Littérature - Octave Crémazie écrit à Jean Larose !
« La filiation est aussi ruptures brutales et sauts temporels »
Quels liens les oeuvres (et leurs auteurs) ont-elles entre elles? Une analyse du passage du temps coordonnée par Martine-Emmanuelle Lapointe de l'université McGill et Anne Caumartin de l'Université d'Ottawa.
Filiations intellectuelles dans la littérature québécoise entend contribuer aux efforts de conceptualisation des notions rattachées à la filiation intellectuelle. «Ce type de filiation, explique Martine-Emmanuelle Lapointe, renvoie à l'inscription du sujet tant dans une famille, un groupe, une mémoire collective que dans le mouvement de l'histoire.»
Il existe actuellement une fascination de la littérature québécoise quant à l'inscription du sujet dans l'histoire collective, une inscription qui s'effectue selon un angle dichotomique, soit par le biais de la filiation biologique ou généalogique, mais également de la filiation intellectuelle.
Pour illustrer cette tendance, Martine-Emmanuelle Lapointe cite à brûle-pourpoint les romans Fugueuse de Suzanne Jacobs, Fleurs de crachat de Catherine Mavrikakis et Le Siècle de Jeanne d'Yvon Rivard. Le rattachement du sujet à un continuum plus vaste et la question de la mémoire sont devenus par conséquent des thèmes importants pour les études littéraires et philosophiques. «Il est question de comprendre la manière dont la littérature contemporaine accueille les traditions littéraires. Le sujet de la filiation connaît une certaine fortune dans la critique littéraire tant en France qu'au Québec.»
La singularité des oeuvres
Le fait d'adopter la perspective critique de la filiation intellectuelle, nommée aussi filiation littéraire, exige en premier lieu du lecteur qu'il se déplace du point de vue général des courants littéraires vers celui de la singularité pour se concentrer sur l'oeuvre elle-même. Scrutée de la sorte, originale et particulière, elle se dévoile et révèle celles et ceux qu'elle a invités en son sein. Un même texte peut appeler des traditions variées, voire éclectiques.
Au fil des pages se déploie une véritable bibliothèque imaginaire, poursuit Martine-Emmanuelle Lapointe en citant Élisabeth Nardout-Larfarge. «En effet, la bibliothèque englobe, confond, parfois confronte les lectures de l'écrivain et celles des personnages; ainsi passe-t-on, par des séries complexes de médiations, de la bibliothèque réelle à la bibliothèque fictive.» L'auteur n'est plus uniquement la source du mot et du verbe, mais également le lecteur qui a parcouru maints ouvrages.
Dans un mouvement de retour, il offre à ses lectures un droit de cité dans son écriture naissante par le biais de références, par exemple. Il imite ou refuse d'imiter ses prédécesseurs, navigue selon son vouloir d'une attitude respectueuse à une attitude iconoclaste, et par là dévoile le paysage dans lequel lui-même évolue.
Intertextualité
La filiation intellectuelle, pour être décryptée, s'appuie sur l'étude des traces d'intertextualité. Convocations explicites d'un texte, elles prennent la forme par exemple de citations. Implicites, voire même inconscientes, elles se fondent en catimini dans le texte et se cachent derrière quelques mots, quelques allusions. Ces traces sont révélatrices des relations que l'auteur entretient avec l'univers littéraire. Aussi permettent-elles de pénétrer dans son univers subjectif et socioculturel et de mettre à jour un réseau qui dépasse la simple juxtaposition de deux textes.
Les textes deviennent interdépendants et se renouvellent réciproquement. Ainsi, la présentation de Martine-Emmanuelle Lapointe est consacrée à l'influence d'Octave Crémazie sur les essayistes contemporains Gilles Marcotte et Jean Larose. Peu prolixe, c'est moins l'oeuvre poétique d'Octave Crémazie qui est convoquée aujourd'hui que ses échanges épistolaires avec l'abbé Henri-Raymond Casgrain. «En élisant cette figure et en se réclamant donc de son influence, les auteurs se placent dans une curieuse filiation, non pas de reniement, mais à tout le moins de regard critique sur la littérature québécoise.» En effet, la correspondance d'Octave Crémazie contenait des propos à même d'ébranler l'environnement littéraire canadien français du XIXe siècle.
