La «grosse stratégie» de Gilbert Rozon
Se sentant à l'étroit au Québec, le président de Juste pour rire veut partir à la conquête du monde
Source: Canal D
Les nombreux succès du Cirque du Soleil à l'étranger semblent inspirer le grand manitou de l'humour au Québec, Gilbert Rozon. Après une transplantation réussie de son Festival Juste pour rire à Nantes, en France, ce printemps, l'homme lorgne maintenant le reste du monde pour assurer le développement de son groupe. Avec dans sa ligne de mire la Suisse, la Grande-Bretagne, l'Australie et les États-Unis, où son univers de drôles souhaite maintenant prendre racine. Pour commencer.
«Développer un réseau international, c'est ma grosse stratégie en ce moment, a-t-il expliqué hier en entrevue au Devoir. On va prendre notre temps. On ne veut pas ouvrir des franchises comme on ouvre des McDonald's. Mais c'est dans cette direction que l'on va.»
Le succès remporté par l'édition française de son festival à Nantes a visiblement donné le ton. «Pendant des années, je ne croyais pas que l'exportation du festival était une bonne idée, avoue M. Rozon. Mais finalement, ça fonctionne très bien. Nantes nous a ouvert les yeux à une autre réalité et à une autre façon de faire les choses.»
Cette autre réalité, le groupe Juste pour rire devrait d'ailleurs en dévoiler quelques composantes dans les prochains jours. Lesquelles? Cet été, par exemple, l'excroissance anglaise du festival, baptisé Just for Laugh, va présenter en effet quelques spectacles dans le cadre du festival d'humour d'Édimbourg, en Écosse — The Edinburgh Festival Fringe. Une première.
En décembre, la programmation du Festival du rire de Montreux, en Suisse, qui livre cette année sa 17e édition, va être alimentée en partie par Juste pour rire. Selon nos informations, une entente d'une durée de trois ans a été signée récemment entre le groupe de Rozon et Grégoire Furrer, fondateur de cet événement qui anime la sympathique ville au bord du lac Léman. «Nous voulons tester cette idée de s'associer à d'autres événements», explique le père du Festival Juste pour rire.
Et ce n'est qu'un début, comme le dit la chanson. En effet, histoire d'alimenter ses rêves internationaux, Rozon a décidé d'explorer dans les prochains jours, ici à Montréal, «d'autres hypothèses», dit-il. Comment? En entamant, en marge de son festival, des discussions avec des représentants de l'industrie mondiale du rire ou partenaires potentiels invités à assister à la cuvée 2006 du grand rassemblement de comiques. Ils viennent de Toronto, de Chicago, mais aussi de Charleroi, en Belgique, et d'Adélaïde, en Australie, où «il y a un intérêt pour une version [du Festival Juste pour rire] ou pour une autre formule», indique-t-il.
Le début d'un empire
Pas de doute, donc. La construction d'une sorte de multinationale de l'humour est en marche. En témoigne d'ailleurs l'ouverture, le 1er juillet dernier à Londres, d'un autre bureau du Groupe Rozon, qui vient s'ajouter au siège social de Montréal ainsi qu'à deux succursales, à Paris et à Los Angeles. Cette dernière se prépare à prendre de l'expansion par l'entremise d'une alliance avec un grand producteur, a-t-il confié, sans plus de détails.
«Dans les prochaines années, je compte me consacrer au développement du marché anglophone, explique Rozon, avec à terme la création d'un réseau international de management d'artistes» capable d'alimenter autant le festival de Montréal que ceux qui se préparent à voir le jour ailleurs. Poussés par cette logique, des bureaux à New York mais aussi à Sydney ou à Melbourne, en Australie, pourraient bien voir le jour dans un avenir proche, reconnaît l'homme derrière l'invasion de clowns et autres drôles qui, depuis hier soir, ont pris le contrôle d'une partie des rues de Montréal.
Complainte et mondialisation
Voir ailleurs... Dans le domaine culturel, le refrain semble à la mode par les temps qui courent. Serait-ce d'ailleurs pour exprimer un sentiment d'étouffement très contemporain? Ou encore une frustration à l'égard d'un Québec dont quelques ténors du monde de la culture ont dénoncé ces dernières semaines «le manque d'audace» et la frilosité des gouvernements qui s'ensuit parfois?
Peut-être bien que oui, peut-être bien que non, semble répondre Rozon, qui visiblement n'a guère envie de jeter de l'huile sur le feu. «Je ne me vois pas comme une victime, dit-il. Mais j'ai encore des choses à faire et je ne veux pas perdre mon temps.»
En substance, l'homme reconnaît que son festival a un potentiel de développement ici, à Montréal. «Ça pourrait être deux fois plus gros et le marché le prendrait», dit-il. Le hic est que les oreilles attentives pour l'accompagner dans cette aventure ne sont pas nombreuses, selon lui. À l'intérieur de son entreprise — «Au Québec, nous sommes une jeune nation qui des fois ne se croit pas capable» — mais aussi du côté des gouvernements, qui ne semblent plus apprécier les grands événements à leur juste valeur, dénonce à nouveau Gilbert Rozon. Et il mentionne une énième fois la baisse de l'aide gouvernementale découlant du scandale des commandites, mais aussi les pertes des commandites du tabac qu'Ottawa et Québec n'auraient finalement pas compensées. Une erreur, estime le créateur d'un empire du rire.
