sociales qui ont chamboulé la culture inuite au cours des dernières décennies. En ce sens, la perte de sens et le malaise ambiant sont bel et bien des réalités arctiques. «Jusqu'à présent, on a tenté de créer des ponts politiques et économiques. Cela n'a peut-être pas fonctionné comme on le souhaitait. L'art reste selon moi un des meilleurs moyens de rapprocher les gens et de les unir. Cela peut les raccrocher à quelque chose.»

Et Artcirq a clairement été élaboré dans cette optique. Outre le désir d'introduire les arts du cirque, le projet donne aux jeunes Inuits l'accès aux modes de communication universelle, souvent limité faute de ressources. Selon M. Saladin, cela permet de faire le pont entre des cultures qui ont trop souvent tendance à s'entrechoquer, mais également de créer des liens avec l'extérieur. À titre d'exemple, cet hiver, la troupe a diffusé en direct sur Internet une performance pour célébrer le retour du soleil. «C'est un moyen de se faire voir et entendre ailleurs que dans sa communauté.»

Rejoindre la tradition

«Contrairement à ce qu'on peut penser, ce qui est intéressant, c'est que les arts qu'on propose — comme l'acrobatie, la jonglerie ou le clown — font déjà partie de la culture traditionnelle inuite. Cela existe depuis longtemps. Ce ne sont pas des arts déconnectés de leurs vies», indique-t-il. Jusqu'à présent, une vingtaine d'adolescents et de jeunes adultes s'expriment de cette façon. Des initiatives du genre, il y en a de plus en plus au Nunavut. À titre d'exemple, à Iqaluit, capitale du territoire, des jeunes s'adonnent dans leur temps libre au break dancing.

Si quelques projets sont développés par des «gens du Sud», comme on les appelle ici, Guillaume Saladin entretient l'espoir que la relève de ces derniers sera, elle, inuite. «On est simplement des défricheurs. Mais déjà je peux t'assurer que la relève existe, qu'il y en a qui vont pouvoir reprendre le flambeau. Il fallait simplement pouvoir démarrer quelque chose.»

Pour l'instant, Igloolik est la seule communauté autochtone qui profite de l'initiative, mais cela pourrait bien changer. Guillaume Saladin désire pouvoir offrir des ateliers à d'autres communautés: «La même chose est possible ailleurs.» Et cela ne saurait tarder.

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