Entre continuité et rupture
L'approche d'une oeuvre par le biais de la filiation intellectuelle comporte une forte aptitude à rassembler des éléments hétérogènes et à imposer une cohérence implicite. «On accorde souvent à la filiation le sens de tradition et de continuité. Mais elle est aussi ruptures brutales et sauts temporels, divers courants esthétiques et historiques traversant le domaine littéraire.» C'est pourquoi le colloque s'intéresse aux modes d'expression de la filiation.
Ainsi, Julien Goyette s'attache à la difficulté d'hériter en histoire en s'interrogeant sur «le problème de la filiation intellectuelle en ce qu'il se pose dans un secteur de la connaissance où le relativisme des interprétations et le culte de l'originalité brouillent les emprunts et masquent les permanences». Fort du caractère révisable des interprétations historiques, quel legs l'historien considérera-t-il, quels éléments seront à même de transcender les lectures interprétatives circonstancielles porteuses de discontinuité?
Les différentes présentations du colloque sont variées. Il sera également question, sous l'égide de Dominique Garand, de la composante institutionnelle de la tradition, celle-ci étant considérée comme un «espace dialogique facteur d'invention», et de la filiation. Michel Biron et Anne Caumartin traiteront respectivement de la figure de l'autodidacte et de la notion de génération. Maxime Prévost revisitera les oeuvres du nationaliste et pourtant anglophile Hubert Aquin, tandis que Claire Jaubert s'interrogera sur le sort de la France littéraire dans l'oeuvre de Réjean Ducharme.
Certaines oeuvres énigmatiques se rebellent contre toute tentative de classification, relève Frédéric Rondeau, telle celle de Gilbert Langevin, si ce n'est que sa filiation s'inscrit dans «l'amitié et le geste fraternel de la dédicace». Quant à Yvon Rivard, il examinera sa propre expérience littéraire en quête de ses filiations.
Collaboratrice du Devoir
***
Le colloque «Filiations intellectuelles» se tient le lundi 15 mai.
Filiations intellectuelles dans la littérature québécoise entend contribuer aux efforts de conceptualisation des notions rattachées à la filiation intellectuelle. «Ce type de filiation, explique Martine-Emmanuelle Lapointe, renvoie à l'inscription du sujet tant dans une famille, un groupe, une mémoire collective que dans le mouvement de l'histoire.»
Il existe actuellement une fascination de la littérature québécoise quant à l'inscription du sujet dans l'histoire collective, une inscription qui s'effectue selon un angle dichotomique, soit par le biais de la filiation biologique ou généalogique, mais également de la filiation intellectuelle.
Pour illustrer cette tendance, Martine-Emmanuelle Lapointe cite à brûle-pourpoint les romans Fugueuse de Suzanne Jacobs, Fleurs de crachat de Catherine Mavrikakis et Le Siècle de Jeanne d'Yvon Rivard. Le rattachement du sujet à un continuum plus vaste et la question de la mémoire sont devenus par conséquent des thèmes importants pour les études littéraires et philosophiques. «Il est question de comprendre la manière dont la littérature contemporaine accueille les traditions littéraires. Le sujet de la filiation connaît une certaine fortune dans la critique littéraire tant en France qu'au Québec.»
La singularité des oeuvres
Le fait d'adopter la perspective critique de la filiation intellectuelle, nommée aussi filiation littéraire, exige en premier lieu du lecteur qu'il se déplace du point de vue général des courants littéraires vers celui de la singularité pour se concentrer sur l'oeuvre elle-même. Scrutée de la sorte, originale et particulière, elle se dévoile et révèle celles et ceux qu'elle a invités en son sein. Un même texte peut appeler des traditions variées, voire éclectiques.