«Je ne veux pas la charité, dit-il. Mais le Festival de jazz, Juste pour rire ou le Grand Prix, ce sont des moteurs économiques. Il faut les pousser, souffler derrière jusqu'au moment où ils ne rapporteront plus rien. Tant que tu les vois progresser, tu ne devrais pas les lâcher si tu veux encourager la création de richesse.»
Éloge de la richesse
L'éloge de cette richesse comme outil de développement du Québec, selon quelques idéologues, Rozon y croit sans l'ombre d'un doute. Et il accompagne même cette certitude d'un «deal» que les gouvernements ne devraient pas refuser. «Je veux que les hauts fonctionnaires du trésor public viennent nous rencontrer, dit-il. Je vais ouvrir les livres comptables de toutes nos compagnies nationales et internationales afin de leur montrer que, contrairement à la rumeur, un festival comme le nôtre coûte beaucoup d'argent pour ce qu'il nous rapporte.»
Il évoque l'accueil «d'invités prestigieux» ou des 200 journalistes du monde invités à faire rayonner chez eux Montréal à travers l'humour comme source d'activités non rentables. Les spectacles offerts gratuitement dans les rues entrent également dans cette catégorie.
Pour rééquilibrer les choses, Rozon propose de signer une sorte de contrat de performance avec les différents ordres de gouvernement. Sur un modèle, de toute évidence, qu'il ne vient pas d'inventer entre deux lampées de café.
«Pour chaque 7 $ de richesse en taxes que nous générons et que l'État ramasse, dit-il, nous demandons, à titre de moteur économique, une ristourne de 1 $. Cela lui laisse un profit de 6 $. Une firme indépendante serait chargée de mesurer cette performance. On veut rien d'autre. Et si nous ne rapportons plus rien aux gouvernements, eh bien, nous accepterons de ne rien toucher sans même monter aux barricades pour dénoncer cette situation.»
Le remède Rozon à la morosité qui touche les grands événements culturels est posé sur l'échiquier autour duquel le maître en dilatation collective de rate va continuer de poser ses pièces au cours des prochaines années. En attendant une prescription.
«Le coeur me dit de continuer à travailler pour faire grossir [le festival de] Montréal, lance Rozon. Mais la raison me dit de prendre de l'expansion à l'étranger. J'ai une entreprise avec des impératifs de croissance. J'ai des gens qui travaillent pour moi et je dois m'assurer de tout faire pour garantir la solidité du groupe.» Et il ajoute: «Sans ambition, sans désir, il n'y a pas de vie», prouvant ainsi que gérer une multinationale de l'humour, principalement populaire et populiste, ce n'est pas forcément toujours très drôle.
«Développer un réseau international, c'est ma grosse stratégie en ce moment, a-t-il expliqué hier en entrevue au Devoir. On va prendre notre temps. On ne veut pas ouvrir des franchises comme on ouvre des McDonald's. Mais c'est dans cette direction que l'on va.»
Le succès remporté par l'édition française de son festival à Nantes a visiblement donné le ton. «Pendant des années, je ne croyais pas que l'exportation du festival était une bonne idée, avoue M. Rozon. Mais finalement, ça fonctionne très bien. Nantes nous a ouvert les yeux à une autre réalité et à une autre façon de faire les choses.»
Cette autre réalité, le groupe Juste pour rire devrait d'ailleurs en dévoiler quelques composantes dans les prochains jours. Lesquelles? Cet été, par exemple, l'excroissance anglaise du festival, baptisé Just for Laugh, va présenter en effet quelques spectacles dans le cadre du festival d'humour d'Édimbourg, en Écosse — The Edinburgh Festival Fringe. Une première.
En décembre, la programmation du Festival du rire de Montreux, en Suisse, qui livre cette année sa 17e édition, va être alimentée en partie par Juste pour rire. Selon nos informations, une entente d'une durée de trois ans a été signée récemment entre le groupe de Rozon et Grégoire Furrer, fondateur de cet événement qui anime la sympathique ville au bord du lac Léman. «Nous voulons tester cette idée de s'associer à d'autres événements», explique le père du Festival Juste pour rire.
Et ce n'est qu'un début, comme le dit la chanson. En effet, histoire d'alimenter ses rêves internationaux, Rozon a décidé d'explorer dans les prochains jours, ici à Montréal, «d'autres hypothèses», dit-il. Comment? En entamant, en marge de son festival, des discussions avec des représentants de l'industrie mondiale du rire ou partenaires potentiels invités à assister à la cuvée 2006 du grand rassemblement de comiques. Ils viennent de Toronto, de Chicago, mais aussi de Charleroi, en Belgique, et d'Adélaïde, en Australie, où «il y a un intérêt pour une version [du Festival Juste pour rire] ou pour une autre formule», indique-t-il.
