Gloutons potentats
V'là Radio-Canada avec une poursuite sur les bras parce que ses dirigeants ont traité un monsieur puissant de voyou. Loin de moi l'intention de jeter de l'huile sur ce feu ardent en répétant en écho le terme «voyou» (qui paraît presque tendre, mais motus!). On ne l'insultera pas, promis, le p.-d.g. de Quebecor.
Mais on remarquera qu'il sait de quel côté sont beurrées les toasts de ses intérêts personnels. Culottée, son idée de créer un fonds privé de financement pour nourrir l'ogre Quebecor. Oh! Il a dû reculer cette semaine sur un front: après s'être braqué durant plus d'un mois, Pierre Karl Péladeau a accepté de payer, à travers sa filiale Vidéotron, ses cotisations au Fonds canadien de télévision (FCT). Son beau projet de fonds privé n'est pas remisé pour autant. Patience! Il attend son heure.
Cette semaine, l'Association des réalisateurs du Québec s'indignait à juste titre du fait que le magnat de Quebecor veuille tirer le meilleur parti du système: empocher des crédits d'impôt et les subventions de Téléfilm et de la SODEC, mais sans avoir de comptes à rendre ou de cotisations à verser pour autant.
Si son fonds privé voit le jour, toutefois, Péladeau deviendra de plus en plus indépendant de l'État et aucun argument ne pourra plus le rappeler à l'ordre. En le subventionnant, le gouvernement le tient encore par la barbichette. Mais bientôt, l'armada Quebecor, avec ses filiales — journaux, câblodistribution, télédiffusion, alouette! —, voguera sans doute toute seule au milieu de ses eaux territoriales, sans rien devoir à personne. Libre et plus dangereuse que jamais.
On ne voudrait pas canoniser Pierre Péladeau, fondateur de l'empire. Quand même, il se référait encore vaguement au «bien commun». Fait générationnel sans doute, reliquat du catholicisme. Son rejeton s'abreuve ailleurs.
L'indécent «chacun pour soi» contemporain prend le pas sur le politique quand un gouvernement mollasson met si rarement le poing sur la table.
Chaque société enfante ses monstres, parfois beaux, grands, riches, sans scrupules et issus des facultés de philosophie. Des monstres qu'elle mérite.
Non, il ne vient pas de la planète Mars, Pierre Karl Péladeau, mais d'un monde qui lui a permis de se bâtir un empire en autarcie, si étanche qu'il envisage d'en faire un État audiovisuel dans l'État. Les feux verts octroyés à la convergence ont nourri des mégalomanies. En amont, la mondialisation rend la notion de territoire si élastique qu'il manque de drapeaux auxquels s'accrocher. Chacun hisse son petit pavillon privé.
Et si contestable qu'ait été la décision de Quebecor de retirer ses billes du fonds commun qui finance les productions privées dans notre réseau télévisuel, si cavalières qu'aient paru les méthodes Péladeau, ce dernier n'a pas tort sur tout. Sinon, ce serait trop simple. Or rien ne l'est.
Haro sur le fait qu'il ne veuille pas subventionner par la bande et en partie les diffuseurs publics comme Radio-Canada! On a besoin des télés publiques, si possible planant au-dessus de la mêlée mercantile, avec une vocation partiellement éducative. Sinon, ce sera au plus fort la poche, sans égard aucun pour les intérêts sociaux.
L'ennui, c'est que la SRC se comporte trop souvent comme un compétiteur des chaînes privées plutôt qu'en légataire d'une mission publique avec créneaux bien établis. À force de courir comme une perdue après les cotes d'écoute, de flirter également avec la convergence, Radio-Canada nage dans les mêmes eaux que Péladeau. Pas trop étonnant que ce dernier rechigne (même sous le chapeau de sa vorace filiale Vidéotron; l'immonde convergence est au coeur du litige) à verser des cotisations qui nourrissent une chaîne rivale de son TVA.
Insupportable, cette arrogance de Péladeau! Mais quand il crie sur les toits que le Fonds canadien de télévision ne correspond plus aux réalités du marché, à l'heure où les nouvelles technologies changent la donne, il faut bien l'écouter. Il dit vrai.
Que faire de ces supports émergents? Comment gérer Internet et la télé à la carte? Qui doit toucher ces redevances et quelle portion de la tarte doit être allouée à chacun des joueurs?
À l'heure de rafraîchir les conventions de travail entre producteurs, artistes et télédiffuseurs, d'actualiser les règlements, la pomme de discorde pousse sur l'arbre des nouvelles technologies. Chez nous, même les tournages étrangers se retrouvent menacés alors que le torchon brûle entre artistes et producteurs sur ces questions de pointe.
Sans un coup de barre rapide, sans interventions politiques musclées et répétées, les tentatives de putsch des potentats privés, qui n'écoutent que la voix de l'argent et s'entredéchirent dans des rivalités de clans, risquent de se multiplier. La manifestation de morgue de Pierre Karl Péladeau, si agaçante, aura peut-être servi à hâter certains réajustements.
La télévision, qui gardait hier encore son auditoire captif, a conservé d'anciens réflexes protectionnistes sans pouvoir désormais bien les justifier. Avec les habitudes de consommation culturelle en mutation constante, la prolifération des chaînes, la génération Internet qui a troqué le petit écran pour l'ordinateur, les modes de production et de diffusion cul par-dessus tête menacent d'emporter dans leur tourmente toute notion d'éthique, de bien commun, de vocation éducative.