Au fil des pages se déploie une véritable bibliothèque imaginaire, poursuit Martine-Emmanuelle Lapointe en citant Élisabeth Nardout-Larfarge. «En effet, la bibliothèque englobe, confond, parfois confronte les lectures de l'écrivain et celles des personnages; ainsi passe-t-on, par des séries complexes de médiations, de la bibliothèque réelle à la bibliothèque fictive.» L'auteur n'est plus uniquement la source du mot et du verbe, mais également le lecteur qui a parcouru maints ouvrages.
Dans un mouvement de retour, il offre à ses lectures un droit de cité dans son écriture naissante par le biais de références, par exemple. Il imite ou refuse d'imiter ses prédécesseurs, navigue selon son vouloir d'une attitude respectueuse à une attitude iconoclaste, et par là dévoile le paysage dans lequel lui-même évolue.
Intertextualité
La filiation intellectuelle, pour être décryptée, s'appuie sur l'étude des traces d'intertextualité. Convocations explicites d'un texte, elles prennent la forme par exemple de citations. Implicites, voire même inconscientes, elles se fondent en catimini dans le texte et se cachent derrière quelques mots, quelques allusions. Ces traces sont révélatrices des relations que l'auteur entretient avec l'univers littéraire. Aussi permettent-elles de pénétrer dans son univers subjectif et socioculturel et de mettre à jour un réseau qui dépasse la simple juxtaposition de deux textes.
Les textes deviennent interdépendants et se renouvellent réciproquement. Ainsi, la présentation de Martine-Emmanuelle Lapointe est consacrée à l'influence d'Octave Crémazie sur les essayistes contemporains Gilles Marcotte et Jean Larose. Peu prolixe, c'est moins l'oeuvre poétique d'Octave Crémazie qui est convoquée aujourd'hui que ses échanges épistolaires avec l'abbé Henri-Raymond Casgrain. «En élisant cette figure et en se réclamant donc de son influence, les auteurs se placent dans une curieuse filiation, non pas de reniement, mais à tout le moins de regard critique sur la littérature québécoise.» En effet, la correspondance d'Octave Crémazie contenait des propos à même d'ébranler l'environnement littéraire canadien français du XIXe siècle.
Entre continuité et rupture
L'approche d'une oeuvre par le biais de la filiation intellectuelle comporte une forte aptitude à rassembler des éléments hétérogènes et à imposer une cohérence implicite. «On accorde souvent à la filiation le sens de tradition et de continuité. Mais elle est aussi ruptures brutales et sauts temporels, divers courants esthétiques et historiques traversant le domaine littéraire.» C'est pourquoi le colloque s'intéresse aux modes d'expression de la filiation.
Ainsi, Julien Goyette s'attache à la difficulté d'hériter en histoire en s'interrogeant sur «le problème de la filiation intellectuelle en ce qu'il se pose dans un secteur de la connaissance où le relativisme des interprétations et le culte de l'originalité brouillent les emprunts et masquent les permanences». Fort du caractère révisable des interprétations historiques, quel legs l'historien considérera-t-il, quels éléments seront à même de transcender les lectures interprétatives circonstancielles porteuses de discontinuité?
Les différentes présentations du colloque sont variées. Il sera également question, sous l'égide de Dominique Garand, de la composante institutionnelle de la tradition, celle-ci étant considérée comme un «espace dialogique facteur d'invention», et de la filiation. Michel Biron et Anne Caumartin traiteront respectivement de la figure de l'autodidacte et de la notion de génération. Maxime Prévost revisitera les oeuvres du nationaliste et pourtant anglophile Hubert Aquin, tandis que Claire Jaubert s'interrogera sur le sort de la France littéraire dans l'oeuvre de Réjean Ducharme.
Certaines oeuvres énigmatiques se rebellent contre toute tentative de classification, relève Frédéric Rondeau, telle celle de Gilbert Langevin, si ce n'est que sa filiation s'inscrit dans «l'amitié et le geste fraternel de la dédicace». Quant à Yvon Rivard, il examinera sa propre expérience littéraire en quête de ses filiations.
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Le colloque «Filiations intellectuelles» se tient le lundi 15 mai.
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