Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    La cigarette, ultime tabou artistique?

    Le sexe, la nudité, la violence, on peut tout montrer au théâtre de nos jours. Sauf peut-être quelqu'un qui fume... À l'heure des lois antitabac, la cigarette serait-elle l'ultime tabou artistique?

    Québec — Au dernier festival de théâtre off d'Édimbourg, on a interdit à un comédien jouant le rôle de Winston Churchill d'allumer un cigare sur scène. Question de bien faire comprendre que la nouvelle loi écossaise antitabac devait être respectée partout, sans exception.

    L'affaire s'est vite transformée en controverse opposant liberté artistique et protection des non-fumeurs.

    Mel Smith, le comédien qui incarnait Churchill, n'en revenait tout simplement pas: Churchill fumait dans la vie, il fumait dans le texte, il était absurde qu'il ne fume pas dans la pièce. Et, en écho à son personnage, de lancer à des journalistes que «cela aurait réjoui Adolf Hitler», qui était réputé pour son intolérance à la fumée secondaire...

    Mais qu'en est-il au Québec? Mise au parfum de l'histoire par Le Devoir, la directrice du Théâtre du Nouveau Monde (TNM), Lorraine Pintal, s'est montrée étonnée. «On n'est pas rendus là au Québec, et heureusement! Et je dis ça malgré le fait que je ne fume plus depuis 25 ans.» Dans certaines pièces, souligne-t-elle, la cigarette est une sorte de personnage. «Je vois mal comment on pourrait jouer Qui a peur de Virginia Woolf? sans que le personnage de Martha puisse fumer.»

    Le gouvernement québécois fait effectivement preuve de souplesse à cet égard. «La loi sur le tabac interdit de fumer dans tous les lieux publics, dont les théâtres, mais on tolère qu'à l'occasion les comédiens fument sur scène lorsque c'est requis par le texte, explique Hélène Gingras, du bureau de la lutte contre le tabagisme. On est dans le domaine de la création artistique et il s'agit quand même de situations marginales.»

    Souvent, on recommande aux théâtres d'en aviser les spectateurs au début de la pièce ou dans le programme pour éviter que ces derniers ne se plaignent. Parce que ça arrive. En 2001, le Théâtre de la Bordée avait présenté High Life de Lee MacDougall, une pièce sur le milieu des junkies où l'on fumait abondamment. «On avait eu bien plus de plaintes pour la fumée que pour le texte, se rappelle le comédien Jacques Leblanc, aujourd'hui à la tête de ce même théâtre. Et pourtant, c'était une pièce très controversée, dans laquelle les personnages sacrent tout le temps.»

    Même chose pour La Déposition d'Hélène Pedneault, qui avait été présentée un an plus tôt dans la capitale. «Le personnage interprété par Marie Gignac fumait sans arrêt pendant la pièce, signale Geneviève Paquet, aujourd'hui responsable des communications au Trident. C'est particulier. On peut montrer des scènes de sexe sans problème, mais fumer, c'est épouvantable.»

    Triste ironie pour ces créateurs qui se démènent afin de provoquer les spectateurs à propos d'autres choses. «Les gens sont complètement malades. On va finir par empêcher les gens de boire parce qu'il y a un risque qu'ils tuent sur la route, lance Hélène Pedneault entre deux pouffées de cigarette. Qu'on ne vienne pas me faire croire que la fumée sur scène se rend jusqu'à eux dans la salle de théâtre. Du calme!»

    Dur, dur pour les artistes...

    Le sujet est d'autant plus délicat que les artistes, c'est connu, sont nombreux à priser la nicotine. Jacques Leblanc est de ceux-là. Jusqu'aux changements apportés à la loi en mai, il pouvait encore en griller une dans le fumoir de son théâtre. Mais cette époque est maintenant révolue. «Il n'y a pas de cachette. On ne peut pas non plus fumer dans les loges.» Mais le comédien et metteur en scène ne se plaint pas. On ne rigole pas avec les amendes.

    «Les lois sur le tabac, ç'a été très difficile, fait remarquer Lorraine Pintal. Il y a des acteurs et des metteurs en scène qui ne peuvent pas gérer le stress sans ça. La cigarette, c'est un antistress formidable. C'est un sevrage individuel et collectif qui n'est pas facile à faire!»

    Et qu'advient-il lorsqu'un comédien non-fumeur doit jouer le rôle d'un fumeur? On fait semblant, répondent les artistes. «Imaginez! Il ne faudrait pas forcer à fumer un comédien qui a arrêté cinq ans plus tôt, remarque la directrice du TNM. On utilise des espèces de fausses cigarettes très douces dont l'odeur ressemble étrangement au pot.» Ainsi, lors de la présentation de La Déposition d'Hélène Pedneault à Londres, la comédienne — non-fumeuse — s'est servi d'une fausse cigarette. Mais, ajoute l'auteure, «si la comédienne fume dans la vie, tant mieux si elle peut en profiter pour fumer de vraies cigarettes sur scène!»

    Collaboratrice du Devoir

    Avec Le Guardian












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.