La langue de Jean Dion décortiquée
La prose du chroniqueur du Devoir crée une complicité entre l'auteur et ses lecteurs
La plume toute singulière de notre journaliste Jean Dion a été disséquée, jugée et même utilisée pour évaluer le degré de tolérance des lecteurs envers les écarts de langage par rapport au français de référence par un jeune linguiste de l'Université Laval. Le verdict qui ressort de cette analyse est plutôt positif: la prose de notre chroniqueur crée, par son ton familier et populaire, une complicité, voire une certaine connivence entre le journaliste et ses fidèles lecteurs, plus nombreux parmi les jeunes générations.
Andy Van Drom a découvert par Internet les écrits de Jean Dion alors qu'il étudiait la linguistique à l'Université d'Anvers dans sa Flandre natale, où la langue qu'on parle et écrit se trouve dans une situation comparable à celle du français au Québec, souligne-t-il. «Il s'agit de deux sociétés où la norme [linguistique] a été établie dans un autre territoire, en France pour le québécois et aux Pays-Bas pour le flamand», dit-il. Séduit par le style très personnel de notre chroniqueur, Andy Van Drom a choisi de lui consacrer ses études de maîtrise à l'Université Laval. «Jean Dion a reçu le prix Jules-Fournier en 2004 et il écrit dans Le Devoir, qui est un journal de qualité et de référence qu'on compare souvent au journal Le Monde en France», affirme le jeune chercheur pour expliquer les motifs qui l'ont poussé à arrêter son choix sur notre chroniqueur.
Andy Van Drom a passé au crible 12 chroniques que Jean Dion a signées sous la rubrique Perspectives en 2003. Il a relevé 142 écarts distincts par rapport au français de référence figurant dans les dictionnaires de français, dont la compilation est effectuée par des lexicographes parisiens.
Le nombre de québécismes, y compris les emprunts à l'anglais, n'est pas très élevé dans les chroniques examinées, affirme le linguiste, qui termine son mémoire à l'Université Laval. Jean Dion utilise très peu d'anglicismes sémantiques (mots français repris dans un sens anglais, comme «gaz» pour «essence» ou «cave» pour «sous-sol») et presque aucun emprunt grammatical (expression calquée sur une expression anglaise, comme «s'intéresser dans», calqué de to be interested in). Il fait par contre assez souvent appel à des anglicismes lexématiques (mots anglais repris littéralement, comme chips pour «croustilles», cream soda et party). «Or ces derniers [les anglicismes lexématiques] sont perçus dans la littérature comme un choix de mots beaucoup plus conscient que les anglicismes sémantiques et grammaticaux, indique Andy Van Drom. Nous osons conclure qu'il s'agit d'un choix délibéré d'un chroniqueur dont la compétence linguistique est généralement réputée et qui, en conséquence, peut se permettre des écarts de complicité afin de rendre ses écrits plus originaux et plus saillants.»
Ce qui frappe davantage dans les écrits de notre chroniqueur est le ton familier et l'impression de langage oral spontané qu'il donne, souligne le linguiste. «Une des stratégies pour colorer l'écriture des chroniques consiste en effet à puiser dans la langue couramment parlée, qui inclut des emplois critiqués, contrairement au style journalistique qui, pour sa part, se sert d'une langue de niveau courant ou soutenu. Par le recours délibéré à des formes qui n'appartiennent pas au français de référence, le chroniqueur tente d'établir une complicité avec le lecteur», explique-t-il.
Andy Van Drom a par ailleurs voulu savoir comment les lecteurs perçoivent le langage typique de Jean Dion, qui se permet de multiples écarts par rapport à la norme et inclut maints québécismes et quelques mots empruntés à l'anglais. Il a donc présenté les 12 extraits de chroniques dioniennes à 425 personnes.
Une minorité (8 %) seulement a porté un jugement franchement négatif sur le langage employé par Jean Dion, qu'ils ont qualifié de «français inférieur». La plupart des répondants ont plutôt indiqué avoir apprécié les textes et le langage utilisé, le trouvant tout à fait approprié à la chronique. «Bien qu'ils considéraient ce style adéquat dans le contexte de la chronique, ils ne l'acceptaient pas dans un contexte journalistique plus général, où c'est l'information qui est primordiale», précise Andy Van Drom.
Sans avoir été informés du nom de l'auteur de ces textes, les répondants comprenaient implicitement que l'écrivain (le journaliste) avait fait le choix délibéré d'avoir recours à ces locutions ou mots critiqués et qu'il possédait sans aucun doute l'aptitude pour écrire le même message avec des synonymes plus neutres.
«Le fait qu'aujourd'hui les gens ne vont pas simplement critiquer chaque usage qui ne répond pas à la norme mais qu'ils regardent le contexte avant de porter un jugement est un changement radical par rapport à ce qu'on observait il y a quelques décennies, où le purisme était de rigueur, fait remarquer le jeune linguiste. On accepte mieux des mots ressentis comme des écarts par rapport à la norme, mais on n'accepte ces mots que dans des contextes spécifiques qui servent un but, comme pour provoquer un effet de style.»
Cette plus grande tolérance envers les québécismes et les emplois critiqués s'observe surtout parmi les lecteurs plus jeunes, particulièrement ceux nés après 1970 et qui ont reçu leur éducation après la Révolution tranquille. Les critiques les plus sévères venaient en grande partie des lecteurs plus âgés qui ont baigné dans le purisme linguistique qui prévalait avant la Révolution tranquille, souligne Andy Van Drom, qui a rendu publics ces résultats lors du dernier congrès de l'Association francophone pour le savoir (Acfas).