Le début d'un empire
Pas de doute, donc. La construction d'une sorte de multinationale de l'humour est en marche. En témoigne d'ailleurs l'ouverture, le 1er juillet dernier à Londres, d'un autre bureau du Groupe Rozon, qui vient s'ajouter au siège social de Montréal ainsi qu'à deux succursales, à Paris et à Los Angeles. Cette dernière se prépare à prendre de l'expansion par l'entremise d'une alliance avec un grand producteur, a-t-il confié, sans plus de détails.
«Dans les prochaines années, je compte me consacrer au développement du marché anglophone, explique Rozon, avec à terme la création d'un réseau international de management d'artistes» capable d'alimenter autant le festival de Montréal que ceux qui se préparent à voir le jour ailleurs. Poussés par cette logique, des bureaux à New York mais aussi à Sydney ou à Melbourne, en Australie, pourraient bien voir le jour dans un avenir proche, reconnaît l'homme derrière l'invasion de clowns et autres drôles qui, depuis hier soir, ont pris le contrôle d'une partie des rues de Montréal.
Complainte et mondialisation
Voir ailleurs... Dans le domaine culturel, le refrain semble à la mode par les temps qui courent. Serait-ce d'ailleurs pour exprimer un sentiment d'étouffement très contemporain? Ou encore une frustration à l'égard d'un Québec dont quelques ténors du monde de la culture ont dénoncé ces dernières semaines «le manque d'audace» et la frilosité des gouvernements qui s'ensuit parfois?
Peut-être bien que oui, peut-être bien que non, semble répondre Rozon, qui visiblement n'a guère envie de jeter de l'huile sur le feu. «Je ne me vois pas comme une victime, dit-il. Mais j'ai encore des choses à faire et je ne veux pas perdre mon temps.»
En substance, l'homme reconnaît que son festival a un potentiel de développement ici, à Montréal. «Ça pourrait être deux fois plus gros et le marché le prendrait», dit-il. Le hic est que les oreilles attentives pour l'accompagner dans cette aventure ne sont pas nombreuses, selon lui. À l'intérieur de son entreprise — «Au Québec, nous sommes une jeune nation qui des fois ne se croit pas capable» — mais aussi du côté des gouvernements, qui ne semblent plus apprécier les grands événements à leur juste valeur, dénonce à nouveau Gilbert Rozon. Et il mentionne une énième fois la baisse de l'aide gouvernementale découlant du scandale des commandites, mais aussi les pertes des commandites du tabac qu'Ottawa et Québec n'auraient finalement pas compensées. Une erreur, estime le créateur d'un empire du rire.
«Je ne veux pas la charité, dit-il. Mais le Festival de jazz, Juste pour rire ou le Grand Prix, ce sont des moteurs économiques. Il faut les pousser, souffler derrière jusqu'au moment où ils ne rapporteront plus rien. Tant que tu les vois progresser, tu ne devrais pas les lâcher si tu veux encourager la création de richesse.»
Éloge de la richesse
L'éloge de cette richesse comme outil de développement du Québec, selon quelques idéologues, Rozon y croit sans l'ombre d'un doute. Et il accompagne même cette certitude d'un «deal» que les gouvernements ne devraient pas refuser. «Je veux que les hauts fonctionnaires du trésor public viennent nous rencontrer, dit-il. Je vais ouvrir les livres comptables de toutes nos compagnies nationales et internationales afin de leur montrer que, contrairement à la rumeur, un festival comme le nôtre coûte beaucoup d'argent pour ce qu'il nous rapporte.»
Il évoque l'accueil «d'invités prestigieux» ou des 200 journalistes du monde invités à faire rayonner chez eux Montréal à travers l'humour comme source d'activités non rentables. Les spectacles offerts gratuitement dans les rues entrent également dans cette catégorie.
Pour rééquilibrer les choses, Rozon propose de signer une sorte de contrat de performance avec les différents ordres de gouvernement. Sur un modèle, de toute évidence, qu'il ne vient pas d'inventer entre deux lampées de café.
«Pour chaque 7 $ de richesse en taxes que nous générons et que l'État ramasse, dit-il, nous demandons, à titre de moteur économique, une ristourne de 1 $. Cela lui laisse un profit de 6 $. Une firme indépendante serait chargée de mesurer cette performance. On veut rien d'autre. Et si nous ne rapportons plus rien aux gouvernements, eh bien, nous accepterons de ne rien toucher sans même monter aux barricades pour dénoncer cette situation.»
Le remède Rozon à la morosité qui touche les grands événements culturels est posé sur l'échiquier autour duquel le maître en dilatation collective de rate va continuer de poser ses pièces au cours des prochaines années. En attendant une prescription.
«Le coeur me dit de continuer à travailler pour faire grossir [le festival de] Montréal, lance Rozon. Mais la raison me dit de prendre de l'expansion à l'étranger. J'ai une entreprise avec des impératifs de croissance. J'ai des gens qui travaillent pour moi et je dois m'assurer de tout faire pour garantir la solidité du groupe.» Et il ajoute: «Sans ambition, sans désir, il n'y a pas de vie», prouvant ainsi que gérer une multinationale de l'humour, principalement populaire et populiste, ce n'est pas forcément toujours très drôle.
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