Les empires des communications autosuffisants gonflent comme l'incroyable Hulk devant des politiciens presque à la merci de l'industrie. À eux de renverser la vapeur. Sinon, ces potentats de l'audiovisuel feront un vrai bras d'honneur aux gouvernements, à leurs subsides, à leur appel dérisoire à un esprit d'équipe qu'ils jugent si archaïque... et combien peu payant.
otremblay@ledevoir.com
Mais on remarquera qu'il sait de quel côté sont beurrées les toasts de ses intérêts personnels. Culottée, son idée de créer un fonds privé de financement pour nourrir l'ogre Quebecor. Oh! Il a dû reculer cette semaine sur un front: après s'être braqué durant plus d'un mois, Pierre Karl Péladeau a accepté de payer, à travers sa filiale Vidéotron, ses cotisations au Fonds canadien de télévision (FCT). Son beau projet de fonds privé n'est pas remisé pour autant. Patience! Il attend son heure.
Cette semaine, l'Association des réalisateurs du Québec s'indignait à juste titre du fait que le magnat de Quebecor veuille tirer le meilleur parti du système: empocher des crédits d'impôt et les subventions de Téléfilm et de la SODEC, mais sans avoir de comptes à rendre ou de cotisations à verser pour autant.
Si son fonds privé voit le jour, toutefois, Péladeau deviendra de plus en plus indépendant de l'État et aucun argument ne pourra plus le rappeler à l'ordre. En le subventionnant, le gouvernement le tient encore par la barbichette. Mais bientôt, l'armada Quebecor, avec ses filiales — journaux, câblodistribution, télédiffusion, alouette! —, voguera sans doute toute seule au milieu de ses eaux territoriales, sans rien devoir à personne. Libre et plus dangereuse que jamais.
On ne voudrait pas canoniser Pierre Péladeau, fondateur de l'empire. Quand même, il se référait encore vaguement au «bien commun». Fait générationnel sans doute, reliquat du catholicisme. Son rejeton s'abreuve ailleurs.
L'indécent «chacun pour soi» contemporain prend le pas sur le politique quand un gouvernement mollasson met si rarement le poing sur la table.
Chaque société enfante ses monstres, parfois beaux, grands, riches, sans scrupules et issus des facultés de philosophie. Des monstres qu'elle mérite.
Non, il ne vient pas de la planète Mars, Pierre Karl Péladeau, mais d'un monde qui lui a permis de se bâtir un empire en autarcie, si étanche qu'il envisage d'en faire un État audiovisuel dans l'État. Les feux verts octroyés à la convergence ont nourri des mégalomanies. En amont, la mondialisation rend la notion de territoire si élastique qu'il manque de drapeaux auxquels s'accrocher. Chacun hisse son petit pavillon privé.
Et si contestable qu'ait été la décision de Quebecor de retirer ses billes du fonds commun qui finance les productions privées dans notre réseau télévisuel, si cavalières qu'aient paru les méthodes Péladeau, ce dernier n'a pas tort sur tout. Sinon, ce serait trop simple. Or rien ne l'est.
Haro sur le fait qu'il ne veuille pas subventionner par la bande et en partie les diffuseurs publics comme Radio-Canada! On a besoin des télés publiques, si possible planant au-dessus de la mêlée mercantile, avec une vocation partiellement éducative. Sinon, ce sera au plus fort la poche, sans égard aucun pour les intérêts sociaux.
L'ennui, c'est que la SRC se comporte trop souvent comme un compétiteur des chaînes privées plutôt qu'en légataire d'une mission publique avec créneaux bien établis. À force de courir comme une perdue après les cotes d'écoute, de flirter également avec la convergence, Radio-Canada nage dans les mêmes eaux que Péladeau. Pas trop étonnant que ce dernier rechigne (même sous le chapeau de sa vorace filiale Vidéotron; l'immonde convergence est au coeur du litige) à verser des cotisations qui nourrissent une chaîne rivale de son TVA.
Insupportable, cette arrogance de Péladeau! Mais quand il crie sur les toits que le Fonds canadien de télévision ne correspond plus aux réalités du marché, à l'heure où les nouvelles technologies changent la donne, il faut bien l'écouter. Il dit vrai.
Que faire de ces supports émergents? Comment gérer Internet et la télé à la carte? Qui doit toucher ces redevances et quelle portion de la tarte doit être allouée à chacun des joueurs?
À l'heure de rafraîchir les conventions de travail entre producteurs, artistes et télédiffuseurs, d'actualiser les règlements, la pomme de discorde pousse sur l'arbre des nouvelles technologies. Chez nous, même les tournages étrangers se retrouvent menacés alors que le torchon brûle entre artistes et producteurs sur ces questions de pointe.
Sans un coup de barre rapide, sans interventions politiques musclées et répétées, les tentatives de putsch des potentats privés, qui n'écoutent que la voix de l'argent et s'entredéchirent dans des rivalités de clans, risquent de se multiplier. La manifestation de morgue de Pierre Karl Péladeau, si agaçante, aura peut-être servi à hâter certains réajustements.
La télévision, qui gardait hier encore son auditoire captif, a conservé d'anciens réflexes protectionnistes sans pouvoir désormais bien les justifier. Avec les habitudes de consommation culturelle en mutation constante, la prolifération des chaînes, la génération Internet qui a troqué le petit écran pour l'ordinateur, les modes de production et de diffusion cul par-dessus tête menacent d'emporter dans leur tourmente toute notion d'éthique, de bien commun, de vocation éducative.
Les empires des communications autosuffisants gonflent comme l'incroyable Hulk devant des politiciens presque à la merci de l'industrie. À eux de renverser la vapeur. Sinon, ces potentats de l'audiovisuel feront un vrai bras d'honneur aux gouvernements, à leurs subsides, à leur appel dérisoire à un esprit d'équipe qu'ils jugent si archaïque... et combien peu payant.
otremblay@ledevoir.com
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