Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous
    Dans nos archives

    Réjean Ducharme: analyse d'un paradoxe

    En 2007, un colloque se penchait sur le célèbre fantôme de la littérature québécoise

    Il n’a pas voulu qu’on le sache mais on le sait. L’écrivain Réjean Ducharme est aussi Roch Plante, le créateur des Trophoux, des collages et des petites scupltures faites de matériaux recyclés. Ici, Vieux Snoro, l’une de ses oeuvres.
    Photo: Courtoisie Il n’a pas voulu qu’on le sache mais on le sait. L’écrivain Réjean Ducharme est aussi Roch Plante, le créateur des Trophoux, des collages et des petites scupltures faites de matériaux recyclés. Ici, Vieux Snoro, l’une de ses oeuvres.

    Il n'est nulle part et il est partout à la fois. Invisible, il est à la proue de notre littérature. Écrivain, il en refuse jusqu'au titre. Éternels adolescents, ses personnages sont souvent trop matures pour leur âge. Fuyant les médias, il en devient parfois le centre. Lui qui avait déclaré en 1966 à Gérald Godin: « Je n'ai pas de culture, j'ai seulement une douzième année, je bute sur des difficultés, j'ai de la misère à exprimer ce que je veux dire. Pour la contourner la difficulté, j'invente », il est aujourd'hui le sujet d'études d'une armée d'universitaires. Pour la première fois, Réjean Ducharme est en effet le sujet d'un colloque qui s'est ouvert hier à Montréal et qui se poursuit jusqu'à demain. Paradoxe vivant, il confronte, par son absence, la presse littéraire à ses dérives et à ses excès.


    Le paradoxe Réjean Ducharme n'a pas fini de faire jaser. Hier, manifestement d'humeur pour le moins provocatrice, l'écrivain Gaétan Soucy, tout en affirmant son admiration pour l'oeuvre de Ducharme, se demandait s'il ne fallait pas voir dans le repli de Ducharme une « stratégie », qui avait finalement pour effet que « tout le monde en parle ». Inversement, la journaliste Véronique Dassas, qui participait à la même table ronde sur Réjean Ducharme et les médias, y trouvait plutôt « une critique » du cirque médiatique et une recherche d'intégrité.

     

    Mais il y avait là aussi la conjointe de Ducharme, Claire Richard, qui veille au grain pour assurer ses rapports avec le monde, y compris avec son éditeur. « Il ne peut pas [voir des gens], dit-elle. Au début, il voyait des gens. Il était très ami avec Gérald Godin et Pauline Julien. Mais, depuis la mort de Gérald, il ne voit plus personne ». En fait, selon Robert Grenier, éditeur de Ducharme chez Gallimard, Pauline Julien serait même le modèle du personnage de Catherine, alias Petit-Pois, alias La Toune, dans L'Hiver de force. Ducharme a d'ailleurs déjà donné l'explication de son isolement, lorsqu'il fait dire à Bérénice, dans L'Avalée des avalés, « Je trouve mes seules vraies joies dans la solitude... J'exècre avoir besoin de quelqu'un. Le meilleur moyen de n'avoir besoin de personne, c'est de rayer tout le monde de sa vie. »

     

    Il ne voit personne, donc. Mais écrit-il ? « Je ne sais pas, répond Claire Richard, mais il passe trois heures par jour dans son bureau. » Chose certaine, il lit. « Il y a deux personnes qui ne croient pas que Réjean Ducharme est un grand écrivain, c'est Réjean Ducharme et Claire Richard », disait pour sa part Rolf Puls, directeur des éditions Gallimard à Montréal. Un état de doute permanent, donc, que confirme Claire Richard.

     

    À défaut de l'auteur, donc, on pouvait consulter hier des manuscrits de Ducharme, prêtés par les Archives nationales d'Ottawa, dans l'édifice Gilles-Hocquart de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, où se déroule le colloque. Protégées sous le verre, se déploient quelques pages manuscrites de L'Hiver de force, du Nez qui voque, ou une esquisse de Mille Milles, l'héroïne du roman Le Nez qui voque. Aux ratures tracées par l'écrivain, on devine le travail sur les jeux de mots: « possessions » devient « suppossessions », en deuxième lecture. Ces archives sont toutes à Ottawa, et Claire Richard se souvient que les archives fédérales avaient entièrement raflé le fonds de l'écrivain, il y a plusieurs années, pour la modique somme de 40 000 $, alors qu'à l'époque Michel Tremblay avait vendu le sien pour quelque 250 000 $.

     

    « Après cela, il m'a dit: “Je ne vendrai plus jamais rien à Ottawa” », dit-elle.

     

    Parmi les traducteurs, écrivains, archivistes, professeurs et journalistes qui participaient à ce colloque ducharmien, Robert Grenier, son éditeur, a raconté les difficultés de travailler avec un auteur qu'il n'a jamais vu, avec qui il n'échange aucune conversation téléphonique, avec qui il n'a communiqué, somme toute, que par lettres. On sait que le premier manuscrit de Ducharme, L'Océantume, avait été refusé au Québec avant d'être accepté en France. Grenier a fait la genèse des rapports de lecture des oeuvres de Ducharme, signés entre autres par des noms aussi prestigieux que Raymond Queneau ou Jean-Marie Le Clézio. Il ne faut pas laisser passer cet auteur, écrit à son sujet Raymond Queneau. Le Clézio a été un ami de Ducharme, qu'il avait rencontré au Mexique. Et, en fait, le roman Les Enfantômes avait d'abord été conçu comme une longue lettre qui lui était destinée. En faisant porter le roman chez Gallimard par Pauline Julien, Ducharme avait d'ailleurs réclamé qu'on le fasse lire à Le Clézio. « [...] Il y a plus de vie dans ce qu'il écrit que dans tous les auteurs de Tel Quel réunis, et plus d'invention, de fraîcheur », avait écrit Le Clézio.

     

    Honoré, admiré, Réjean Ducharme n'a pourtant été traduit qu'en deux langues, l'anglais et l'italien. Et encore, au prix de quel travail... Deux traducteurs, de la langue de Shakespeare et de celle de Dante, ont expliqué hier la nécessité de réinventer leur propre langue pour rendre la pensée de Ducharme et ses jeux de mots. C'est ainsi que le titre du roman Le Nez qui voque est devenu Miss Take, sous la plume du traducteur Will Browning, de l'Université de Boise, en Idaho.













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.