Les lecteurs du Devoir pardonnent donc à Jean Dion, et à lui seul, les écarts de langage par rapport au français de référence, car ceux-ci sont constitutifs de son style libre et singulier qui a fait sa réputation.
Andy Van Drom a découvert par Internet les écrits de Jean Dion alors qu'il étudiait la linguistique à l'Université d'Anvers dans sa Flandre natale, où la langue qu'on parle et écrit se trouve dans une situation comparable à celle du français au Québec, souligne-t-il. «Il s'agit de deux sociétés où la norme [linguistique] a été établie dans un autre territoire, en France pour le québécois et aux Pays-Bas pour le flamand», dit-il. Séduit par le style très personnel de notre chroniqueur, Andy Van Drom a choisi de lui consacrer ses études de maîtrise à l'Université Laval. «Jean Dion a reçu le prix Jules-Fournier en 2004 et il écrit dans Le Devoir, qui est un journal de qualité et de référence qu'on compare souvent au journal Le Monde en France», affirme le jeune chercheur pour expliquer les motifs qui l'ont poussé à arrêter son choix sur notre chroniqueur.
Andy Van Drom a passé au crible 12 chroniques que Jean Dion a signées sous la rubrique Perspectives en 2003. Il a relevé 142 écarts distincts par rapport au français de référence figurant dans les dictionnaires de français, dont la compilation est effectuée par des lexicographes parisiens.
Le nombre de québécismes, y compris les emprunts à l'anglais, n'est pas très élevé dans les chroniques examinées, affirme le linguiste, qui termine son mémoire à l'Université Laval. Jean Dion utilise très peu d'anglicismes sémantiques (mots français repris dans un sens anglais, comme «gaz» pour «essence» ou «cave» pour «sous-sol») et presque aucun emprunt grammatical (expression calquée sur une expression anglaise, comme «s'intéresser dans», calqué de to be interested in). Il fait par contre assez souvent appel à des anglicismes lexématiques (mots anglais repris littéralement, comme chips pour «croustilles», cream soda et party). «Or ces derniers [les anglicismes lexématiques] sont perçus dans la littérature comme un choix de mots beaucoup plus conscient que les anglicismes sémantiques et grammaticaux, indique Andy Van Drom. Nous osons conclure qu'il s'agit d'un choix délibéré d'un chroniqueur dont la compétence linguistique est généralement réputée et qui, en conséquence, peut se permettre des écarts de complicité afin de rendre ses écrits plus originaux et plus saillants.»
Ce qui frappe davantage dans les écrits de notre chroniqueur est le ton familier et l'impression de langage oral spontané qu'il donne, souligne le linguiste. «Une des stratégies pour colorer l'écriture des chroniques consiste en effet à puiser dans la langue couramment parlée, qui inclut des emplois critiqués, contrairement au style journalistique qui, pour sa part, se sert d'une langue de niveau courant ou soutenu. Par le recours délibéré à des formes qui n'appartiennent pas au français de référence, le chroniqueur tente d'établir une complicité avec le lecteur», explique-t-il.
Andy Van Drom a par ailleurs voulu savoir comment les lecteurs perçoivent le langage typique de Jean Dion, qui se permet de multiples écarts par rapport à la norme et inclut maints québécismes et quelques mots empruntés à l'anglais. Il a donc présenté les 12 extraits de chroniques dioniennes à 425 personnes.
Une minorité (8 %) seulement a porté un jugement franchement négatif sur le langage employé par Jean Dion, qu'ils ont qualifié de «français inférieur». La plupart des répondants ont plutôt indiqué avoir apprécié les textes et le langage utilisé, le trouvant tout à fait approprié à la chronique. «Bien qu'ils considéraient ce style adéquat dans le contexte de la chronique, ils ne l'acceptaient pas dans un contexte journalistique plus général, où c'est l'information qui est primordiale», précise Andy Van Drom.
Sans avoir été informés du nom de l'auteur de ces textes, les répondants comprenaient implicitement que l'écrivain (le journaliste) avait fait le choix délibéré d'avoir recours à ces locutions ou mots critiqués et qu'il possédait sans aucun doute l'aptitude pour écrire le même message avec des synonymes plus neutres.
«Le fait qu'aujourd'hui les gens ne vont pas simplement critiquer chaque usage qui ne répond pas à la norme mais qu'ils regardent le contexte avant de porter un jugement est un changement radical par rapport à ce qu'on observait il y a quelques décennies, où le purisme était de rigueur, fait remarquer le jeune linguiste. On accepte mieux des mots ressentis comme des écarts par rapport à la norme, mais on n'accepte ces mots que dans des contextes spécifiques qui servent un but, comme pour provoquer un effet de style.»
Cette plus grande tolérance envers les québécismes et les emplois critiqués s'observe surtout parmi les lecteurs plus jeunes, particulièrement ceux nés après 1970 et qui ont reçu leur éducation après la Révolution tranquille. Les critiques les plus sévères venaient en grande partie des lecteurs plus âgés qui ont baigné dans le purisme linguistique qui prévalait avant la Révolution tranquille, souligne Andy Van Drom, qui a rendu publics ces résultats lors du dernier congrès de l'Association francophone pour le savoir (Acfas).
Les lecteurs du Devoir pardonnent donc à Jean Dion, et à lui seul, les écarts de langage par rapport au français de référence, car ceux-ci sont constitutifs de son style libre et singulier qui a fait sa réputation.
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

